Avant de s'adresser à la police pour lui donner le signalement des deux
fugitifs et réclamer son assistance dans leur recherche, Raymond eut
l'idée de passer à l'hôtel des Bergues; il se pouvait faire qu'il y
recueillît quelques informations utiles. Il éprouva dans cette
conjoncture que la certitude du malheur produit une sorte d'apaisement.
Il était presque calme en se présentant à l'hôtel, où, à peine eut-il
prononcé le nom du prince, le portier lui répondit: "Second étage,
juste en face de l'escalier. Le prince est chez lui.
--En vérité? reprit Raymond, qui eut peine à dissimuler sa vive
surprise; ayez l'obligeance de vous en assurer."
Le portier sortit de sa loge, appliqua tour à tour sa bouche et son
oreille à l'extrémité d'un cordon acoustique, et revint en disant:
"Le prince est occupé à déjeuner dans sa chambre, il ne peut recevoir.
--J'ai une nouvelle pressée à lui annoncer, répliqua Raymond, je suis
certain d'être reçu."
Et, grimpant lentement l'escalier, en vingt sauts il atteignit le
second étage, où il se heurta contre un sommelier qui lui dit: "C'est
monsieur qui désire voir le prince Natti? Il a fait défendre sa porte."
Raymond le poussa par les épaules en lui criant: "Allez porter ma
carte." Une seconde après, il entendit une voix d'un beau timbre qui
disait avec un accent italien: "Assurément, faites entrer."
Il entra. Le prince était seul, absolument seul, et achevait de
déjeuner; Raymond constata qu'il n'y avait sur la nappe qu'un couvert.
Soit philosophie naturelle, soit l'effet d'une agréable digestion, le
beau Sylvio se trouvait dans cette heureuse disposition d'esprit qui
fait porter légèrement le poids d'une conscience chargée et mépriser
les cas fortuits. Aussi parut-il prendre sans effort son parti d'une
visite qui lui promettait peu d'agrément; il fit bon visage à Raymond
et lui avança un fauteuil avec beaucoup de civilité.
"Prince, est-il besoin que je vous explique le motif de ma visite? lui
demanda Raymond en s'asseyant.
--A la rigueur, je pourrais le deviner, répondit-il avec aménité;
cependant je suis curieux d'entendre votre explication.
--Fort bien, monsieur, je suis venu vous de mander compte...
--Vous savez donc tout? interrompit-il.
--Depuis hier soir. Miss Rovel m'avait fait la grâce de me montrer
votre lettre."
Sylvio laissa échapper une exclamation de colère; puis, s'étant dit
apparemment que le sage doit s'attendre et se résigner à tout: "Si vous
venez me faire des reproches, reprit-il, je m'empresserai de
reconnaître que je me suis comporté comme un sot ou comme un fou,--le
mot que vous préférerez sera celui qui me conviendra;--toutefois je
tiens à vous faire remarquer que l'intention n'a jamais été réputée
pour le fait. Si vous vous proposez d'exiger de moi un engagement pour
l'avenir, je me hâterai de le prendre, car je suis bien dégoûté de ma
sottise ou de ma folie. Enfin, si vous désirez tout simplement vous
donner la satisfaction de me plaisanter sur ma déconfiture, eh! mon
Dieu, quoique d'habitude je n'aie pas l'humeur endurante, je me
soumettrai à mon sort, que j'ai mérité, et peut-être finirai-je par
rire de bon coeur avec vous."
Raymond, éperdu d'étonnement, se demanda ce que signifiait cet étrange
discours et si le prince Natti était le plus consommé des comédiens,
tant il semblait parler de bonne foi. Ne sachant à quoi s'en tenir, le
tuteur de miss Rovel résolut d'avancer pas à pas, la sonde à la main.
--"Est-il possible, prince, reprit-il d'un ton narquois, qu'un homme
tel que vous ait à se plaindre de la destinée? Se peut-il bien qu'il
ait rencontré des résistances sur lesquelles il ne comptait pas?
--Et sur lesquelles, interrompit Sylvio, j'avais le droit de ne pas
compter. La conduite de miss Rovel, poursuivit-il, me dispense de
garder aucun ménagement et me met à l'aise pour vous apprendre qu'il y
a peu de jours encore elle avait donné à ma stupide entreprise tous les
encouragements imaginables. Tout était arrêté, concerté entre nous,--je
n'ai pas l'habitude d'enlever les femmes malgré elles.--Un
scrupule subit lui est venu, je ne crois pas à ses scrupules. Votre
pupille, monsieur, est une satanée coquette, vous m'obligerez en le lui
disant de ma part."
