(_Suite_)
Toutes nos idées sur les femmes nous viennent en France du catéchisme de
trois sous; et ce qu'il y a de plaisant, c'est que beaucoup de gens qui
n'admettraient pas l'autorité de ce livre pour régler une affaire de
cinquante francs, la suivent à la lettre et stupidement pour l'objet
qui, dans l'état de vanité des habitudes du XIXe siècle, importe
peut-être le plus à leur bonheur.
Il ne faut pas de divorce parce que le mariage est un _mystère_, et quel
mystère? l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église. Et que
devenait ce mystère si l'_Église_ se fût trouvée un nom du genre
masculin[196]? Mais quittons des préjugés qui tombent[197], observons
seulement ce spectacle singulier, la racine de l'arbre a été sapée par
la hache du ridicule; mais les branches continuent à fleurir. Pour
revenir à l'observation des faits et de leurs conséquences:
[196]
Tu es Petrus, et super hanc petram
Ædificabo Ecclesiam meam.
(Voir M. de Potter, _Histoire de l'Église_.)
[197] La religion est une affaire entre chaque homme et la Divinité.
De quel droit venez-vous vous placer entre mon Dieu et moi? Je ne
prends de procureur fondé par le contrat social que pour les choses
que je ne puis pas faire moi-même.
Pourquoi un Français ne payerait-il pas son p*** comme son
boulanger? Si nous avons du bon pain à Paris, c'est que l'État ne
s'est pas encore avisé de déclarer gratuite la fourniture du pain et
de mettre tous les boulangers à la charge du trésor.
Aux États-Unis, chacun paye son prêtre, ces messieurs sont obligés
d'avoir du mérite, et mon voisin ne s'avise pas de mettre son
bonheur à m'imposer son prêtre (Lettre de Birkbeck).
Que sera-ce si j'ai la conviction, comme nos p...s, que mon prêtre
est l'allié intime de mon é...? Donc, à moins d'un Luther, il n'y
aura plus de catholicisme en F... en 1850. Cette religion ne pouvait
être sauvée, en 1820, que par M. Grégoire: voyez comme on le traite.
Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse
que dépend le sort de l'extrême vieillesse; cela est vrai de meilleure
heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans est-elle
reçue dans le monde? d'une manière sévère et plutôt inférieure à son
mérite; on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.
Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfants ou
son amant.
Une mère qui excelle dans les beaux-arts ne peut communiquer son talent
à son fils que dans le cas extrêmement rare où ce fils a reçu de la
nature précisément l'âme de ce talent. Une mère qui a l'esprit cultivé
donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les talents
purement agréables, mais encore de tous les talents utiles à l'homme en
société, et il pourra choisir. La barbarie des Turcs tient en grande
partie à l'état d'abrutissement moral des belles Géorgiennes. Les jeunes
gens nés à Paris doivent à leurs mères l'incontestable supériorité
qu'ils ont à seize ans sur les jeunes gens provinciaux de leur âge.
C'est de seize à vingt-cinq ans que la chance tourne.
Tous les jours les gens qui ont inventé le paratonnerre, l'imprimerie,
l'art de faire le drap, contribuent à notre bonheur, et il en est de
même des Montesquieu, des Racine, des la Fontaine. Or, le nombre des
génies que produit une nation est proportionnel au nombre d'hommes qui
reçoivent une culture suffisante[198], et rien ne me prouve que mon
bottier n'ait pas l'âme qu'il faut pour écrire comme Corneille: il lui
manque l'éducation nécessaire pour développer ses sentiments et lui
apprendre à les communiquer au public.
[198] Voir les généraux en 1795.
D'après le système actuel de l'éducation des jeunes filles, tous les
génies qui naissent _femmes_ sont perdus pour le bonheur du public; dès
que le hasard leur donne les moyens de se montrer, voyez-les atteindre
aux talents les plus difficiles; voyez de nos jours une Catherine II,
qui n'eut d'autre éducation que le danger et le c...; une Mme Roland,
une Alessandra Mari, qui, dans Arezzo, lève un régiment et le lance
contre les Français; une Caroline, reine de Naples, qui sait arrêter la
contagion du libéralisme mieux que nos Castlereagh et nos P... Quant à
ce qui met obstacle à la supériorité des femmes dans les ouvrages de
l'esprit, on peut voir le chapitre de la pudeur, article 9. Où ne fût
pas arrivée miss Edgeworth si la considération nécessaire à une jeune
miss anglaise ne lui eût fait une nécessité, lorsqu'elle débuta, de
transporter la chaire dans le roman[199]?
