«Geoffroy Rudel, de Blaye, fut un très grand gentilhomme, prince de
Blaye, et il devint amoureux de la princesse de Tripoli sans la voir,
pour le grand bien et pour la grande courtoisie qu'il entendit dire
d'elle aux pèlerins qui venaient d'Antioche, et fit pour elle beaucoup
de belles chansons, avec de bons airs et de chétives paroles; et, par
volonté de la voir, il se croisa et se mit en mer pour aller vers elle.
Et advint qu'en le navire le prit une très grande maladie, de telle
sorte que ceux qui étaient avec lui crurent qu'il fût mort, mais tant
firent qu'ils le conduisirent à Tripoli, dans une hôtellerie, comme un
homme mort. On le fit savoir à la comtesse, et elle vint à son lit et le
prit entre ses bras. Il sut qu'elle était la comtesse; il recouvra le
voir, l'entendre, et il loua Dieu, et lui rendit grâce qu'il lui eût
soutenu la vie jusqu'à ce qu'il l'eût vue. Et ainsi il mourut dans les
bras de la comtesse, et elle le fit honorablement ensevelir dans la
maison du Temple, à Tripoli. Et puis en ce même jour elle se fit
religieuse pour la douleur qu'elle eut de lui et de sa mort[243].»
[243] Traduit d'un manuscrit provençal du XIIIe siècle.