XCIII

L'amour antique.

L'on n'a point imprimé de lettres d'amour posthumes des dames romaines.

Pétrone a fait un livre charmant, mais n'a peint que la débauche.

Pour l'_amour_ à Rome, après la Didon[230] et la seconde églogue de

Virgile, nous n'avons rien de plus précis que les écrits des trois

grands poètes, Ovide, Tibulle et Properce.

[230] Voir le _regard_ de Didon, dans la superbe esquisse de M. Guérin

au Luxembourg.

Or, les élégies de Parny ou la lettre d'Héloïse à Abeilard, de

Colardeau, sont des peintures bien imparfaites et bien vagues si on les

compare à quelques lettres de la Nouvelle-Héloïse, à celles d'une

Religieuse portugaise, de Mlle de Lespinasse, de la Sophie de Mirabeau,

de Werther, etc., etc.

La poésie, avec ses comparaisons obligées, sa mythologie que ne croit

pas le poète, sa dignité de style à la Louis XIV, et tout l'attirail de

ses ornements appelés poétiques, est bien au-dessous de la prose dès

qu'il s'agit de donner une idée claire et précise des mouvements du

coeur; or, dans ce genre, on n'émeut que par la clarté.

Tibulle, Ovide et Properce furent de meilleur goût que nos poètes; ils

ont peint l'amour tel qu'il put exister chez les fiers citoyens de Rome;

encore vécurent-ils sous Auguste, qui, après avoir fermé le temple de

Janus, cherchait à ravaler les citoyens à l'état de sujets loyaux d'une

monarchie.

Les maîtresses de ces trois grands poètes furent des femmes coquettes,

infidèles et vénales; ils ne cherchèrent auprès d'elles que des plaisirs

physiques, et je croirais qu'ils n'eurent jamais l'idée des sentiments

sublimes[231] qui, treize siècles plus tard, firent palpiter le sein de

la tendre Héloïse.

[231] Tout ce qu'il y a de beau au monde était devenu partie de la

beauté de la femme que vous aimez, vous vous trouvez disposé à faire

tout ce qu'il y a de beau au monde.

J'emprunte le passage suivant à un littérateur distingué et qui connaît

beaucoup mieux que moi les poètes latins:

«Le brillant génie d'Ovide[232], l'imagination de Properce, l'âme

sensible de Tibulle, leur inspirèrent sans doute des vers de nuances

différentes, mais ils aimèrent de la même manière des femmes à peu près

de la même espèce. Ils désirent, ils triomphent, ils ont des rivaux

heureux, ils sont jaloux ils se brouillent et se raccommodent; ils sont

infidèles à leur tour, on leur pardonne et ils retrouvent un bonheur qui

bientôt est troublé par le retour des mêmes chances.

[232] Guinguené, _Histoire littéraire de l'Italie_, vol. II, page 490.

«Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui

apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari; quels signes

ils doivent se faire devant lui et devant le monde, pour s'entendre et

n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près; bientôt des

querelles, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant

qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le

pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques,

au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite

vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or à un

vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette

des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé:

il maudit ses tablettes, qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient

un plus heureux: il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas

interrompre son bonheur.

«Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour

toutes les femmes. Un instant après, Corinne est aussi infidèle; il ne

peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite

avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme

plus colère que tendre; elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui

jure qu'il n'en est rien, et il écrit à cette esclave; et tout ce qui

avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir! Quels

indices les ont trahis? Il demande à la jeune esclave un nouveau

rendez-vous. Si elle le lui refuse, il menace de tout avouer à Corinne.

Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs

qu'ils lui donnent. Peu après c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est

toute à lui. Il chante son triomphe comme si c'était sa première

victoire. Après quelques incidents que, pour plus d'une raison, il faut

laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il

se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. Il n'est plus

jaloux; cela déplaît à l'amant, qui le menace de quitter sa femme s'il

ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il fait si bien

surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de

cette surveillance qu'il a provoquée, mais il saura bien la tromper; par

malheur il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités de Corinne

recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques,

que la seule grâce qu'Ovide lui demande, c'est qu'elle prenne quelque

peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins évidemment ce

qu'elle est. Telles furent les moeurs d'Ovide et de sa maîtresse, tel

est le caractère de leurs amours.

«Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès

qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui

demande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré lui-même

à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend; il ne se rend qu'au

matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve

endormie; elle est longtemps sans que tout le bruit qu'il fait, sans que

ses caresses mêmes la réveillent; elle ouvre enfin ses yeux et lui fait

les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie; il fait

à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la

perdre: elle part avec un militaire; elle veut suivre les camps, elle

s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point, il

pleure, il fait des voeux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira

point de la maison qu'elle a quittée; il ira au-devant des étrangers qui

l'auront vue; il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est

touchée de tant d'amour. Elle quitte le soldat et reste avec le poète.

Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur

est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par

l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que

d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La

mort ne l'effraye pas, il ne craint que de perdre Cinthie; qu'il soit

sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.

«Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais

bientôt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa

maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour

le chant, la poésie et la danse; tout redouble et justifie son amour.

Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans

toute la ville par des aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut

plus l'aimer sans honte. Il en rougit, mais il ne peut se détacher

d'elle. Il sera son amant, son époux; jamais il n'aimera que Cinthie.

Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse, il la

rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une

seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possède

jamais assez, il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler à

lui-même, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi

vives que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir. Il se

distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il

feint qu'une troupe d'amours le rencontre et le ramène aux pieds de

Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans

un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui

jette les coupes à la tête; il trouve cela charmant. De nouvelles

perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne; il veut partir; il va

voyager dans la Grèce; il fait tout le plan de son voyage, mais il

renonce à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux

outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de

ses rivaux; mais une maladie vient la saisir, elle meurt. Elle lui

reproche ses infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à

ses derniers moments, et jure qu'elle-même, malgré les apparences, lui

fut toujours fidèle. Telles sont les moeurs et les aventures de Properce

et de sa maîtresse; telle est en abrégé l'histoire de leurs amours.

Voilà la femme qu'une âme comme celle de Properce fut réduite à aimer.

«Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais jamais inconstants. Ce

sont deux libertins fixés qui portent souvent çà et là leurs hommages,

mais qui reviennent toujours reprendre la même chaîne. Corinne et

Cinthie ont toutes les femmes pour rivales: elles n'en ont

particulièrement aucune. La muse de ces deux poètes est fidèle si leur

amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie

ne figure dans leurs vers. Tibulle, amant et poète plus tendre, moins

vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a pas la même constance.

Trois beautés sont l'une après l'autre les objets de son amour et de ses

vers. Délie est la première, la plus célèbre et aussi la plus aimée.

Tibulle a perdu sa fortune, mais il lui reste la campagne et Délie;

qu'il la possède dans la paix des champs, qu'il puisse en expirant

presser la main de Délie dans la sienne; qu'elle suive en pleurant sa

pompe funèbre, il ne forme point d'autres voeux. Délie est enfermée par

un mari jaloux: il pénétrera dans sa prison malgré les Argus et les

triples verrous. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe

malade, et Délie seule l'occupe, il l'engage à être toujours chaste, _à

mépriser l'or_, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais

Délie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son

infidélité: il y succombe et demande grâce à Délie et à Vénus. Il

cherche dans le vin un remède qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni

adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il s'adresse au mari de

Délie, trompé comme lui; il lui révèle toutes les ruses dont elle se

sert pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la

garder, qu'il la lui confie: il saura bien les écarter et garantir de

leurs pièges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise, il revient à

elle, il se souvient de la mère de Délie, qui protégeait leurs amours;

le souvenir de cette bonne femme rouvre son coeur à des sentiments

tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais elle en a bientôt

de plus graves. Elle s'est laissé corrompre par l'or et les présents,

elle est à un autre, à d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne

honteuse, et lui dit adieu pour toujours.

«Il passe sous les lois de Némésis et n'en est pas plus heureux; elle

n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du génie. Némésis

est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice,

mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aimé. Il tâche de la

fléchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune soeur; il ira

pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins à cette tendre muette.

Les mânes de la soeur de Némésis s'offenseront des larmes que Némésis

fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser leur colère. La triste image

de sa soeur viendrait la nuit troubler son sommeil... Mais ces tristes

souvenirs arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce prix

acheter même le bonheur. Nééra est sa troisième maîtresse. Il a joui

longtemps de son amour; il ne demande aux dieux que de vivre et mourir

avec elle; mais elle part, elle est absente; il ne peut s'occuper

d'elle, il ne demande qu'elle aux dieux; il a vu en songe Apollon, qui

lui a annoncé que Nééra l'abandonne. Il refuse de croire à ce songe; il

ne pourrait survivre à ce malheur, et cependant ce malheur existe. Nééra

est infidèle; il est encore une fois abandonné. Tel fut le caractère et

le sort de Tibulle, tel est le triple et assez triste roman de ses

amours.

«C'est en lui surtout qu'une douce mélancolie domine, qu'elle donne même

au plaisir une teinte de rêverie et de tristesse qui en fait le charme.

S'il y eut un poète ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut

Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien _sont en

lui_, il ne songe pas plus que les deux autres à les chercher ou à les

faire naître chez ses maîtresses: leurs grâces, leur beauté, sont tout

ce qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il regrette;

leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce qui le tourmente. De

toutes ces femmes devenues célèbres par les vers de trois grands poètes,

Cinthie paraît la plus aimable. L'attrait des talents se joint en elle à

tous les autres; elle cultive le chant, la poésie; mais, pour tous ces

talents, qui étaient souvent ceux des courtisanes d'un certain ordre,

elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont pas moins

en ce qui la gouverne; et Properce, qui vante une ou deux fois seulement

en elle ce goût pour les arts, n'en est pas moins, dans sa passion pour

elle, maîtrisé par une tout autre puissance.

Ces grands poètes furent apparemment au nombre des âmes les plus tendres

et les plus délicates de leur siècle, et voilà pourtant qui ils aimèrent

et comment ils aimèrent. Ici il faut faire abstraction de toute

considération littéraire. Je ne leur demande qu'un témoignage sur leur

siècle; et dans deux mille ans un roman de Ducray-Duminil sera un

témoignage de nos moeurs.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 184 / 341 题