CHAPITRE XXVI

De la pudeur.

Une femme de Madagascar laisse voir sans y songer ce qu'on cache le plus

ici, mais mourrait de honte plutôt que de montrer son bras. Il est clair

que les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise. C'est

peut-être la loi seule, fille de la civilisation, qui ne produise que du

bonheur.

On a observé que les oiseaux de proie se cachent pour boire, c'est

qu'obligés de plonger la tête dans l'eau, ils sont sans défense en ce

moment. Après avoir considéré ce qui se passe à Otaïti[61], je ne vois

pas d'autre base naturelle à la pudeur.

[61] Voir les voyages de Bougainville, de Cook, etc. Chez quelques

animaux, la femelle semble se refuser au moment où elle se donne.

C'est à l'anatomie comparée que nous devons demander les plus

importantes révélations sur nous-mêmes.

L'amour est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu'un amour

physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop

barbares.

Et la pudeur prête à l'amour le secours de l'imagination, c'est lui

donner la vie.

La pudeur est enseignée de très bonne heure aux petites filles par leurs

mères, et avec une extrême jalousie, on dirait comme par esprit de

corps; c'est que les femmes prennent soin d'avance du bonheur de l'amant

qu'elles auront.

Pour une femme timide et tendre rien ne doit être au-dessus du supplice

de s'être permis, en présence d'un homme, quelque chose dont elle croit

devoir rougir; je suis convaincu qu'une femme un peu fière préférerait

mille morts. Une légère liberté, prise du côté tendre par l'homme qu'on

aime, donne un moment de plaisir vif[62]; s'il a l'air de la blâmer ou

seulement de ne pas en jouir avec transport, elle doit laisser dans

l'âme un doute affreux. Pour une femme au-dessus du vulgaire, il y a

donc tout à gagner à avoir des manières fort réservées. Le jeu n'est pas

égal; on hasarde contre un petit plaisir, ou contre l'avantage de

paraître un peu plus aimable, le danger d'un remords cuisant et d'un

sentiment de honte qui doit rendre même l'amant moins cher. Une soirée

passée gaiement, à l'étourdie et sans songer à rien, est chèrement payée

à ce prix. La vue d'un amant avec lequel on craint d'avoir eu ce genre

de torts doit devenir odieuse pour plusieurs jours. Peut-on s'étonner de

la force d'une habitude à laquelle les plus légères infractions sont

punies par la honte la plus atroce?

[62] Fait voir son amour d'une façon nouvelle.

Quant à l'utilité de la pudeur, elle est la mère de l'amour; on ne

saurait plus lui rien contester. Pour le mécanisme du sentiment, rien

n'est plus simple; l'âme s'occupe à avoir honte, au lieu de s'occuper à

désirer; on s'interdit les désirs, et les désirs conduisent aux actions.

Il est évident que toute femme tendre et fière, et ces deux choses étant

cause et effet vont difficilement l'une sans l'autre, doit contracter

des habitudes de froideur que les gens qu'elles déconcertent appellent

de la pruderie.

L'accusation est d'autant plus spécieuse, qu'il est très difficile de

garder un juste milieu; pour peu qu'une femme ait peu d'esprit et

beaucoup d'orgueil, elle doit bientôt en venir à croire qu'en fait de

pudeur on n'en saurait trop faire. C'est ainsi qu'une Anglaise se croit

insultée si l'on prononce devant elle le nom de certains vêtements. Une

Anglaise se garderait bien, le soir à la campagne, de se laisser voir

quittant le salon avec son mari; et, ce qui est plus grave, elle croit

blesser la pudeur si elle montre quelque enjouement devant tout autre

que ce mari[63]. C'est peut-être à cause d'une attention si délicate que

les Anglais, gens d'esprit, laissent voir tant d'ennui de leur bonheur

domestique. A eux la faute, pourquoi tant d'orgueil[64]?

[63] Voir l'admirable peinture de ces moeurs ennuyeuses à la fin de

_Corinne_; et Mme de Staël a flatté le portrait.

[64] La Bible et l'aristocratie se vengent cruellement sur les gens

qui croient leur devoir tout.

En revanche, passant tout à coup de Plymouth à Cadix et Séville, je

trouvai qu'en Espagne la chaleur du climat et des passions faisait un

peu trop oublier une retenue nécessaire. Je remarquai des caresses fort

tendres qu'on se permettait en public et qui, loin de me sembler

touchantes, m'inspiraient un sentiment tout opposé. Rien n'est plus

pénible.

Il faut s'attendre à trouver _incalculable_ la force des habitudes

inspirées aux femmes sous prétexte de pudeur. Une femme vulgaire, en

outrant la pudeur, croit se faire l'égale d'une femme distinguée.

L'empire de la pudeur est tel, qu'une femme tendre arrive à se trahir

envers son amant plutôt par des faits que par des paroles.

