Des confidences.
Il n'y a pas au monde d'insolence plus vite punie que celle qui vous
fait confier à un ami intime un amour-passion. Il sait, si ce que vous
dites est vrai, que vous avez des plaisirs mille fois au-dessus des
siens, et qui vous font mépriser les siens.
C'est bien pis encore entre femmes, la fortune de leur vie étant
d'inspirer une passion, et d'ordinaire, la confidente aussi ayant exposé
son amabilité aux regards de l'amant.
D'un autre côté, pour l'être dévoré de cette fièvre, il n'est pas au
monde de besoin moral plus impérieux que celui d'un ami devant qui l'on
puisse raisonner sur les doutes affreux qui s'emparent de l'âme à chaque
instant, car dans cette passion terrible, _toujours une chose imaginée
est une chose existante_.
«Un grand défaut du caractère de Salviati, écrivait-il en 1817, en cela
bien opposé à celui de Napoléon, c'est que, lorsque dans la discussion
des intérêts d'une passion quelque chose vient à être moralement
démontré, il ne peut prendre sur lui de partir de cette base comme d'un
fait à jamais établi; et malgré lui, et à son grand malheur, il le remet
sans cesse en discussion.» C'est qu'il est aisé d'avoir du courage dans
l'ambition. La cristallisation qui n'est pas subjuguée par le désir de
la chose à obtenir s'emploie à fortifier le courage; en amour, elle est
toute au service de l'objet contre lequel on doit avoir du courage.
Une femme peut trouver une amie perfide, elle peut trouver aussi une
amie ennuyée.
Une princesse de trente-cinq ans[97], ennuyée et poursuivie par le
besoin d'agir, d'intriguer, etc., etc., mécontente de la tiédeur de son
amant, et cependant ne pouvant espérer de faire naître un autre amour,
ne sachant que faire de l'activité qui la dévore, et n'ayant d'autre
distraction que des accès d'humeur noire, peut fort bien trouver une
occupation, c'est-à-dire un plaisir, et un but dans la vie, à rendre
malheureuse une vraie passion, passion qu'on a l'insolence de sentir
pour une autre qu'elle, tandis que son amant s'endort à ses côtés.
[97] Venise, 1819.
C'est le seul cas où la _haine_ produise bonheur; c'est qu'elle procure
occupation et travail.
Dans les premiers instants, le plaisir de faire quelque chose, dès que
l'entreprise est soupçonnée de la société, la _pique_ de réussir donne
du charme à cette occupation. La jalousie pour l'amie prend le masque de
la haine pour l'amant; autrement comment pourrait-on haïr à la fureur un
homme qu'on n'a jamais vu? On n'a garde de s'avouer l'envie, car il
faudrait d'abord s'avouer le mérite, et l'on a des flatteurs qui ne se
soutiennent à la cour qu'en donnant des ridicules à la bonne amie.
La confidente perfide, tout en se permettant des actions de la dernière
noirceur, peut fort bien se croire uniquement animée par le désir de ne
pas perdre une amitié précieuse. La femme ennuyée se dit que l'amitié
même languit dans un coeur dévoré par l'amour et ses anxiétés mortelles;
à côté de l'amour l'amitié ne peut se soutenir que par les confidences;
or, quoi de plus odieux pour l'envie que de telles confidences?
Les seules qui soient bien reçues entre femmes sont celles qu'accompagne
la franchise de ce raisonnement: Ma chère amie, dans la guerre aussi
absurde qu'implacable que nous font les préjugés mis en vogue par nos
tyrans, servez-moi aujourd'hui, demain ce sera mon tour[98].
[98] Mémoires de Mme d'Épinay, Geliotte.
Prague, Klagenfurth, toute la Moravie, etc., etc. Les femmes y sont
fort spirituelles, et les hommes de grands chasseurs. L'amitié y est
fort commune entre femmes. Le beau temps du pays est l'hiver: on
fait successivement des parties de chasse de quinze à vingt jours
chez les grands seigneurs de la province. Un des plus spirituels me
disait un jour que Charles-Quint avait régné légitimement sur toute
l'Italie, et que, par conséquent, c'était bien en vain que les
Italiens voudraient se révolter. La femme de ce brave homme lisait
les lettres de Mlle de Lespinasse.
Znaym, 1816.
Avant cette exception il y a celle de la véritable amitié née dans
l'enfance et non gâtée depuis par aucune jalousie. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les confidences d'amour-passion ne sont bien reçues qu'entre écoliers
amoureux de l'amour, et entre jeunes filles dévorées par la curiosité,
par la tendresse à employer, et peut-être entraînées déjà par
l'instinct[99] qui leur dit que c'est là la grande affaire de leur vie,
et qu'elles ne sauraient trop tôt s'en occuper.
[99] Grande question. Il me semble qu'outre l'éducation qui commence à
huit ou dix mois, il y a un peu d'instinct.
Tout le monde a vu des petites filles de trois ans s'acquitter fort bien
des devoirs de la galanterie.
L'amour-goût s'enflamme et l'amour-passion se refroidit par les
confidences.
Outre les dangers, il y a la difficulté des confidences. En
amour-passion, ce qu'on ne peut pas exprimer (parce que la langue est
trop grossière pour atteindre à ces nuances) n'en existe pas moins pour
cela; seulement, comme ce sont des choses très fines, on est plus sujet
à se tromper en les observant.
Et un observateur très ému observe mal; il est injuste envers le hasard.
Ce qu'il y a peut-être de plus sage, c'est de se faire soi-même son
propre confident. Écrivez ce soir, sous des noms empruntés, mais avec
tous les détails caractéristiques, le dialogue que vous venez d'avoir
avec votre amie et la difficulté qui vous trouble. Dans huit jours, si
vous avez l'amour-passion, vous serez un autre homme: et alors, lisant
votre consultation, vous pourrez vous donner un bon avis.
Entre hommes, dès qu'on est plus de deux et que l'envie peut paraître,
la politesse oblige à ne parler que d'amour physique: voyez la fin des
dîners d'hommes. Ce sont les sonnets de Baffo[100] que l'on récite et
qui font un plaisir infini, parce que chacun prend au pied de la lettre
les louanges et les transports de son voisin, qui bien souvent ne veut
que paraître gai ou poli. Les charmantes tendresses de Pétrarque ou les
madrigaux français seraient déplacés.
[100] Le dialecte vénitien a des descriptions de l'amour physique
d'une vivacité qui laisse à mille lieues Horace, Properce, la
Fontaine et tous les poètes. M. Burati, de Venise, est en ce moment
le premier poète satirique de notre triste Europe. Il excelle
surtout dans la description du physique grotesque de ses héros,
aussi le met-on souvent en prison. Voir l'_Elefantéide_, l'_Uomo_,
la _Strefeide_.