De la pudeur.
Une femme de Madagascar laisse voir sans y songer ce qu'on cache le plus
ici, mais mourrait de honte plutôt que de montrer son bras. Il est clair
que les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise. C'est
peut-être la loi seule, fille de la civilisation, qui ne produise que du
bonheur.
On a observé que les oiseaux de proie se cachent pour boire, c'est
qu'obligés de plonger la tête dans l'eau, ils sont sans défense en ce
moment. Après avoir considéré ce qui se passe à Otaïti[61], je ne vois
pas d'autre base naturelle à la pudeur.
[61] Voir les voyages de Bougainville, de Cook, etc. Chez quelques
animaux, la femelle semble se refuser au moment où elle se donne.
C'est à l'anatomie comparée que nous devons demander les plus
importantes révélations sur nous-mêmes.
L'amour est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu'un amour
physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop
barbares.
Et la pudeur prête à l'amour le secours de l'imagination, c'est lui
donner la vie.
La pudeur est enseignée de très bonne heure aux petites filles par leurs
mères, et avec une extrême jalousie, on dirait comme par esprit de
corps; c'est que les femmes prennent soin d'avance du bonheur de l'amant
qu'elles auront.
Pour une femme timide et tendre rien ne doit être au-dessus du supplice
de s'être permis, en présence d'un homme, quelque chose dont elle croit
devoir rougir; je suis convaincu qu'une femme un peu fière préférerait
mille morts. Une légère liberté, prise du côté tendre par l'homme qu'on
aime, donne un moment de plaisir vif[62]; s'il a l'air de la blâmer ou
seulement de ne pas en jouir avec transport, elle doit laisser dans
l'âme un doute affreux. Pour une femme au-dessus du vulgaire, il y a
donc tout à gagner à avoir des manières fort réservées. Le jeu n'est pas
égal; on hasarde contre un petit plaisir, ou contre l'avantage de
paraître un peu plus aimable, le danger d'un remords cuisant et d'un
sentiment de honte qui doit rendre même l'amant moins cher. Une soirée
passée gaiement, à l'étourdie et sans songer à rien, est chèrement payée
à ce prix. La vue d'un amant avec lequel on craint d'avoir eu ce genre
de torts doit devenir odieuse pour plusieurs jours. Peut-on s'étonner de
la force d'une habitude à laquelle les plus légères infractions sont
punies par la honte la plus atroce?
[62] Fait voir son amour d'une façon nouvelle.
Quant à l'utilité de la pudeur, elle est la mère de l'amour; on ne
saurait plus lui rien contester. Pour le mécanisme du sentiment, rien
n'est plus simple; l'âme s'occupe à avoir honte, au lieu de s'occuper à
désirer; on s'interdit les désirs, et les désirs conduisent aux actions.
Il est évident que toute femme tendre et fière, et ces deux choses étant
cause et effet vont difficilement l'une sans l'autre, doit contracter
des habitudes de froideur que les gens qu'elles déconcertent appellent
de la pruderie.
L'accusation est d'autant plus spécieuse, qu'il est très difficile de
garder un juste milieu; pour peu qu'une femme ait peu d'esprit et
beaucoup d'orgueil, elle doit bientôt en venir à croire qu'en fait de
pudeur on n'en saurait trop faire. C'est ainsi qu'une Anglaise se croit
insultée si l'on prononce devant elle le nom de certains vêtements. Une
Anglaise se garderait bien, le soir à la campagne, de se laisser voir
quittant le salon avec son mari; et, ce qui est plus grave, elle croit
blesser la pudeur si elle montre quelque enjouement devant tout autre
que ce mari[63]. C'est peut-être à cause d'une attention si délicate que
les Anglais, gens d'esprit, laissent voir tant d'ennui de leur bonheur
domestique. A eux la faute, pourquoi tant d'orgueil[64]?
[63] Voir l'admirable peinture de ces moeurs ennuyeuses à la fin de
_Corinne_; et Mme de Staël a flatté le portrait.
[64] La Bible et l'aristocratie se vengent cruellement sur les gens
qui croient leur devoir tout.
En revanche, passant tout à coup de Plymouth à Cadix et Séville, je
trouvai qu'en Espagne la chaleur du climat et des passions faisait un
peu trop oublier une retenue nécessaire. Je remarquai des caresses fort
tendres qu'on se permettait en public et qui, loin de me sembler
touchantes, m'inspiraient un sentiment tout opposé. Rien n'est plus
pénible.
Il faut s'attendre à trouver _incalculable_ la force des habitudes
inspirées aux femmes sous prétexte de pudeur. Une femme vulgaire, en
outrant la pudeur, croit se faire l'égale d'une femme distinguée.
L'empire de la pudeur est tel, qu'une femme tendre arrive à se trahir
envers son amant plutôt par des faits que par des paroles.