Ces dernières paroles furent prononcées sur un ton de dépit si amer
qu'il n'était plus permis de croire que le beau Sylvio jouât la
comédie. Raymond demeura convaincu que non-seulement il n'avait pu
pousser sa victoire jusqu'au bout, mais que son entreprise avait échoué
dès le premier pas, que miss Rovel s'était ravisée, que l'enlèvement
n'avait pas eu lieu. Que s'était-il passé? Il mourait d'envie de le
savoir. Cachant le trouble qui le dévorait: "Je vous promets, dit-il
d'un air enjoué, de transmettre fidèlement votre message; mais vos
griefs contre ma pupille sont-ils aussi sérieux qu'il vous plaît de le
dire? Les scrupules sont de son âge et ne durent guère. Ne vous
a-t-elle point donné d'espoir pour l'avenir? Ne vous a-t-elle pas
laissé entrevoir qu'elle vous aime, et que tôt ou tard sa conscience
sera de meilleure composition?"
Sylvio fronça ses noirs sourcils. "Je vous ai donné, monsieur, la
permission de vous moquer de moi, répondit-il, mais il me semble que
vous en abusez.
--Point du tout, vous vous méprenez sur mes sentiments. Je suis plein
de sympathie pour votre malheur, d'autant qu'il a dû être fort sensible
à un homme qui n'a jamais trouvé de cruelles."
Le prince reprit sa belle humeur: "En bonne foi, il m'est impossible de
me fâcher; ma mésaventure a un côté si gai!... Monsieur, en présentant
mon compliment à miss Rovel, veuillez lui dire que vous m'avez trouvé
fort résigné à ma disgrâce; peut-être aurais-je été capable de
l'épouser, et voilà un malheur qui eût manqué absolument de gaîté. Que
s'il me reste quelque regret, je sais le moyen de m'en guérir. On m'a
dit qu'il y avait un tripot célèbre à Saxon, qui n'est pas loin d'ici;
c'est là que dès aujourd'hui j'achèverai de me consoler. D'où je
conclus que je suis content, que vous l'êtes aussi, et que nous n'avons
plus rien à nous dire."
A ces mots, il salua Raymond, comme pour l'engager à prendre congé de
lui; mais Raymond ne lui rendit point son salut. Depuis deux minutes,
il tenait ses yeux braqués sur la glace qui surmontait la cheminée, et
dans laquelle il se passait quelque chose d'intéressant. Il y avait à
l'autre bout de la chambre un petit garde-manteau à chevilles, masqué
par une tenture en tapisserie. Ce rideau se réfléchissait dans la
glace, et à deux reprises Raymond avait cru le voir osciller légèrement.
"Prince, dit-il, avant que je parte, un mot encore de grâce!
Qu'avez-vous caché avec tant de soin derrière cette tapisserie?"
Par un mouvement instinctif, le prince Natti courut se placer entre le
garde-manteau et Raymond. "Vous êtes trop curieux, répondit-il avec
hauteur; que vous importe?"
Raymond sentit tout son sang affluer à son coeur. Il ne pouvait plus
douter que l'effronterie de ce Lovelace napolitain n'eût cherché à lui
donner le change; Meg était là, derrière le rideau, à deux pas de lui.
Il serait mort de honte si, en présence de la déloyale créature qui
l'entendait, sa colère eût trahi son amour. Elevant la voix pour
qu'elle portât jusqu'au bout de la chambre, il reprit avec une glaciale
ironie: "Monsieur, tirez ce rideau, je serais heureux de présenter mes
hommages l'honnête et charmante personne que vous avez enlevée cette
nuit.
--Vous êtes donc sorcier? s'écria Sylvio d'un ton aigre-doux.
--Convenez, poursuivit Raymond, que vous m'en imposiez tout à l'heure,
que vos desseins n'ont point rencontré de résistance, que cette nuit a
été la plus heureuse de votre vie, qu'aucun sot scrupule n'est venu
troubler ou retarder vos plaisirs.
--Je conviens, répondit-il, que vos ironies m'agacent furieusement les
nerfs et que je vais me fâcher."
