[252] Ce fragment, trouvé dans les papiers de M. Beyle, est publié
aujourd'hui pour la première fois. Il explique le phénomène de la
_cristallisation_ et fait connaître l'origine de ce mot.
Aux mines de sel de Hallein, près de Salzbourg, les mineurs jettent dans
les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par
l'hiver; deux ou trois mois après, par l'effet des eaux chargées de
parties salines, qui humectent ce rameau et ensuite le laissent à sec en
se retirant, ils le trouvent tout couvert de cristallisations
brillantes. Les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus
grosses que la patte d'une mésange, sont incrustées d'une infinité de
petits cristaux mobiles et éblouissants. On ne peut plus reconnaître le
rameau primitif; c'est un petit jouet d'enfant très joli à voir. Les
mineurs d'Hallein ne manquent pas, quand il fait un beau soleil et que
l'air est parfaitement sec, d'offrir de ces rameaux de diamants aux
voyageurs qui se préparent à descendre dans la mine. Cette descente est
une opération singulière. On se met à cheval sur d'immenses troncs de
sapin, placés en pente à la suite les uns des autres. Ces troncs de
sapin sont fort gros et l'office de cheval, qu'ils font depuis un siècle
ou deux, les a rendus complètement lisses. Devant la selle, sur laquelle
vous êtes posé et qui glisse sur les troncs de sapin placés bout à bout,
s'établit un mineur qui, assis sur son tablier de cuir, glisse devant
vous et se charge de vous empêcher de descendre trop vite.
Avant d'entreprendre ce voyage rapide, les mineurs engagent les dames à
se revêtir d'un immense pantalon de serge grise, dans lequel entre leur
robe, ce qui leur donne la tournure la plus comique. Je visitai ces
mines si pittoresques d'Hallein, dans l'été de 18..., avec Mme Gherardi.
D'abord, il n'avait été question que de fuir la chaleur insupportable
que nous éprouvions à Bologne, et d'aller prendre le frais au mont
Saint-Gothard. En trois nuits nous eûmes traversé les marais
pestilentiels de Mantoue et le délicieux lac de Garde, et nous arrivâmes
à Riva, à Bolzano, à Inspruck.
Mme Gherardi trouva ces montagnes si jolies, que, partis pour une
promenade, nous finîmes par un voyage. Suivant les rives de l'Inn et
ensuite celles de la Salza, nous descendîmes jusqu'à Salzbourg. La
fraîcheur charmante de ce revers des Alpes, du côté du Nord, comparée à
l'air étouffé et à la poussière que nous venions de laisser dans la
plaine de Lombardie, nous donnait chaque matin un plaisir nouveau et
nous engageait à pousser plus avant. Nous achetâmes des vestes de
paysans à Golling. Souvent nous trouvions de la difficulté à nous loger
et même à vivre; car notre caravane était nombreuse; mais ces embarras,
ces malheurs, étaient des plaisirs.
Nous arrivâmes de Golling à Hallein, ignorant jusqu'à l'existence de ces
jolies mines de sel dont je parlais. Nous y trouvâmes une nombreuse
société de curieux, au milieu desquels nous débutâmes en vestes de
paysans et nos dames avec d'énormes capotes de paysannes, dont elles
s'étaient pourvues. Nous allâmes à la mine sans la moindre idée de
descendre dans les galeries souterraines; la pensée de se mettre à
cheval pour une route de trois quarts de lieue, sur une monture de bois,
semblait singulière, et nous craignions d'étouffer au fond de ce vilain
trou noir. Mme Gherardi le considéra un instant et déclara que, pour
elle, elle allait descendre et nous laissait toute liberté.
Pendant les préparatifs, qui furent longs, car, avant de nous engouffrer
dans cette cavité fort profonde, il fallut chercher à dîner, je m'amusai
à observer ce qui se passait dans la tête d'un joli officier bien blond
des chevau-légers bavarois. Nous venions de faire connaissance avec cet
aimable jeune homme, qui parlait français, et nous était fort utile pour
nous faire entendre des paysans allemands de Hallein. Ce jeune officier,
quoique très joli, n'était point fat, et, au contraire, paraissait homme
d'esprit; ce fut Mme Gherardi qui fit cette découverte. Je voyais
l'officier devenir amoureux à vue d'oeil de la charmante Italienne, qui
était folle de plaisir de descendre dans une mine et de l'idée que
bientôt nous nous trouverions à cinq cents pieds sous terre. Mme
Gherardi, uniquement occupée de la beauté des puits, des grandes
galeries, et de la difficulté vaincue, était à mille lieues de songer à
plaire, et encore plus de songer à être charmée par qui que ce soit.