La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile de Bologne,
vient de me conter qu'hier soir, un fat français, qui est ici et qui
donne une drôle d'idée de sa nation, s'est avisé de se cacher sous son
lit. Il voulait apparemment ne pas perdre un nombre infini de
déclarations ridicules dont il la poursuit depuis un mois. Mais ce grand
homme a manqué de présence d'esprit; il a bien attendu que Mme M... eût
congédié sa femme de chambre et se fût mise au lit, mais il n'a pas eu
la patience de donner aux gens le temps de s'endormir. Elle s'est jetée
à la sonnette, et l'a fait chasser honteusement au milieu des huées et
des coups de cinq ou six laquais. «Et s'il eût attendu deux heures?» lui
disais-je.--«J'aurais été bien malheureuse: Qui pourra douter, m'eût-il
dit, que je ne sois ici par vos ordres[65].»
[65] On me conseille de supprimer ce détail: «Vous me prenez pour une
femme bien leste, d'oser conter de telles choses devant moi.»
Au sortir de chez cette jolie femme, je suis allé chez la femme la plus
digne d'être aimée que je connaisse. Son extrême délicatesse est, s'il
se peut, au-dessus de sa beauté touchante. Je la trouve seule et lui
conte l'histoire de Mme M... Nous raisonnons là-dessus: «Écoutez, me
dit-elle, si l'homme qui se permet cette action était aimable auparavant
aux yeux de cette femme, on lui pardonnera, et, par la suite on
l'aimera.»--J'avoue que je suis resté confondu de cette lumière imprévue
jetée sur les profondeurs du coeur humain. Je lui ai répondu au bout
d'un silence:--«Mais, quand on aime, a-t-on le courage de se porter aux
dernières violences?»
Il y aurait bien moins de vague dans ce chapitre si une femme l'eût
écrit. Tout ce qui tient à la fierté, à l'orgueil féminin, à l'habitude
de la pudeur et de ses excès, à certaines _délicatesses_, la plupart
dépendant uniquement d'_associations de sensations_[66], qui ne peuvent
pas exister chez les hommes, et souvent _délicatesses_ non fondées dans
la nature; toutes ces choses, dis-je, ne pourraient se trouver ici
qu'autant qu'on se serait permis d'écrire sur ouï-dire.
[66] La pudeur est une des sources du goût pour la parure; par tel
ajustement une femme se promet plus ou moins. C'est ce qui fait que
la parure est déplacée dans la vieillesse.
Une femme de province, si elle prétend à Paris suivre la mode, se
promet d'une manière gauche et qui fait rire. Une provinciale
arrivant à Paris doit commencer par se mettre comme si elle avait
trente ans.
Une femme me disait, dans un moment de franchise philosophique, quelque
chose qui revient à ceci:
«Si je sacrifiais jamais ma liberté, l'homme que j'arriverais à préférer
apprécierait davantage mes sentiments en voyant combien j'ai toujours
été avare même des préférences les plus légères.» C'est en faveur de cet
amant, qu'elle ne rencontrera peut-être jamais, que telle femme aimable
montre de la froideur à l'homme qui lui parle en ce moment. Voilà la
première exagération de la pudeur: celle-ci est respectable; la seconde
vient de l'orgueil des femmes; la troisième source d'exagération, c'est
l'orgueil des maris.
Il me semble que cette possibilité d'amour se présente souvent aux
rêveries de la femme même la plus vertueuse, et elles ont raison. Ne pas
aimer quand on a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se
priver soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un oranger qui ne
fleurirait pas de peur de faire un péché; et remarquez qu'une âme faite
pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur. Elle
trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs du monde, un
vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts et les
aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre et lui
exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt qu'ils
lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver.
La seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur, c'est de conduire à
l'habitude de mentir; c'est le seul avantage que les femmes faciles
aient sur les femmes tendres. Une femme facile vous dit: «Mon cher ami,
dès que vous me plairez, je vous le dirai, et je serai plus aise que
vous, car j'ai beaucoup d'estime pour vous.»
Vive satisfaction de _Constance_, s'écriant après la victoire de son
amant: «Que je suis heureuse de ne m'être donnée à personne depuis huit
ans que je suis brouillée avec mon mari!»
Quelque ridicule que je trouve ce raisonnement, cette joie me semble
pleine de fraîcheur.
Il faut absolument que je conte ici de quelle nature étaient les regrets
d'une dame de Séville abandonnée par son amant. J'ai besoin qu'on se
rappelle qu'en amour tout est signe, et surtout qu'on veuille bien
accorder un peu d'indulgence à mon style[67].
[67] Note 65.
* * * * *
Mes yeux d'homme croient distinguer neuf particularités dans la
_pudeur_.
1º L'on joue beaucoup contre peu, donc être extrêmement réservée, donc
souvent affectation; l'on ne rit pas, par exemple, des choses qui
amusent le plus; donc il faut beaucoup d'esprit pour avoir juste ce
qu'il faut de pudeur[68]. C'est pour cela que beaucoup de femmes n'en
ont pas assez en petit comité, ou, pour parler plus juste, n'exigent pas
que les contes qu'on leur fait soient assez gazés, et ne perdent leurs
voiles qu'à mesure du degré d'ivresse et de folie[69].