Sa belle humeur prévalut encore sur son dépit, et il ajouta en
souriant: "A vous parler franc et net, on m'a tout offert, mais Je vous
prie de croire que j'ai tout refusé.
--Prince, tirez donc ce rideau, répéta Raymond; je voudrais voir le
visage que fait en vous écoutant l'innocente créature que vous avez
enlevée cette nuit.
--Au préalable, vous entendrez l'histoire véridique de ma bonne
fortune, reprit Sylvio, car le mieux est de se donner soi-même les
étrivières, on y met plus de formes. Après deux heures de mortelle
attente, j'étais furieux et transi de froid. Je donne l'ordre à mon
cocher de regagner la ville. Au même instant, je crois ouïr une voix et
un piétinement précipité. Le coeur me bondit, j'ouvre la portière, je
m'élance, je presse amoureusement dans mes bras l'idole de mon âme qui
venait me consoler de ma longue faction;... mais, voyez un peu les
bizarreries du coeur! La lanterne de la voiture ayant jeté un pâle
rayon sur son visage, il me vint un repentir, je sentis se calmer mes
transports, mon amour se changea subitement en un saint respect, ce qui
n'empêcha pas cette innocente créature, comme vous l'appelez, de
s'installer sur mes coussins en me disant: "J'y suis, j'y reste..." Je
vous la donne, monsieur, pour une tête de fer, qui a le sang chaud et
les passions vives.
--Et vous la méprisez assez, s'écria Raymond, pour raconter cette
histoire devant elle?
--Pourquoi la mépriserais-je? répliqua-t-il avec étonnement. Votre
vocabulaire est singulier; qu'a donc à voir le mépris là dedans?"
Pour toute réponse, Raymond serra les poings et s'avança d'un pas vers
le garde-manteau. Le prince lui barra le passage. "Promettez-moi, lui
dit-il, que vous ne porterez pas la main sur elle. Vous lui faites une
peur affreuse, elle prétend que vous seriez capable de la tuer.
--Moi, la tuer! repartit Raymond avec un ricanement sarcastique. Vous
vous moquez. Lady Rovel l'avait confiée à ma garde, je dois à lady
Rovel compte de son dépôt, et il n'en sera pas autre chose." Il ajouta
d'un air impérieux: "Prince, faut-il que je vous la reprenne de force,
ou consentez-vous à me la rendre?
--Tout de bon, vous me demandez de vous la rendre?
--Je vous l'ordonne.
--Et que ne parliez-vous, monsieur! Le ciel vous bénisse et vous
récompense! je vous obéirai de grand coeur, et à l'instant même, et dix
fois pour une, car croyez que cette beauté ingénue est ici malgré moi,
et que la continence de Scipion n'est rien au prix de la mienne.
Interrogez-la plutôt, qu'elle vous dise s'il n'est pas vrai que je
l'engageai chaleureusement à retourner à l'Ermitage, qu'elle protesta
de son intention de ne jamais me quitter, de me suivre au bout du
monde, que, saisi d'épouvante, je sautai par la portière et cherchai
mon salut dans une fuite essoufflée, mais qu'à peine étais-je ici, à
peine me croyais-je à l'abri de ses charmes dangereux, elle a surgi
devant moi comme un fantôme. Par où est-elle entrée? Par la fenêtre,
par la cheminée, par le trou de la serrure? Je n'en sais rien, les
sylphides ne connaissent point d'obstacles."
Et, pirouettant sur ses talons, il s'écria: "Déité miséricordieuse,
bonté consolatrice, sortez de votre retraite, je vous suis caution que
le farouche moraliste qui vous réclame ne touchera pas à un seul de vos
cheveux."
En dépit de cette promesse rassurante, la déité demeura blottie dans
son coin, et pour mieux se dérober aux regards, attirant à elle le
rideau, elle tâcha de s'en envelopper. Par malheur, son action fut si
impétueuse que la tringle céda, la tapisserie glissa jusqu'à terre, et
les yeux étonnés de Raymond virent apparaître dans le désordre d'une
tenture un front couleur de suie, un nez camus, et tout le visage de la
plus romantique des négresses.
Il resta bouche béante, comme pétrifié; après quoi il fut pris d'un
accès d'homérique hilarité et d'un éclat de rire nerveux dont il ne
pouvait plus se rendre maître. Il regardait tour à tour le prince et
Paméla, il grillait du désir de les embrasser l'un et l'autre.
