BRIDE OF LAMMERMOOR, I, 70.

Une jeune fille de dix-huit ans n'a pas assez de cristallisation en son

pouvoir, forme des désirs trop bornés par le peu d'expérience qu'elle a

des choses de la vie, pour être en état d'aimer avec autant de passion

qu'une femme de vingt-huit.

Ce soir j'exposais cette doctrine à une femme d'esprit qui prétend le

contraire. «L'imagination d'une jeune fille n'étant glacée par aucune

expérience désagréable, et le feu de la première jeunesse se trouvant

dans toute sa force, il est possible qu'à propos d'un homme quelconque

elle se crée une image ravissante. Toutes les fois qu'elle rencontrera

son amant, elle jouira non de ce qu'il est en effet, mais de cette image

délicieuse qu'elle se sera créée.

«Plus tard, détrompée de cet amant et de tous les hommes, l'expérience

de la triste réalité a diminué chez elle le pouvoir de la

cristallisation, la méfiance a coupé les ailes à l'imagination. A propos

de quelque homme que ce soit, fût-il un prodige, elle ne pourra plus se

former une image aussi entraînante; elle ne pourra donc plus aimer avec

le même feu que dans la première jeunesse. Et comme en amour on ne jouit

que de l'illusion qu'on se fait, jamais l'image qu'elle pourra se créer

à vingt-huit ans n'aura le brillant et le sublime de celle sur laquelle

était fondé le premier amour à seize, et le second amour semblera

toujours d'une espèce dégénérée.--Non, madame, la présence de la

méfiance, qui n'existait pas à seize ans, est évidemment ce qui doit

donner une couleur différente à ce second amour. Dans la première

jeunesse, l'amour est comme un fleuve immense qui entraîne tout dans son

cours, et auquel on sent qu'on ne saurait résister. Or, une âme tendre

se connaît à vingt-huit ans; elle sait que si pour elle il est encore du

bonheur dans la vie, c'est à l'amour qu'il faut le demander; il

s'établit dans ce pauvre coeur agité une lutte terrible entre l'amour et

la méfiance. La cristallisation avance lentement; mais celle qui sort

victorieuse de cette épreuve terrible, où l'âme exécute tous ses

mouvements à la vue continue du plus affreux danger, est mille fois plus

brillante et plus solide que la cristallisation de seize ans, où, par le

privilège de l'âge, tout était gaieté et bonheur.

«Donc l'amour doit être moins gai et plus passionné[28].»

[28] Épicure disait que le discernement est nécessaire à la possession

du plaisir.

Cette conversation (Bologne, 9 mars 1820), qui contredit un point qui me

semblait si clair, me fait penser de plus en plus qu'un homme ne peut

presque rien dire de sensé sur ce qui se passe au fond du coeur d'une

femme tendre; quant à une coquette, c'est différent: nous avons aussi

des sens et de la vanité.

La dissemblance entre la naissance de l'amour chez les deux sexes doit

provenir de la nature de l'espérance, qui n'est pas la même. L'un

attaque et l'autre défend; l'un demande et l'autre refuse; l'un est

hardi, l'autre très timide.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 17 / 341 题