Bientôt je fus étonné des étranges confidences que me fit, sans s'en
douter, l'officier bavarois. Il était tellement occupé de la figure
céleste, animée par un esprit d'ange, qui se trouvait à la même table
que lui, dans une petite auberge de montagne, à peine éclairée par des
fenêtres garnies de vitres vertes, que je remarquai que souvent il
parlait sans savoir à qui, ni ce qu'il disait. J'avertis Mme Gherardi,
qui, sans moi, perdait ce spectacle, auquel une jeune femme n'est
peut-être jamais insensible. Ce qui me frappait, c'était la nuance de
folie qui, sans cesse, augmentait dans les réflexions de l'officier;
sans cesse il trouvait à cette femme des perfections plus invisibles à
mes yeux. A chaque moment, ce qu'il disait peignait d'une manière _moins
ressemblante_ la femme qu'il commençait à aimer. Je me disais: «La Ghita
n'est assurément que l'occasion de tous les ravissements de ce pauvre
Allemand.» Par exemple, il se mit à vanter la main de Mme Gherardi,
qu'elle avait eue frappée, d'une manière fort étrange, par la petite
vérole, étant enfant, et qui en était restée très marquée et assez
brune.
«Comment expliquer ce que je vois? me disais-je. Où trouver une
comparaison pour rendre ma pensée plus claire?»
A ce moment Mme Gherardi jouait avec le joli rameau couvert de diamants
mobiles, que les mineurs venaient de lui donner. Il faisait un beau
soleil: c'était le 3 août, et les petits prismes salins jetaient autant
d'éclat que les beaux diamants dans une salle de bal fort éclairée.
L'officier bavarois, à qui était échu un rameau plus singulier et plus
brillant, demanda à Mme Gherardi de changer avec lui. Elle y consentit;
en recevant ce rameau il le pressa sur son coeur avec un mouvement si
comique, que tous les Italiens se mirent à rire. Dans son trouble,
l'officier adressa à Mme Gherardi les compliments les plus exagérés et
les plus sincères. Comme je l'avais pris sous ma protection, je
cherchais à justifier la folie de ses louanges. Je disais à Ghita:
«L'effet que produit sur ce jeune homme la noblesse de vos traits
italiens, de ces yeux tels qu'il n'en a jamais vus, est précisément
semblable à celui que la cristallisation a opéré sur la petite branche
de charmille que vous tenez et qui vous semble si jolie. Dépouillée de
ses feuilles par l'hiver, assurément elle n'était rien moins
qu'éblouissante. La cristallisation du sel a recouvert les branches
noirâtres de ce rameau avec des diamants si brillants et en si grand
nombre, que l'on ne peut plus voir qu'à un petit nombre de places ses
branches telles qu'elles sont.
--Eh bien! que voulez-vous conclure de là? dit Mme Gherardi.
--Que ce rameau représente fidèlement la Ghita, telle que l'imagination
de ce jeune officier la voit.
--C'est-à-dire, monsieur, que vous apercevez autant de différence entre
ce que je suis en réalité et la manière dont me voit cet aimable jeune
homme qu'entre une petite branche de charmille desséchée et la jolie
aigrette de diamants que ces mineurs m'ont offerte.
--Madame, le jeune officier découvre en vous des qualités que nous, vos
anciens amis, nous n'avons jamais vues. Nous ne saurions apercevoir, par
exemple, un air de bonté tendre et compatissante. Comme ce jeune homme
est Allemand, la première qualité d'une femme, à ses yeux, est la
_bonté_, et sur-le-champ, il aperçoit dans vos traits l'expression de la
bonté. S'il était Anglais, il verrait en vous l'air aristocratique et
_lady like_[253] d'une duchesse, mais, s'il était moi, il vous verrait
telle que vous êtes, parce que depuis longtemps, et pour mon malheur, je
ne puis rien me figurer de plus séduisant.
[253] L'air grande dame.
--Ah! j'entends, dit Ghita; au moment où vous commencez à vous occuper
d'une femme, vous ne la voyez plus _telle qu'elle est réellement_, mais
telle qu'il vous convient qu'elle soit. Vous comparez les illusions
favorables que produit ce commencement d'intérêt à ces jolis diamants
qui cachent la branche de charmille effeuillée par l'hiver, et qui ne
sont aperçus, remarquez-le bien, que par l'oeil de ce jeune homme qui
commence à aimer.