"Pour le coup, votre gaîté passe les bornes, lui dit Sylvio en
retroussant sa moustache, mes oreilles commencent à s'échauffer.
Faites-moi le plaisir d'emmener au plus vite cette moricaude dont la
vertu vous est si chère.
--Tout considéré, lui répondit Raymond en reprenant son sérieux, je me
ferais une conscience de vous en priver. Dans un cas pareil au vôtre,
cette moricaude a su consoler M. de Boisgenêt, de qui la sage
philosophie me paraît digne d'être proposée en exemple. Au demeurant,
si vous craignez que vos amis de Florence ne s'égaient comme moi à vos
dépens, rassurez-vous, prince, vous pouvez compter sur mon absolue
discrétion."
Et à ces mots, avant que Sylvio se fût mis en mesure de l'en empêcher,
il gagna la porte, l'ouvrit précipitamment, s'élança dans l'escalier,
le descendit à toutes jambes. Il prit un fiacre sur le quai et
s'achemina vers l'Ermitage en recommandant au cocher de brûler le pavé.
Après avoir vidé les arçons, son âme s'était remise en selle; il était
heureux, gaillard, sûr de son fait. Il semonçait son imagination, lui
reprochait sa ridicule erreur, ses effarements et sa démence; elle se
confondait en excuses. Quand l'esprit est monté à ce ton, il trouve des
explications à tout, même à un lit qui n'est pas défait, même à un
volet qu'on avait fermé et qui s'est rouvert on ne sait comment.
Raymond tenait pour avéré, pour constant, que la première personne
qu'il allait rencontrer à l'Ermitage serait Meg, qu'elle s'était donné
le plaisir de l'alarmer, qu'elle avait voulu mettre sa confiance à
l'épreuve. Il se promettait de lui laisser ignorer les affres qu'il
venait d'éprouver et de l'aborder avec un front serein; il se flattait
d'y réussir, car il était fier de l'empire qu'il avait su prendre sur
lui-même. Il sortait de l'hôtel des Bergues non-seulement sans avoir
étranglé personne, mais encore sans avoir trahi ses angoisses, ni
laissé échapper une parole qui pût compromettre sa pupille. La
satisfaction que lui inspirait sa conduite se joignant à la certitude
que miss Rovel n'aimait pas le prince Natti, il était disposé à se
réconcilier avec l'univers, à confesser qu'il y avait un malentendu au
fond de sa longue dispute avec la vie.
Il n'était plus qu'à dix minutes de l'Ermitage quand il vit accourir à
lui un exprès qu'on venait de détacher à sa recherche. Il tenait deux
lettres à la main; Raymond s'en saisit, il lui prit une sueur froide en
lisant la première. Elle était de sa soeur, et l'écriture en était
tremblée. Mlle Ferray lui mandait dans un style un peu décousu que miss
Rovel ne s'était pas encore retrouvée, qu'on avait lieu de croire
qu'elle avait exécuté son évasion dans les premières heures de la nuit,
qu'elle était probablement sortie par l'une des fenêtres du salon,
qu'elle avait pris son chemin à travers le verger. On venait de
découvrir dans le bois une voilette accrochée à des broussailles et sur
le ruisseau une planche qui avait dû servir de pont à la fugitive. Un
fermier du voisinage affirmait que, revenant de la ville entre onze
heures et minuit, il avait aperçu un jeune homme et deux chevaux
embusqués près d'un bouquet d'arbres. Après avoir communiqué à son
frère ces fâcheuses nouvelles, Mlle Ferray l'exhortait à ne point trop
s'alarmer. "Nous faisons un mauvais rêve, lui écrivait-elle, mais on
n'est jamais resté au milieu d'un rêve." Elle avait rouvert sa lettre
pour ajouter en apostille qu'un commissionnaire venait d'apporter un
pli, qu'elle s'était permis de l'ouvrir et se hâtait de le lui envoyer,
qu'il y trouverait le mot de l'énigme, et qu'elle le conjurait de ne
prendre aucune résolution avant d'en avoir conféré avec elle.