[68] Voir le ton de la société à Genève, surtout dans les familles _du
haut_; utilité d'une cour pour corriger par le ridicule la tendance
à la pruderie; Duclos faisant des contes à Mme de Rochefort: «En
vérité, vous nous croyez trop honnêtes femmes.» Rien n'est ennuyeux
au monde comme la pudeur non sincère.
[69] Eh! mon cher Fronsac, il y a vingt bouteilles de champagne entre
le conte que tu nous commences et ce que nous disons à cette heure.
Serait-ce par un effet de la pudeur et du mortel ennui qu'elle doit
imposer à plusieurs femmes, que la plupart d'entre elles n'estiment rien
tant dans un homme que l'effronterie? ou prennent-elles l'effronterie
pour du caractère?
2º Deuxième loi: mon amant m'en estimera davantage.
3º La force de l'habitude l'emporte même dans les instants les plus
passionnés.
4º La pudeur donne des plaisirs bien flatteurs à l'amant: elle lui fait
sentir quelles lois l'on transgresse pour lui.
5º Et aux femmes des plaisirs plus _enivrants_; comme ils font vaincre
une habitude puissante, ils jettent plus de trouble dans l'âme. Le comte
de Valmont se trouve à minuit dans la chambre à coucher d'une jolie
femme, cela lui arrive toutes les semaines, et à elle peut-être une fois
tous les deux ans; la rareté et la pudeur doivent donc préparer aux
femmes des plaisirs infiniment plus vifs[70].
[70] C'est l'histoire du tempérament mélancolique comparé au
tempérament sanguin. Voyez une femme vertueuse, même de la vertu
mercantile de certains dévots (vertueuse moyennant récompense
centuple dans un paradis), et un roué de quarante ans blasé. Quoique
le Valmont des _Liaisons dangereuses_ n'en soit pas encore là, la
présidente de Tourvel est plus heureuse que lui tout le long du
livre; et, si l'auteur, qui avait tant d'esprit, en eût eu
davantage, telle eût été la moralité de son ingénieux roman.
6º L'inconvénient de la pudeur, c'est qu'elle jette sans cesse dans le
mensonge.
7º L'excès de la pudeur et sa sévérité découragent d'aimer les âmes
tendres et timides[71], justement celles qui sont faites pour donner et
sentir les délices de l'amour.
[71] Le tempérament mélancolique, que l'on peut appeler le tempérament
de l'amour. J'ai vu les femmes les plus distinguées et les plus
faites pour aimer donner la préférence, faute d'esprit, au prosaïque
tempérament sanguin. Histoire d'Alfred, Grande Chartreuse, 1810.
Je ne connais pas d'idée qui m'engage plus à voir ce qu'on appelle
mauvaise compagnie.
(Ici le pauvre Visconti se perd dans les nues)
Toutes les femmes sont les mêmes pour le fond des mouvements de
coeur et des passions; les _formes_ des passions sont différentes.
Il y a la différence que donne une plus grande fortune, une plus
grande culture de l'esprit, l'habitude de plus hautes pensées, et
par-dessus tout, et malheureusement, un orgueil plus irritable.
Telle parole qui irrite une princesse ne choque pas le moins du
monde une bergère des Alpes. Mais, une fois en colère, la princesse
et la bergère ont les mêmes mouvements de passion.
(_Note unique de l'éditeur._)
8º Chez les femmes tendres qui n'ont pas eu plusieurs amants, la pudeur
est un obstacle à l'aisance des manières, c'est ce qui les expose à se
laisser un peu mener par leurs amies qui n'ont pas le même manque[72] à
se reprocher. Elles donnent de l'attention à chaque cas particulier, au
lieu de s'en remettre aveuglément à l'habitude. Leur pudeur délicate
communique à leurs actions quelque chose de contraint; à force de
naturel, elles se donnent l'apparence de manquer de naturel; mais cette
gaucherie tient à la grâce céleste.
[72] Mot de M...
Si quelquefois leur familiarité ressemble à de la tendresse, c'est que
ces âmes angéliques sont coquettes sans le savoir. Par paresse
d'interrompre leur rêverie, pour s'éviter la peine de parler, et de
trouver quelque chose d'agréable et de poli, et qui ne soit que poli, à
dire à un ami, elles se mettent à s'appuyer tendrement sur son bras[73].
[73] Vol. _Guarna_.
9º Ce qui fait que les femmes, quand elles se font auteurs, atteignent
bien rarement au sublime, ce qui donne de la grâce à leurs moindres
billets, c'est que jamais elles n'osent être franches qu'à demi: être
franches serait pour elles comme sortir sans fichu. Rien de plus
fréquent pour un homme que d'écrire absolument sous la dictée de son
imagination, et sans savoir où il va.