--C'est, repris-je, ce qui fait que les propos des amants semblent si
ridicules aux gens sages, qui ignorent le phénomène de la
cristallisation.
--Ah! vous appelez cela _cristallisation_, dit Ghita; eh bien, monsieur,
cristallisez pour moi.»
Cette image, singulière peut être, frappa l'imagination de Mme Gherardi,
et quand nous fûmes arrivés dans la grande salle de la mine, illuminée
par cent petites lampes qui paraissaient être dix mille, à cause des
cristaux de sel qui les reflétaient de tous côtés: «Ah! ceci est fort
joli, dit-elle au jeune Bavarois, je cristallise pour cette salle, je
sens que je m'exagère sa beauté; et vous, cristallisez-vous?
--Oui, madame,» répondit naïvement le jeune officier, ravi d'avoir un
sentiment commun avec cette belle Italienne; mais, pour cela n'en
comprenant pas davantage ce qu'elle lui disait. Cette réponse simple
nous fit rire aux larmes, parce qu'elle décida la jalousie du sot que
Ghita aimait et qui commença à devenir sérieusement jaloux de l'officier
bavarois. Il prit le mot _cristallisation_ en horreur.
Au sortir de la mine d'Hallein, mon nouvel ami, le jeune officier, dont
les confidences involontaires m'amusaient beaucoup plus que tous les
détails de l'exploitation du sel, apprit de moi que Mme Gherardi
s'appelait _Ghita_, et que l'usage, en Italie, était de l'appeler devant
elle _la Ghita_. Le pauvre garçon, tout tremblant, hasarda de l'appeler,
en lui parlant, _la Ghita_, et Mme Gherardi, amusée de l'air timidement
passionné du jeune homme et de la mine profondément irritée d'une autre
personne, invita l'officier à déjeuner pour le lendemain, avant notre
départ pour l'Italie. Dès qu'il se fut éloigné:--«_Ah çà!_
expliquez-moi, ma chère amie, dit le personnage irrité, pourquoi vous
nous donnez la compagnie de ce blondin fade et aux yeux hébétés?
--Parce que, monsieur, après dix jours de voyage, passant toute la
journée avec moi, vous me voyez tous telle que je suis, et ces yeux fort
tendres et que vous appelez _hébétés_ me voient parfaite. N'est-ce pas,
Filippo, ajouta-t-elle en me regardant, ces yeux-là me couvrent d'une
_cristallisation_ brillante; je suis pour eux la perfection; et, ce
qu'il y a d'admirable, c'est que quoi que je fasse, quelque sottise
qu'il m'arrive de dire, aux yeux de ce bel Allemand, je ne sortirai
jamais de la perfection: cela est commode. Par exemple, vous, Annibalino
(l'amant que nous trouvions un peu sot s'appelait le colonel Annibal),
je parie que, dans ce moment, vous ne me trouvez pas exactement
parfaite? Vous pensez que je fais mal d'admettre ce jeune homme dans ma
société. Savez-vous ce qui vous arrive, mon cher? Vous ne _cristallisez_
plus pour moi.»
Le mot _cristallisation_ devint à la mode parmi nous, et il avait
tellement frappé l'imagination de la belle Ghita, qu'elle l'adopta pour
tout.
De retour à Bologne, on ne racontait guère d'anecdotes d'amour dans sa
loge qu'elle ne m'adressât la parole. «Ce trait-ci confirme ou détruit
telle de nos théories,» me disait-elle. Les actes de folie répétés par
lesquels un amant aperçoit toutes les perfections dans la femme qu'il
commence à aimer s'appelèrent toujours _cristallisation_ entre nous. Ce
mot nous rappelait le plus aimable voyage. De ma vie je ne sentis si
bien la beauté touchante et solitaire des rives du lac de Garde, nous
passâmes dans des barques des soirées délicieuses, malgré la chaleur
étouffante. Nous trouvâmes de ces instants qu'on n'oublie plus: ce fut
un des moments brillants de notre jeunesse.
Un soir, quelqu'un vint nous donner la nouvelle que la princesse
Lanfranchi et la belle Florenza se disputaient le coeur du jeune peintre
Oldofredi. La pauvre princesse semblait en être réellement éprise, et le
jeune artiste milanais ne paraissait occupé que des charmes de Florenza.