Le billet renfermé dans ce pli était ainsi conçu: "Monsieur, les
apparences sont contre moi; mais après ce qui s'était passé entre nous,
ce que j'ai fait, j'avais le droit de le faire. Ma conscience est
tranquille, car mes intentions sont irréprochables. Aussi ne puis-je
prendre mon parti d'avoir l'air de fuir devant vous. Je suis à Thonon;
je m'y arrêterai vingt-quatre heures, et s'il vous plaisait de venir
m'y rejoindre, je m'empresserais de vous donner toutes les explications
que vous pouvez désirer. Votre obéissant serviteur,
"Gordon. "
Cette lettre et cette signature firent sur Raymond l'effet que produit
le rouge sur le taureau. Il demeura stupide d'étonnement et de fureur,
cloué sur place, un brouillard sur les yeux, se demandant où il était,
de quoi il s'agissait, ce qu'il faisait au milieu d'une grande route,
pourquoi il tenait un papier à la main. Il retrouva enfin le fil de ses
idées; il lui parut prouvé qu'il était Raymond Ferray, que sa pupille
s'était enfuie et qu'il perdait un temps précieux, attendu qu'il avait
une affaire pressante à régler, qui était de rejoindre à Thonon M.
Gordon et de lui expliquer poliment qu'il désirait se couper la gorge
avec lui. Il s'aperçut aussi qu'il y avait à deux pas de là une voiture
immobile, laquelle était attelée de deux chevaux, et un cocher qui
l'observait attentivement, ne sachant à qui il en avait. L'interpellant
d'un ton brusque, il lui fit prendre l'engagement de ne point ménager
ses bêtes et de le conduire en trois heures à Thonon. Il ordonna
ensuite à l'exprès de retourner auprès de sa soeur, de l'avertir qu'il
ne rentrerait à l'Ermitage que dans la soirée. Cela dit, il venait de
remonter dans son fiacre; le cocher brandissait déjà son fouet, quand
une autre voiture arriva de Genève, brûlant le pavé. Elle s'arrêta
subitement, et Raymond se trouva en présence de lady Rovel et du
marquis de Boisgenêt.
Leur brouille n'avait pas duré. Après s'être retiré fièrement dans sa
tente, M. de Boisgenêt avait regretté son coup de tête. Ses
ressentiments s'étant apaisés, l'appétit lui était revenu. Il était
aussi alléché de Meg que pouvait l'être Mirette du plus croquant des
massepains; il pensait à elle comme à une friandise délicieuse, et son
amour-propre piqué au vif avait juré qu'il s'en passerait la fantaisie.
Aussi bien estimait-il que miss Rovel était non-seulement un morceau de
roi, mais une superbe affaire. Il croyait lire dans les étoiles que les
destins avaient voué lady Rovel à une fin prématurée, qu'ils ne lui
donneraient pas le temps d'écorner sa fortune, qu'elle serait ravie à
la tendresse de son gendre par une catastrophe prochaine, soit qu'elle
se laissât choir au fond de quelque glacier ou qu'elle succombât à l'un
de ces innombrables accidents qui accompagnent la recherche de l'homme
idéal. Bref, M. de Boisgenêt avait fait ses soumissions et multiplié
les démarches pour rentrer en grâce. Il était persévérant; après bien
des pas perdus, il réussit à prendre lady Rovel dans sa bonne lune et
obtint miséricorde. Quand il y va de leur intérêt, les sots deviennent
lucides. Lady Rovel lui ayant confié ce qu'elle avait tu à tout le
monde, à savoir que Meg était retournée chez son tuteur, le marquis mit
son étude à lui persuader, par d'habiles et incessantes insinuations,
que M. Ferray était secrètement amoureux de sa pupille, qu'elle-même en
tenait pour son tuteur, et que la renvoyer à l'Ermitage c'était
proprement la jeter dans la gueule du loup. A force d'entendre le
holement de cette chouette, lady Rovel avait pris l'alarme. Elle avait
toujours La Mecque sur le coeur; ne pouvant supporter l'idée qu'on se
fût permis de la jouer, elle était partie sur-le-champ pour Genève, et
elle se rendait à l'Ermitage dans le dessein de réclamer sa fille et de
la ramener dans les vingt-quatre heures à Florence.
Elle n'eut pas plus tôt aperçu Raymond qu'ayant mis pied à terre, elle
courut à lui, la foudre dans les yeux, et le tirant à l'écart, après
qu'elle eut fait signe à M. de Boisgenêt de venir les rejoindre:
"Monsieur, s'écria-t-elle, vous m'avez indignement trompée.