La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile de Bologne,

vient de me conter qu'hier soir, un fat français, qui est ici et qui

donne une drôle d'idée de sa nation, s'est avisé de se cacher sous son

lit. Il voulait apparemment ne pas perdre un nombre infini de

déclarations ridicules dont il la poursuit depuis un mois. Mais ce grand

homme a manqué de présence d'esprit; il a bien attendu que Mme M... eût

congédié sa femme de chambre et se fût mise au lit, mais il n'a pas eu

la patience de donner aux gens le temps de s'endormir. Elle s'est jetée

à la sonnette, et l'a fait chasser honteusement au milieu des huées et

des coups de cinq ou six laquais. «Et s'il eût attendu deux heures?» lui

disais-je.--«J'aurais été bien malheureuse: Qui pourra douter, m'eût-il

dit, que je ne sois ici par vos ordres[65].»

[65] On me conseille de supprimer ce détail: «Vous me prenez pour une

femme bien leste, d'oser conter de telles choses devant moi.»

Au sortir de chez cette jolie femme, je suis allé chez la femme la plus

digne d'être aimée que je connaisse. Son extrême délicatesse est, s'il

se peut, au-dessus de sa beauté touchante. Je la trouve seule et lui

conte l'histoire de Mme M... Nous raisonnons là-dessus: «Écoutez, me

dit-elle, si l'homme qui se permet cette action était aimable auparavant

aux yeux de cette femme, on lui pardonnera, et, par la suite on

l'aimera.»--J'avoue que je suis resté confondu de cette lumière imprévue

jetée sur les profondeurs du coeur humain. Je lui ai répondu au bout

d'un silence:--«Mais, quand on aime, a-t-on le courage de se porter aux

dernières violences?»

Il y aurait bien moins de vague dans ce chapitre si une femme l'eût

écrit. Tout ce qui tient à la fierté, à l'orgueil féminin, à l'habitude

de la pudeur et de ses excès, à certaines _délicatesses_, la plupart

dépendant uniquement d'_associations de sensations_[66], qui ne peuvent

pas exister chez les hommes, et souvent _délicatesses_ non fondées dans

la nature; toutes ces choses, dis-je, ne pourraient se trouver ici

qu'autant qu'on se serait permis d'écrire sur ouï-dire.

[66] La pudeur est une des sources du goût pour la parure; par tel

ajustement une femme se promet plus ou moins. C'est ce qui fait que

la parure est déplacée dans la vieillesse.

Une femme de province, si elle prétend à Paris suivre la mode, se

promet d'une manière gauche et qui fait rire. Une provinciale

arrivant à Paris doit commencer par se mettre comme si elle avait

trente ans.

Une femme me disait, dans un moment de franchise philosophique, quelque

chose qui revient à ceci:

«Si je sacrifiais jamais ma liberté, l'homme que j'arriverais à préférer

apprécierait davantage mes sentiments en voyant combien j'ai toujours

été avare même des préférences les plus légères.» C'est en faveur de cet

amant, qu'elle ne rencontrera peut-être jamais, que telle femme aimable

montre de la froideur à l'homme qui lui parle en ce moment. Voilà la

première exagération de la pudeur: celle-ci est respectable; la seconde

vient de l'orgueil des femmes; la troisième source d'exagération, c'est

l'orgueil des maris.

Il me semble que cette possibilité d'amour se présente souvent aux

rêveries de la femme même la plus vertueuse, et elles ont raison. Ne pas

aimer quand on a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se

priver soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un oranger qui ne

fleurirait pas de peur de faire un péché; et remarquez qu'une âme faite

pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur. Elle

trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs du monde, un

vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts et les

aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre et lui

exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt qu'ils

lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver.

La seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur, c'est de conduire à

l'habitude de mentir; c'est le seul avantage que les femmes faciles

aient sur les femmes tendres. Une femme facile vous dit: «Mon cher ami,

dès que vous me plairez, je vous le dirai, et je serai plus aise que

vous, car j'ai beaucoup d'estime pour vous.»

Vive satisfaction de _Constance_, s'écriant après la victoire de son

amant: «Que je suis heureuse de ne m'être donnée à personne depuis huit

ans que je suis brouillée avec mon mari!»

Quelque ridicule que je trouve ce raisonnement, cette joie me semble

pleine de fraîcheur.

Il faut absolument que je conte ici de quelle nature étaient les regrets

d'une dame de Séville abandonnée par son amant. J'ai besoin qu'on se

rappelle qu'en amour tout est signe, et surtout qu'on veuille bien

accorder un peu d'indulgence à mon style[67].

[67] Note 65.

* * * * *

Mes yeux d'homme croient distinguer neuf particularités dans la

_pudeur_.

1º L'on joue beaucoup contre peu, donc être extrêmement réservée, donc

souvent affectation; l'on ne rit pas, par exemple, des choses qui

amusent le plus; donc il faut beaucoup d'esprit pour avoir juste ce

qu'il faut de pudeur[68]. C'est pour cela que beaucoup de femmes n'en

ont pas assez en petit comité, ou, pour parler plus juste, n'exigent pas

que les contes qu'on leur fait soient assez gazés, et ne perdent leurs

voiles qu'à mesure du degré d'ivresse et de folie[69].

