Suite des exceptions à la beauté.
Les femmes spirituelles et tendres, mais à sensibilité timide et
méfiante, qui, le lendemain du jour où elles ont paru dans le monde,
repassent mille fois en revue et avec une timidité souffrante ce
qu'elles ont pu dire ou laisser deviner; ces femmes-là, dis-je,
s'accoutument facilement au manque de beauté chez les hommes, et ce
n'est presque pas un obstacle à leur donner de l'amour.
C'est par le même principe qu'on est presque indifférent pour le degré
de beauté d'une maîtresse adorée et qui vous comble de rigueurs. Il n'y
a presque plus de cristallisation de beauté; et, quand l'ami guérisseur
vous dit qu'elle n'est pas jolie, on en convient presque, et il croit
avoir fait un grand pas.
Mon ami, le brave capitaine Trab, me peignait ce soir ce qu'il avait
senti autrefois en voyant Mirabeau.
Personne, en regardant ce grand homme, n'éprouvait par les yeux un
sentiment désagréable, c'est-à-dire ne le trouvait laid. Entraîné par
ses paroles foudroyantes, on n'était attentif, on ne trouvait du plaisir
à être attentif qu'à ce qui était _beau_ dans sa figure. Comme il n'y
avait en lui presque pas de traits _beaux_ (de la beauté de la
sculpture, ou de la beauté de la peinture), l'on n'était attentif qu'à
ce qui était _beau_ d'une autre beauté[50], de la beauté d'expression.
[50] C'est là l'avantage d'être à la mode. Faisant abstraction des
défauts de la figure déjà connus, et qui ne font plus rien à
l'imagination, on s'attache à l'une des trois beautés suivantes:
1º Dans le peuple, à l'idée de richesse;
2º Dans le monde, à l'idée d'élégance, ou matérielle ou morale;
3º A la cour, à l'idée: je veux plaire aux femmes; presque partout,
à un mélange de ces trois idées. Le bonheur attaché à l'idée de
richesse se joint à la délicatesse dans le plaisir qui suit l'idée
d'élégance, et le tout s'applique à l'amour. D'une manière ou
d'autre, l'imagination est entraînée par la nouveauté. L'on arrive
ainsi à s'occuper d'un homme très laid sans songer à sa laideur[51],
et à la longue sa laideur devient beauté. A Vienne, en 1788, Mme
Vigano, danseuse, la femme à la mode, était grosse, et les dames
portèrent bientôt des petits ventres _à la Vigano_. Par les mêmes
raisons retournées, rien d'affreux comme une mode surannée. Le
mauvais goût, c'est de confondre la mode, qui ne vit que de
changements, avec le beau durable, fruit de tel gouvernement,
dirigeant tel climat. Un édifice à la mode, dans dix ans, sera à une
mode surannée. Il sera moins déplaisant dans deux cents ans, quand
on aura oublié la mode. Les amants sont bien fous de songer à se
bien mettre; on a bien autre chose à faire en voyant ce qu'on aime
que de songer à sa toilette; on regarde son amant et on ne l'examine
pas, dit Rousseau. Si cet examen a lieu, on a affaire à l'amour-goût
et non plus à l'amour-passion. L'air brillant de la beauté déplaît
presque dans ce qu'on aime; on n'a que faire de la voir belle, on la
voudrait tendre et languissante. La parure n'a d'effet, en amour,
que pour les jeunes filles qui, sévèrement gardées dans la maison
paternelle, prennent souvent une passion par les yeux.
Dit par L., 15 septembre 1820.
[51] Le petit Germain, Mémoires de Grammont.
En même temps que l'attention fermait les yeux à tout ce qui était laid,
pittoresquement parlant, elle s'attachait avec transport aux plus petits
détails passables, par exemple, à la _beauté_ de sa vaste chevelure;
s'il eût porté des cornes, on les eût trouvées belles[52].
[52] Soit pour leur poli, soit pour leur grandeur, soit pour leur
forme; c'est ainsi, ou par la liaison de sentiments (voir plus haut
les marques de petite vérole) qu'une femme qui aime s'accoutume aux
défauts de son amant. La princesse russe C. s'est bien accoutumée à
un homme qui, en définitif, n'a pas de nez. L'image du courage et du
pistolet armé pour se tuer de désespoir de ce malheur, et la pitié
pour la profonde infortune, aidées par l'idée qu'il guérira et qu'il
commence à guérir, ont opéré ce miracle. Il faut que le pauvre
blessé n'ait pas l'air de penser à son malheur.
Berlin, 1807.
La présence de tous les soirs d'une jolie danseuse donne de l'attention
forcée aux âmes blasées ou privées d'imagination qui garnissent le
balcon de l'Opéra. Par ses mouvements gracieux, hardis et singuliers,
elle réveille l'amour physique et leur procure peut-être la seule
cristallisation qui soit encore possible. C'est ainsi qu'un laideron qui
n'eût pas été honoré d'un regard dans la rue, surtout de la part des
gens usés, s'il paraît souvent sur la scène, trouve à se faire
entretenir fort cher. Geoffroy disait que le théâtre est le piédestal
des femmes. Plus une danseuse est célèbre et usée, plus elle vaut; de là
le proverbe des coulisses: «Telle trouve à se vendre qui n'eût pas
trouvé à se donner.» Ces filles volent une partie de leurs passions à
leurs amants, et sont très susceptibles d'amour _par pique_.
Comment faire pour ne pas lier des sentiments généreux ou aimables à la
physionomie d'une actrice dont les traits n'ont rien de choquant, que
tous les soirs l'on regarde pendant deux heures exprimant les sentiments
les plus nobles, et que l'on ne connaît pas autrement? Quand enfin l'on
parvient à être admis chez elle, ses traits vous rappellent des
sentiments si agréables, que toute la réalité qui l'entoure, quelque peu
noble qu'elle soit quelquefois, se recouvre à l'instant d'une teinte
romanesque et touchante.
«Dans ma première jeunesse, enthousiaste de cette ennuyeuse tragédie
française[53], quand j'avais le bonheur de souper avec Mlle Olivier, à
tous les instants, je me surprenais le coeur rempli de respect, croyant
parler à une reine: et réellement je n'ai jamais bien su si, auprès
d'elle, j'avais été amoureux d'une reine ou d'une jolie fille.»
[53] Phrase inconvenante, copiée des Mémoires de mon ami, feu M. le
baron de Bottmer. C'est par le même artifice que Feramorz plaît à
Lalla-Rook. Voir ce charmant poème.