On se demandait: «Oldofredi est-il amoureux?» Mais je supplie le lecteur
de croire que je ne prétends pas justifier ce genre de conversation,
dans lequel on a l'impertinence de ne pas se conformer aux règles
imposées par les convenances françaises. Je ne sais pourquoi ce soir-là
notre amour-propre s'obstina à deviner si le peintre milanais était
amoureux de la belle Florenza.
On se perdit dans la discussion d'un grand nombre de petits faits. Quand
nous fûmes las de fixer notre attention sur des nuances presque
imperceptibles, et qui, au fond, n'étaient guère concluantes, Mme
Gherardi se mit à nous raconter le petit roman qui, suivant elle, se
passait dans le coeur d'Oldofredi. Dès le commencement de son récit,
elle eut le malheur de se servir du mot _cristallisation_; le colonel
Annibal, qui avait toujours sur le coeur la jolie figure de l'officier
bavarois, fit semblant de ne pas comprendre, et nous redemanda pour la
centième fois ce que nous entendions par le mot _cristallisation_.
«C'est ce que je ne sens pas pour vous, lui répondit vivement Mme
Gherardi.» Après quoi, l'abandonnant dans son coin, avec son humeur
noire, et nous adressant la parole: «Je crois, dit-elle, qu'un homme
commence à aimer quand je le vois triste.» Nous nous récriâmes aussitôt:
«Comment, l'amour, _ce sentiment délicieux qui commence si bien_...--Et
qui quelquefois finit si mal, par de l'humeur, par des querelles, dit
Mme Gherardi en riant et regardant Annibal. Je comprends votre
objection. Vous autres, hommes grossiers, vous ne voyez qu'une chose
dans la naissance de l'amour: on aime ou l'on n'aime pas. C'est ainsi
que le vulgaire s'imagine que le chant de tous les rossignols se
ressemble; mais nous, qui prenons plaisir à l'entendre, savons qu'il y a
pourtant dix nuances différentes de rossignol à rossignol.--Il me semble
pourtant, madame, dit quelqu'un, qu'on aime ou qu'on n'aime pas.--Pas du
tout, monsieur; c'est tout comme si vous disiez qu'un homme qui part de
Bologne pour aller à Rome est déjà arrivé aux portes de Rome quand, du
haut de l'Apennin, il voit encore notre tour Garisenda. Il y a loin de
l'une de ces deux villes à l'autre, et l'on peut être au quart du
chemin, à la moitié, aux trois quarts, sans pour cela être arrivé à
Rome, et cependant l'on n'est plus à Bologne.--Dans cette belle
comparaison, dis-je, Bologne représente apparemment l'_indifférence_ et
Rome l'_amour parfait_.--Quand nous sommes à Bologne, reprit Mme
Gherardi, nous sommes tout à fait indifférents, nous ne songeons pas à
admirer d'une manière particulière la femme dont un jour peut-être nous
serons amoureux à la folie; notre imagination songe bien moins encore à
nous exagérer son mérite. En un mot, comme nous disions à Hallein, la
_cristallisation_ n'a pas encore commencé.»
A ces mots, Annibal se leva furieux, et sortit de la loge en nous
disant: «Je reviendrai quand vous parlerez italien.» Aussitôt la
conversation se fit en français, et tout le monde se prit à rire, même
Mme Gherardi. «Eh bien! voilà l'amour parti, dit-elle, et l'on rit
encore. On sort de Bologne, on monte l'Apennin, l'on prend la route de
Rome...--Mais, madame, dit quelqu'un, nous voilà bien loin du peintre
Oldofredi,» ce qui lui donna un petit mouvement d'impatience qui,
probablement, fit tout à fait oublier Annibal et sa brusque
sortie.--«Voulez-vous savoir, nous dit-elle, ce qui se passe quand on
quitte Bologne? D'abord je crois ce départ complètement involontaire:
c'est un mouvement instinctif. Je ne dis pas qu'il ne soit accompagné de
beaucoup de plaisir. L'on admire, puis on se dit: «Quel plaisir d'être
aimé de cette femme charmante!» Enfin paraît l'espérance; après
l'espérance (souvent conçue bien légèrement, car l'on ne doute de rien,
pour peu que l'on ait de chaleur dans le sang), après l'espérance,
dis-je, on s'exagère avec délices la beauté et les mérites de la femme
dont on espère être aimé.»
Pendant que Mme Gherardi parlait, je pris une carte à jouer, sur le
revers de laquelle j'écrivis Rome d'un côté et Bologne de l'autre, et,
entre Bologne et Rome, les quatre gîtes que Mme Gherardi venait
d'indiquer.