De la jalousie.
Quand on aime, à chaque nouvel objet qui frappe les yeux ou la mémoire,
serré dans une tribune et attentif à écouter une discussion des chambres
ou allant au galop relever une grand'garde sous le feu de l'ennemi,
toujours l'on ajoute une nouvelle perfection à l'idée qu'on a de sa
maîtresse, ou l'on découvre un nouveau moyen, qui d'abord semble
excellent, de s'en faire aimer davantage.
Chaque pas de l'imagination est payé par un moment de délices. Il n'est
pas étonnant qu'une telle manière d'être soit attachante.
A l'instant où naît la jalousie, la même habitude de l'âme reste, mais
pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à
la couronne de l'objet que vous aimez, et qui peut-être en aime un
autre, loin de vous procurer une jouissance céleste, vous retourne un
poignard dans le coeur. Une voix vous crie: Ce plaisir si charmant,
c'est ton rival qui en jouira[101].
[101] Voilà une folie de l'amour; cette perfection que vous voyez n'en
est pas une pour lui.
Et les objets qui vous frappent, sans produire ce premier effet, au lieu
de vous montrer comme autrefois un nouveau moyen de vous faire aimer,
vous font voir un nouvel avantage du rival.
Vous rencontrez une jolie femme galopant dans le parc[102], et le rival
est fameux par ses beaux chevaux, qui lui font faire dix mille en
cinquante minutes.
[102] Montagnola, 13 avril 1819.
Dans cet état la fureur naît facilement; l'on ne se rappelle plus qu'en
amour _posséder n'est rien, c'est jouir qui fait tout_; l'on s'exagère
le bonheur du rival, l'on s'exagère l'insolence que lui donne ce
bonheur, et l'on arrive au comble des tourments, c'est-à-dire à
l'extrême malheur, empoisonné encore d'un reste d'espérance.
Le seul remède est peut-être d'observer de très près le bonheur du
rival. Souvent vous le verrez s'endormir paisiblement dans le salon où
se trouve cette femme, qui, à chaque chapeau qui ressemble au sien et
que vous voyez de loin dans la rue, arrête le battement de votre coeur.
Voulez-vous le réveiller, il suffit de montrer votre jalousie. Vous
aurez peut-être l'avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le
préfère à vous, et il vous devra l'amour qu'il prendra pour elle.
A l'égard du rival, il n'y a pas de milieu: il faut ou plaisanter avec
lui de la manière la plus dégagée qu'il se pourra, ou lui faire peur.
La jalousie étant le plus grand de tous les maux, on trouvera qu'exposer
sa vie est une diversion agréable. Car alors nos rêveries ne sont pas
toutes empoisonnées et tournant au noir (par le mécanisme exposé
ci-dessus); l'on peut se figurer quelquefois qu'on tue ce rival.
D'après ce principe, qu'on ne doit jamais envoyer des forces à l'ennemi,
il faut cacher votre amour au rival, et, sous un prétexte de vanité et
le plus éloigné possible de l'amour, lui dire en grand secret, avec
toute la politesse possible, et de l'air le plus calme et le plus
simple: «Monsieur, je ne sais pourquoi le public s'avise de me donner la
petite une telle; on a même la bonté de croire que j'en suis amoureux;
si vous la voulez, vous, je vous la céderais de grand coeur, si
malheureusement je ne m'exposais à jouer un rôle ridicule. Dans six
mois, prenez-la tant qu'il vous plaira; mais aujourd'hui l'honneur qu'on
attache, je ne sais pourquoi, à ces choses-là, m'oblige de vous dire, à
mon grand regret, que, si par hasard vous n'avez pas la justice
d'attendre que votre tour soit venu, il faut que l'un de nous meure.»
Votre rival est très probablement un homme non passionné, et peut-être
un homme très prudent, qui, une fois qu'il sera convaincu de votre
résolution, s'empressera de vous céder la femme en question, pour peu
qu'il puisse trouver quelque prétexte honnête. C'est pour cela qu'il
faut mettre de la gaieté dans votre déclaration, et couvrir toute la
démarche du plus profond secret.
Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne
peut aider à la supporter, et par la méthode dont je parle, votre vanité
a une pâture. Vous pouvez vous estimer comme brave, si vous êtes réduit
à vous mépriser comme aimable.
Si l'on aime mieux ne pas prendre les choses au tragique, il faut
partir, et aller à quarante lieues de là, entretenir une danseuse dont
les charmes auront l'air de vous arrêter comme vous passiez.
Pour peu que le rival ait l'âme commune, il vous croira consolé.
Très souvent le meilleur parti est d'attendre sans sourciller que le
rival _s'use_ auprès de l'objet aimé, par ses propres sottises. Car, à
moins d'une grande passion, prise peu à peu et dans la première
jeunesse, une femme d'esprit n'aime pas longtemps un homme commun[103].
Dans le cas de la jalousie après l'intimité, il faut encore de
l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de
femmes, offensées par un amant qu'elles aiment encore, s'attachent à
l'homme pour lequel il montre de la jalousie, et le jeu devient une
réalité[104].
[103] La princesse de Tarente, nouvelle de Scarron.
[104] Comme dans le _Curieux impertinent_, nouvelle de Cervantès.
Je suis entré dans quelques détails, parce que, dans ces moments de
jalousie, on perd la tête le plus souvent; des conseils écrits depuis
longtemps fort bien, et, l'essentiel étant de feindre du calme, il est à
propos de prendre le ton dans un écrit philosophique.
