La femme: «N'est-ce point par jeu qu'il me dit qu'il m'aime? est-ce un
caractère solide? peut-il se répondre à soi-même de la durée de ses
sentiments?» C'est ainsi que beaucoup de femmes regardent et traitent
comme un enfant un jeune homme de vingt-trois ans; s'il a fait six
campagnes, tout change pour lui, c'est un jeune héros.
Chez l'homme, l'espoir dépend simplement des actions de ce qu'il aime;
rien de plus aisé à interpréter. Chez les femmes, l'espérance doit être
fondée sur des considérations morales très difficiles à bien apprécier.
La plupart des hommes sollicitent une preuve d'amour qu'ils regardent
comme dissipant tous les doutes; les femmes ne sont pas assez heureuses
pour pouvoir trouver une telle preuve; et il y a ce malheur dans la vie,
que ce qui fait la sécurité et le bonheur de l'un des amants fait le
danger et presque l'humiliation de l'autre.
En amour, les hommes courent le hasard du tourment secret de l'âme, les
femmes s'exposent aux plaisanteries du public; elles sont plus timides,
et d'ailleurs l'opinion est beaucoup plus pour elles, car _Sois
considérée, il le faut_[29].
[29] On se rappelle la maxime de Beaumarchais: «La nature dit à la
femme: Sois belle si tu peux, sage si tu veux, mais sois considérée,
il le faut.» Sans considération, en France, point d'admiration,
partant point d'amour.
Elles n'ont pas un moyen sûr de subjuguer l'opinion en exposant un
instant leur vie.
Les femmes doivent donc être beaucoup plus méfiantes. En vertu de leurs
habitudes, tous les mouvements intellectuels qui forment les époques de
la naissance de l'amour sont chez elles plus doux, plus timides, plus
lents, moins décidés; il y a donc plus de dispositions à la constance;
elles doivent se désister moins facilement d'une cristallisation
commencée.
Une femme, en voyant son amant, réfléchit avec rapidité ou se livre au
bonheur d'aimer, bonheur dont elle est tirée désagréablement s'il fait
la moindre attaque, car il faut quitter tous les plaisirs pour courir
aux armes.
Le rôle de l'amant est plus simple, il regarde les yeux de ce qu'il
aime: un seul sourire peut le mettre au comble du bonheur, et il cherche
sans cesse à l'obtenir[30]. Un homme est humilié de la longueur du
siège; elle fait au contraire la gloire d'une femme.
[30]
Quando leggemmo il disiato riso
Esser baciato da cotanto amante,
Costui che mai da me non fia diviso,
La bocca mi bacció tutto tremante.
DANTE, _Inf._, cant. V.
Une femme est capable d'aimer, et, dans un an entier, de ne dire que dix
ou douze mots à l'homme qu'elle préfère. Elle tient note au fond de son
coeur du nombre de fois qu'elle l'a vu; elle est allée deux fois avec
lui au spectacle, deux fois elle s'est trouvée à dîner avec lui, il l'a
saluée trois fois à la promenade.
Un soir, à un petit jeu, il lui a baisé la main; on remarque que depuis
elle ne permet plus, sous aucun prétexte et même au risque de paraître
singulière, qu'on lui baise la main.
Dans un homme, on appellerait cette conduite de l'amour féminin, nous
disait Léonore.