La présentation.
A la finesse, à la sûreté de jugement avec lesquelles je vois les femmes
saisir certains détails, je suis plein d'admiration; un instant après,
je les vois porter au ciel un nigaud, se laisser émouvoir jusqu'aux
larmes par une fadeur, peser gravement comme trait de caractère une
plate affectation. Je ne puis concevoir tant de niaiserie. Il faut qu'il
y ait là quelque loi générale que j'ignore.
Attentives à _un_ mérite d'un homme, et entraînées par _un_ détail,
elles le sentent vivement et n'ont plus d'yeux pour le reste. Tout le
fluide nerveux est employé à jouir de cette qualité, il n'en reste plus
pour voir les autres.
J'ai vu les hommes les plus remarquables être présentés à des femmes de
beaucoup d'esprit; c'était toujours un grain de prévention qui décidait
de l'effet de la première vue.
Si l'on veut me permettre un détail familier, je conterai que l'aimable
colonel L. B... allait être présenté à Mme Struve de Koenigsberg; c'est
une femme du premier ordre. Nous nous disions: _Farà colpo?_ (fera-t-il
effet?) Il s'engage un pari. Je m'approche de Mme de Struve, et lui
conte que le colonel porte deux jours de suite ses cravates; le second
jour, il fait la lessive du Gascon; elle pourra remarquer sur sa cravate
des plis verticaux. Rien de plus évidemment faux.
Comme j'achevais, on annonce cet homme charmant. Le plus petit fat de
Paris eût produit plus d'effet. Remarquez que Mme de Struve aimait;
c'est une femme honnête, et il ne pouvait être question de galanterie
entre eux.
Jamais deux caractères n'ont été plus faits l'un pour l'autre. On
blâmait Mme de Struve d'être romanesque, et il n'y avait que la vertu,
poussée jusqu'au romanesque, qui pût toucher L. B... Elle l'a fait
fusiller très jeune.
Il a été donné aux femmes de sentir, d'une manière admirable, les
nuances d'affection, les variations les plus insensibles du corps
humain, les mouvements les plus légers des amours-propres.
Elles ont à cet égard un organe qui nous manque; voyez-les soigner un
blessé.
Mais peut-être aussi ne voient-elles pas ce qui est esprit, combinaison
morale. J'ai vu les femmes les plus distinguées se charmer d'un homme
d'esprit qui n'était pas moi, et tout d'un temps, et presque du même
mot, admirer les plus grands sots. Je me trouvais attrapé comme un
connaisseur qui voit prendre les plus beaux diamants pour des strass, et
préférer les strass s'ils sont plus gros.
J'en concluais qu'il faut tout oser auprès des femmes. Là, où le général
Lassale a échoué, un capitaine à moustaches et à jurements réussit[60].
Il y a sûrement dans le mérite des hommes tout un côté qui leur échappe.
[60] Posen, 1807.
Pour moi, j'en reviens toujours aux lois physiques. Le fluide nerveux,
chez les hommes, s'use par la cervelle, et chez les femmes par le coeur;
c'est pour cela qu'elles sont plus sensibles. Un grand travail obligé et
dans le métier que nous avons fait toute la vie, console, et pour elles
rien ne peut les consoler que la distraction.
Appiani, qui ne croit à la vertu qu'à la dernière extrémité, et avec
lequel j'allais ce soir à la chasse des idées, en lui exposant celles de
ce chapitre, me répond:
«La force d'âme qu'Éponine employait avait un dévouement héroïque à
faire vivre son mari dans la caverne sous terre, et à l'empêcher de
tomber dans le désespoir, s'ils eussent vécu tranquillement à Rome, elle
l'eût employée à lui cacher un amant, il faut un aliment aux âmes
fortes.»