--Comment cela, madame?
--Vous m'aviez juré que ma fille vous était parfaitement indifférente.
--C'est l'exacte vérité, aujourd'hui encore plus qu'hier.
--A d'autres, je vous prie; vous êtes amoureux d'elle, c'est M. de
Boisgenêt qui le dit.
--M. de Boisgenêt est le plus pénétrant des devins. J'aime votre fille
autant que je l'estime.
--Et vous êtes parvenu à vous faire aimer de cette éventée; c'est
encore M. de Boisgenêt qui l'affirme.
--Cette éventée, répondit-il, en tient si fort pour moi, qu'elle a
pris cette nuit la clé des champs."
Lady Rovel fit deux pas en arrière. "Que me chantez-vous là?
s'écria-t-elle.
--Je suis désolé, madame, que ma chanson ne vous revienne pas; mais
j'ai l'honneur de vous répéter que je partais à la poursuite de votre
fille, qui s'est fait enlever cette nuit par un aventurier.
--Comment se nomme cet insecte?
--Cet insecte, madame, c'est un M. Gordon qui n'a pas le bonheur
d'être connu de vous, et je ne perdrai pas mon temps à vous faire son
portrait.
--Et vous ne l'avez pas encore fait arrêter! lui dit-elle d'un ton
méprisant.
--Le mal est que j'ignorais, il y a deux minutes encore, où M. Gordon
avait jugé à propos de diriger ses pas.
--Il y a deux minutes que vous le savez, et vous ne me l'avez pas
encore dit!
--Si vous daigniez me laisser parler, madame, je vous apprendrais que
votre fille est à Thonon.
--Et pousserez-vous l'obligeance jusqu'à m'expliquer où est Thonon?
--Sur le bord du lac Léman, à quelque trente kilomètres de Genève."
Après un court silence, elle reprit: "Vous êtes le premier coupable,
monsieur. Quand on a la manie, la rage de se faire tuteur, on tâche
d'acquérir les qualités de l'emploi, et quand on demande à prendre une
jeune fille sous sa garde, on se donne la peine de la garder.
--C'est un honneur, madame, que je ne me souviens pas d'avoir
recherché; dans ma simplicité, je croyais l'avoir subi à mon corps
défendant.
--N'est-ce pas vous qui m'avez empêchée de marier Meg à M. de
Boisgenêt? Si ce mariage s'était fait, je n'aurais plus à m'occuper
d'elle, et ce serait au marquis de courir après... comment
l'appelez-vous? après M. Gordon."
Le marquis fit une modeste inclination de tête pour témoigner combien
ce regret le touchait.
"Ah! sur ce point, reprit Raymond, je dis humblement mon peccavi,
madame. Je reconnais que j'ai eu le plus grand tort de m'opposer à un
mariage si bien assorti; dès que vous serez rentrée en possession de
votre fille, je vous supplierai de la donner bien vite à M. de
Boisgenêt, et j'applaudirai des deux mains à cet heureux dénoûment."
Ce petit colloque avait répandu un seau d'eau froide sur la passion de
M. de Boisgenêt. Sa prudence entra en pourparlers avec son amoureux
penchant, lui déclara qu'il lui avait déjà coûté bien cher, qu'il
n'était pas dans ses moyens de lui faire de plus grands sacrifices,
qu'elle entendait arrêter les frais. Apostrophant Raymond du ton le
plus aigre: "Monsieur, lui dit-il, vous êtes fort obligeant; mais, s'il
me plaît de me marier, je me marierai quand et comme il me plaira.
--Et puisque c'est Meg qui vous plaît, reprit soudain lady Rovel,
c'est Meg qu'il vous plaira d'épouser.
--Permettez, madame, répondit-il; à nouveaux faits, nouveaux conseils,
et certains événements donnent à penser à un homme de sens.
--Qui vous défend d'y penser? Je vous prie seulement de vous souvenir
que vous avez recherché, sollicité, mendié la main de ma fille.
--Eh! madame, je n'avais pas prévu M. Gordon, et je vous confesse que
ce M. Gordon me refroidit un peu.
--Il produit sur moi l'effet directement contraire, répliqua-t-elle,
il ravive mon désir de marier Meg; vous me l'avez demandée, je vous
l'accorde.