[68] Voir le ton de la société à Genève, surtout dans les familles _du

haut_; utilité d'une cour pour corriger par le ridicule la tendance

à la pruderie; Duclos faisant des contes à Mme de Rochefort: «En

vérité, vous nous croyez trop honnêtes femmes.» Rien n'est ennuyeux

au monde comme la pudeur non sincère.

[69] Eh! mon cher Fronsac, il y a vingt bouteilles de champagne entre

le conte que tu nous commences et ce que nous disons à cette heure.

Serait-ce par un effet de la pudeur et du mortel ennui qu'elle doit

imposer à plusieurs femmes, que la plupart d'entre elles n'estiment rien

tant dans un homme que l'effronterie? ou prennent-elles l'effronterie

pour du caractère?

2º Deuxième loi: mon amant m'en estimera davantage.

3º La force de l'habitude l'emporte même dans les instants les plus

passionnés.

4º La pudeur donne des plaisirs bien flatteurs à l'amant: elle lui fait

sentir quelles lois l'on transgresse pour lui.

5º Et aux femmes des plaisirs plus _enivrants_; comme ils font vaincre

une habitude puissante, ils jettent plus de trouble dans l'âme. Le comte

de Valmont se trouve à minuit dans la chambre à coucher d'une jolie

femme, cela lui arrive toutes les semaines, et à elle peut-être une fois

tous les deux ans; la rareté et la pudeur doivent donc préparer aux

femmes des plaisirs infiniment plus vifs[70].

[70] C'est l'histoire du tempérament mélancolique comparé au

tempérament sanguin. Voyez une femme vertueuse, même de la vertu

mercantile de certains dévots (vertueuse moyennant récompense

centuple dans un paradis), et un roué de quarante ans blasé. Quoique

le Valmont des _Liaisons dangereuses_ n'en soit pas encore là, la

présidente de Tourvel est plus heureuse que lui tout le long du

livre; et, si l'auteur, qui avait tant d'esprit, en eût eu

davantage, telle eût été la moralité de son ingénieux roman.

6º L'inconvénient de la pudeur, c'est qu'elle jette sans cesse dans le

mensonge.

7º L'excès de la pudeur et sa sévérité découragent d'aimer les âmes

tendres et timides[71], justement celles qui sont faites pour donner et

sentir les délices de l'amour.

[71] Le tempérament mélancolique, que l'on peut appeler le tempérament

de l'amour. J'ai vu les femmes les plus distinguées et les plus

faites pour aimer donner la préférence, faute d'esprit, au prosaïque

tempérament sanguin. Histoire d'Alfred, Grande Chartreuse, 1810.

Je ne connais pas d'idée qui m'engage plus à voir ce qu'on appelle

mauvaise compagnie.

(Ici le pauvre Visconti se perd dans les nues)

Toutes les femmes sont les mêmes pour le fond des mouvements de

coeur et des passions; les _formes_ des passions sont différentes.

Il y a la différence que donne une plus grande fortune, une plus

grande culture de l'esprit, l'habitude de plus hautes pensées, et

par-dessus tout, et malheureusement, un orgueil plus irritable.

Telle parole qui irrite une princesse ne choque pas le moins du

monde une bergère des Alpes. Mais, une fois en colère, la princesse

et la bergère ont les mêmes mouvements de passion.

(_Note unique de l'éditeur._)

8º Chez les femmes tendres qui n'ont pas eu plusieurs amants, la pudeur

est un obstacle à l'aisance des manières, c'est ce qui les expose à se

laisser un peu mener par leurs amies qui n'ont pas le même manque[72] à

se reprocher. Elles donnent de l'attention à chaque cas particulier, au

lieu de s'en remettre aveuglément à l'habitude. Leur pudeur délicate

communique à leurs actions quelque chose de contraint; à force de

naturel, elles se donnent l'apparence de manquer de naturel; mais cette

gaucherie tient à la grâce céleste.

[72] Mot de M...

Si quelquefois leur familiarité ressemble à de la tendresse, c'est que

ces âmes angéliques sont coquettes sans le savoir. Par paresse

d'interrompre leur rêverie, pour s'éviter la peine de parler, et de

trouver quelque chose d'agréable et de poli, et qui ne soit que poli, à

dire à un ami, elles se mettent à s'appuyer tendrement sur son bras[73].

[73] Vol. _Guarna_.

9º Ce qui fait que les femmes, quand elles se font auteurs, atteignent

bien rarement au sublime, ce qui donne de la grâce à leurs moindres

billets, c'est que jamais elles n'osent être franches qu'à demi: être

franches serait pour elles comme sortir sans fichu. Rien de plus

fréquent pour un homme que d'écrire absolument sous la dictée de son

imagination, et sans savoir où il va.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 36 / 341 题