CLXIII

«Geoffroy Rudel, de Blaye, fut un très grand gentilhomme, prince de

Blaye, et il devint amoureux de la princesse de Tripoli sans la voir,

pour le grand bien et pour la grande courtoisie qu'il entendit dire

d'elle aux pèlerins qui venaient d'Antioche, et fit pour elle beaucoup

de belles chansons, avec de bons airs et de chétives paroles; et, par

volonté de la voir, il se croisa et se mit en mer pour aller vers elle.

Et advint qu'en le navire le prit une très grande maladie, de telle

sorte que ceux qui étaient avec lui crurent qu'il fût mort, mais tant

firent qu'ils le conduisirent à Tripoli, dans une hôtellerie, comme un

homme mort. On le fit savoir à la comtesse, et elle vint à son lit et le

prit entre ses bras. Il sut qu'elle était la comtesse; il recouvra le

voir, l'entendre, et il loua Dieu, et lui rendit grâce qu'il lui eût

soutenu la vie jusqu'à ce qu'il l'eût vue. Et ainsi il mourut dans les

bras de la comtesse, et elle le fit honorablement ensevelir dans la

maison du Temple, à Tripoli. Et puis en ce même jour elle se fit

religieuse pour la douleur qu'elle eut de lui et de sa mort[243].»

[243] Traduit d'un manuscrit provençal du XIIIe siècle.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 258 / 341 题