--C'est trop de bonté; mais plus je réfléchis...
--Vos réflexions sont parfaitement impertinentes, interrompit-elle, et
vous criez comme un aigle pour bien peu de chose. De quoi s'agit-il
après tout? D'une escapade; malgré les apparences, Meg est une ingénue.
--Merci de ma vie! s'écria-t-il, une ingénuité qui va passer la nuit à
Thonon avec un monsieur me paraît la plus dégourdie du monde, et voilà
une marquise de Boisgenêt qui en a dans l'aile.
--Marquis, vous l'épouserez, cria-t-elle du haut de sa tête, vous en
serez quitte pour prendre vos précautions et défendre votre porte à
tous les Gordons à venir.
--Dieu les bénisse! madame, mais le premier en date de tous les
Cordons, celui qui est à Thonon, il n'est pas à venir, que je sache; il
est d'une effrayante réalité; je ne peux empêcher ce Gordon-là d'être
arrivé, et c'est un Gordon que je ne me soucie pas de prendre à mon
compte. Serviteur! je n'épouserai point."
Lady Rovel se retourna vers Raymond: "Monsieur, lui dit-elle, vous êtes
le mauvais génie de ma maison, et je mets sur votre conscience le refus
de M. de Boisgenêt. Si vous êtes un homme de coeur, vous vous battrez
avec lui pour le contraindre d'épouser Meg.
--Je n'en ferai rien, répondit Raymond. Je consens à courir après
votre fille; si je parviens à vous la rendre, M. de Boisgenêt
l'épousera ou ne l'épousera pas. La seule chose certaine est que dès
demain ma mémoire sera nette de son souvenir, et malavisé qui se
permettrait de prononcer son nom devant moi."
Là-dessus il courut à sa voiture, y remonta lestement, donna l'ordre à
son cocher de fouetter à tour de bras ses chevaux, et, mettant cap au
vent sur M. Gordon, il partit sans s'inquiéter si lady Rovel le suivait.
La route qui conduit de Genève à Thonon traverse un beau pays; elle a
vue d'un côté sur les Alpes, de l'autre sur le plus admirable des lacs.
On croira sans peine que Raymond ne vit ce jour-là ni le lac ni les
Alpes. Cependant il ne s'ennuya point en chemin, il avait de quoi
s'occuper. Tantôt il vouait une fois de plus une haine implacable à
toutes les femmes, à leurs déloyautés, à leurs perfidies, à leurs
artifices empoisonnés; il maudissait ces roseaux qui percent et
déchirent la main assez folle pour s'y appuyer. Tantôt il se félicitait
d'être à jamais guéri; il pouvait évoquer impunément l'image de Meg, se
souvenir sans péril de sa beauté; il s'était retrempé dans le mépris,
autre Styx dont les eaux noires et fangeuses, mais salutaires, rendent
invulnérable le coeur qui s'y baigne. A la vérité, il lui arrivait par
intervalles de se dire que, si un soir, dans une bibliothèque, il eût
cédé à l'entraînement de sa passion, peut-être une âme de dix-huit ans
se fût donnée à lui pour toujours et sans réserve. Il repoussait bien
vite cette vision avec horreur; il se répétait cent et cent fois que
miss Rovel n'était que duplicité et mensonge, pour un peu il se serait
mis à la portière et aurait crié aux passants: "Honnêtes gens,
gardez-vous de l'aimer, elle ferait de votre vie un enfer!" Il
souhaitait qu'elle adorât son ravisseur afin de la mettre au désespoir
en le tuant, car il avait décidé qu'il le tuerait, qu'il ne pourrait
respirer à l'aise qu'après s'être vengé, que, si grand que paraisse le
monde, il était trop étroit pour contenir un Gordon et Raymond Ferray.
A ce propos, il se rappelait avec complaisance qu'un jour, en Arabie,
accosté par des Bédouins dont les intentions étaient douteuses, et
désirant les tenir en respect, il avait déchargé sur un caillou, à
quarante pas de distance, deux coups de son revolver et qu'il avait mis
deux balles dans le blanc.
Quand on a dans la tête un si grand roulis de pensées, on peut aller de
Genève à Thonon sans s'ennuyer un instant, et, quelle que fût son
impatience d'arriver, Raymond ne songea point à se plaindre de la
longueur du chemin.