[199] Sous le rapport des arts, c'est là le grand défaut d'un
gouvernement raisonnable, et aussi le seul éloge raisonnable de la
monarchie à la Louis XIV. Voir la stérilité littéraire de
l'Amérique. Pas une seule romance comme celles de Robert Burns ou
des Espagnols du XIIIe siècle[200].
[200] Voir les admirables romances des Grecs modernes, celles des
Espagnols et des Danois du XIIIe siècle, et encore mieux les poésies
arabes du VIIe siècle.
Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui a le bonheur de
pouvoir communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à
la femme avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon coeur qui
partage ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en
petite monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre
des conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régiment
pour saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de
l'éducation actuelle, laisse son partenaire isolé dans les dangers de la
vie, et bientôt court risque de l'ennuyer.
Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme si
elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors un seul objet,
et qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement
identiques avec les siens!
Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la
considération à la vieillesse. Voyez l'arrivée de Voltaire à Paris faire
pâlir la majesté royale. Mais, quant aux pauvres femmes, dès qu'elles
n'ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est
de pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde.
Les débris des talents de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce
serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir à cinquante ans.
Quant à la vraie morale, plus on a d'esprit et plus on voit clairement
que la justice est le seul chemin du bonheur. Le génie est un pouvoir,
mais il est encore plus un flambeau pour découvrir le grand art d'être
heureux.
La plupart des hommes ont un moment dans leur vie où ils peuvent faire
de grandes choses, c'est celui où rien ne leur semble impossible.
L'ignorance des femmes fait perdre au genre humain cette chance
magnifique. L'amour fait tout au plus aujourd'hui bien monter à cheval,
ou bien choisir son tailleur.
Je n'ai pas le temps de garder les avenues contre la critique, si
j'étais maître d'établir des usages, je donnerais aux jeunes filles,
autant que possible, exactement la même éducation qu'aux jeunes garçons.
Comme je n'ai pas l'intention de faire un livre à propos de botte, on
n'exigera pas que je dise en quoi l'éducation actuelle des hommes est
absurde. (On ne leur enseigne pas les deux premières sciences, la
logique et la morale.) La prenant telle qu'elle est, cette éducation, je
dis qu'il vaut mieux la donner aux jeunes filles que de leur montrer
uniquement à faire de la musique, des aquarelles et de la broderie.
Donc, apprendre aux jeunes filles à lire, à écrire et l'arithmétique par
l'enseignement mutuel dans les écoles-centrales-couvents, où la présence
de tout homme, les professeurs exceptés, serait sévèrement punie. Le
grand avantage de réunir les enfants, c'est que, quelque bornés que
soient les professeurs, les enfants apprennent malgré eux de leurs
petits camarades l'art de vivre dans le monde et de ménager les
intérêts. Un professeur sensé devrait expliquer aux enfants leurs
petites querelles et leurs amitiés, et commencer ainsi son cours de
morale plutôt que par l'histoire du _Veau d'or_[201].
[201] Mon cher élève, monsieur votre père a de la tendresse pour vous;
c'est ce qui fait qu'il me donne quarante francs par mois pour que
je vous apprenne les mathématiques, le dessin, en un mot à gagner de
quoi vivre. Si vous aviez froid faute d'un petit manteau, monsieur
votre père souffrirait. Il souffrirait parce qu'il a de la
sympathie, etc., etc. Mais, quand vous aurez dix-huit ans, il faudra
que vous gagniez vous-même l'argent nécessaire pour acheter ce
manteau. Monsieur votre père a, dit-on, vingt-cinq mille livres de
rente, mais vous êtes quatre enfants; donc il faudra vous
déshabituer de la voiture dont vous jouissez chez monsieur votre
père, etc., etc.
Sans doute, d'ici à quelques années l'enseignement mutuel sera appliqué
à tout ce qui s'apprend; mais, prenant les choses dans leur état actuel,
je voudrais que les jeunes filles étudiassent le latin comme les petits
garçons; le latin est bon parce qu'il apprend à s'ennuyer; avec le
latin, l'histoire, les mathématiques, la connaissance des plantes utiles
comme nourriture ou comme remède, ensuite la logique et les sciences
morales, etc. La danse, la musique et le dessin doivent se commencer à
cinq ans.
A seize ans, une jeune fille doit songer à se trouver un mari et
recevoir de sa mère des idées justes sur l'amour, le mariage et le peu
de probité des hommes[202].
[202] Hier soir, j'ai vu deux charmantes petites filles de quatre ans
chanter des chansons d'amour fort vives dans une escarpolette que je
faisais aller. Les femmes de chambre leur apprennent ces chansons,
et leur mère leur dit qu'_amour_ et _amant_ sont des mots vides de
sens.