Comme l'on n'a de pouvoir sur vous qu'en vous ôtant ou vous faisant
espérer des choses dont la seule passion fait tout le prix, si vous
parvenez à vous faire croire indifférent, tout à coup vos adversaires
n'ont plus d'armes.
Si l'on n'a aucune action à faire, et que l'on puisse s'amuser à
chercher du soulagement, on trouvera quelque plaisir à lire _Othello_;
il fera douter des apparences les plus concluantes. On arrêtera les yeux
avec délices sur ces paroles.
Trifles light as air
Seem to the jealous confirmations strong
As proofs from holy writ.
_Othello_, acte III[105].
[105] Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des
preuves aussi fortes que celles qu'on puise dans les promesses du
saint Évangile.
J'ai éprouvé que la vue d'une belle mer est consolante.
«The morning which had arisen calm and bright, gave a pleasant effect
to the waste mountain view which was seen from the castle on looking
to the landward and the glorious Ocean crisped with a thousand
rippling waves of silver, extended on the other side in awful yet
complacent majesty to the verge of the horizon. With such scenes of
calm sublimity, the human heart sympathizes even in his most disturbed
moods, and deeds of honour and virtue are inspired by their majestic
influence.»
(_The Bride of Lammermoor_, I, 193).
Je trouve écrit par Salviati: «_20 juillet 1818_.--J'applique souvent et
déraisonnablement, je crois, à la vie tout entière le sentiment qu'un
ambitieux ou un bon citoyen éprouve durant une bataille, s'il se trouve
employé à garder le parc de réserve, ou dans tout autre poste sans péril
et sans action. J'aurais eu du regret à quarante ans d'avoir passé l'âge
d'aimer sans passion profonde. J'aurais eu ce déplaisir amer et qui
rabaisse, de m'apercevoir trop tard que j'avais eu la duperie de laisser
passer la vie sans vivre.
«J'ai passé hier trois heures avec la femme que j'aime, et avec un rival
qu'elle veut me faire croire bien traité. Sans doute il y a eu des
moments d'amertume en observant ses beaux yeux fixés sur lui, et, en
sortant de chez elle, des transports vifs de l'extrême malheur à
l'espérance. Mais que de choses neuves! que de pensées vives! que de
raisonnements rapides! et malgré le bonheur apparent du rival, avec quel
orgueil et quelles délices mon amour se sentait au-dessus du sien! Je me
disais: Ces joues-là pâliraient de la plus vile peur au moindre des
sacrifices que mon amour ferait en se jouant, que dis-je, avec bonheur;
par exemple, mettre la main au chapeau pour tirer l'un de ces deux
billets: _être aimé d'elle_, l'autre _mourir à l'instant_; et ce
sentiment est de si plain-pied chez moi, qu'il ne m'empêchait point
d'être aimable à la conversation.
«Si l'on m'eût conté cela il y a deux ans, je me serais moqué.»
Je lis dans le voyage des capitaines Lewis et Clarke, fait aux sources
du Missouri en 1806, page 215.
«Les _Ricaras_ sont pauvres, mais bons et généreux; nous vécûmes assez
longtemps dans trois de leurs villages. Leurs femmes sont plus belles
que celles de toutes les autres peuplades que nous avons rencontrées;
elles sont aussi très disposées à ne pas faire languir leurs amants.
Nous trouvâmes un nouvel exemple de cette vérité, qu'il suffit de courir
le monde pour voir que tout est variable. Parmi les _Ricaras_, c'est un
grand sujet d'offense, si, sans le consentement de son mari ou de son
frère, une femme accorde ses faveurs. Mais, du reste, les frères et les
maris sont très contents d'avoir l'occasion de faire cette petite
politesse à leurs amis.
«Nous avions un nègre parmi nos gens; il fit beaucoup de sensation chez
un peuple qui, pour la première fois, voyait un homme de cette couleur.
Il fut bientôt le favori du beau sexe, et, au lieu d'en être jaloux,
nous voyions les maris enchantés de le voir arriver chez eux. Ce qu'il y
a de plaisant, c'est que dans l'intérieur de huttes aussi exiguës, tout
se voit[106].»
[106] On devrait établir à Philadelphie une académie qui s'occuperait
de recueillir des matériaux pour l'étude de l'homme dans l'état
sauvage, et ne pas attendre que ces peuplades curieuses soient
anéanties.
Je sais bien que de telles académies existent; mais apparemment avec
des règlements dignes de nos académies d'Europe (Mémoire et
discussion sur le Zodiaque de Dendérah à l'Académie des sciences de
Paris, en 1281). Je vois que l'académie de Massachusetts, je crois,
charge prudemment un membre du clergé (M. Jarvis) de faire un
rapport sur la religion des sauvages. Le prêtre ne manque pas de
réfuter de toutes ses forces un Français impie nommé Volney. Suivant
le prêtre, les sauvages ont les idées les plus exactes et les plus
nobles de la Divinité, etc. S'il habitait l'Angleterre, un tel
rapport vaudrait au digne académicien un _preferment_ de trois ou
quatre cents louis, et la protection de tous les nobles lords du
canton. Mais en Amérique! Au reste, le ridicule de cette académie me
rappelle que les libres Américains attachent le plus grand prix à
voir de belles armoiries peintes aux panneaux de leurs voitures; ce
qui les afflige, c'est que par le peu d'instruction de leurs
peintres de carrosse, il y a souvent des fautes de blason.