X
Mlle Ferray passa une partie de la nuit à méditer sur le bizarre
événement que lui avait raconté miss Rovel. Jamais mathématicien ne
tourna et ne retourna dans sa tête avec plus d'application un problème
compliqué d'analyse transcendante. Du caractère dont elle était, il lui
fallut peu de temps pour apprivoiser son esprit avec une aventure que
dans le premier moment elle avait tenue pour incroyable. De syllogisme
en syllogisme, elle en vint à conclure que ce qui lui avait d'abord
paru un malheur était une dispensation providentielle des plus
heureuses. La Fontaine a dit que "volontiers gens boiteux haïssent le
logis." Mlle Ferray ne haïssait point son logis, par la raison que,
sans changer de place, elle voyageait beaucoup. Son imagination
galopait si vite que les événements avaient peine à la rattraper, et
ses songes étaient d'habitude couleur de rose. Comme on sait, après que
son indulgence avait tout expliqué, son optimisme se chargeait de tout
arranger. Elle arrangea si bien les choses cette nuit que, lorsqu'elle
s'endormit, depuis un an révolu Raymond avait épousé Meg et de ce
mariage était né un superbe enfant, lequel avait le teint basané de son
père et les cheveux blonds de sa mère.
La nuit, tout est facile, tout cède, tout fléchit; le jour venu, on
s'aperçoit à son dam que les murs sont impénétrables, que les barres de
fer ne plient pas comme des roseaux, que les tuiles pèsent et qu'il est
fâcheux d'en recevoir une sur la tête, qu'enfin esprit et matière, la
propriété fondamentale de toutes les choses de ce monde est de résister
à nos fantaisies. Mlle Ferray eut le chagrin d'expérimenter au saut du
lit ces inexorables résistances de la vie. Dès qu'elle fut levée, sous
le premier prétexte dont elle s'avisa, elle se rendit dans la chambre
de son frère, déterminée à le forcer dans ses derniers retranchements,
à lui démontrer que tout pouvait s'arranger. Elle le trouva si calme,
si souriant, si doucement résolu, il lui expliqua d'un ton si délibéré
le désir qu'il avait de revoir Paris et le profit qu'il attendait de
son voyage, qu'elle en fut toute déconcertée. Elle ne se désista pas du
premier coup; pour le mettre l'épreuve, elle lui représenta qu'elle
appréhendait de rester seule à l'Ermitage avec miss Rovel; serait-elle
de force à gouverner les vivacités et, le cas échéant, à dompter les
rébellions de cette enfant, qui n'était plus une enfant? Il lui
répliqua que ses craintes étaient peu fondées, que Meg lui était trop
attachée pour lui donner de graves ennuis, qu'au demeurant, s'il
survenait quelque incident, au premier avis il accourrait.
Elle insista encore. "Puisqu'il faut tout dire, mon bon frère,
reprit-elle, et tout prévoir, je dois te révéler un détail dont je ne
t'avais point parlé pour ne pas t'inquiéter. Depuis que Meg est de
retour à l'Ermitage, elle a reçu à quelques jours d'intervalle deux
lettres datées de Florence, j'en ai vu l'adresse, qui ne m'a point paru
écrite de la main d'une femme; je l'ai questionnée à ce sujet, je n'ai
tiré d'elle aucun éclaircissement."
Il réfléchit une minute, puis il répondit avec une tranquillité
parfaite: "Ne nous mettons pas martel en tête; selon toute apparence,
ces deux lettres venaient de lady Rovel, dont l'habitude est de prendre
pour son secrétaire le premier gratte-papier qui lui tombe sous la
main. Quand elles auraient été écrites par M. de Boisgenêt ou par
quelqu'un des nombreux adorateurs que miss Rovel avait attelés à son
char et que son brusque départ a dû consterner, le mal ne serait pas
grand. Si elle avait laissé un attachement sérieux à Florence, il
aurait fallu lui mettre les poucettes pour la ramener à l'Ermitage,
cela me paraît aussi évident qu'une vérité de géométrie. Je suis
convaincu que, bien que sa montre avance, l'heure des grandes passions
n'a pas encore sonné pour cette fillette. Elle joue avec la vie et les
hommes comme une jeune chatte avec son ombre. Au surplus, elle possède
un fonds de bon sens, de judicieuse raison, qui doit entièrement nous
rassurer."
Tout cela fut dit si naturellement, que Mlle Ferray soupçonna Meg de
lui avoir conté des billevesées, de s'être divertie à la mystifier.
Elle ne se doutait pas que la sérénité de Raymond était la marque d'une
grande force d'âme, qu'à peine l'eut-elle quitté, il demeura longtemps
immobile, son visage enfoui dans ses mains, et que tout à coup, ayant
entendu sous sa fenêtre la voix et le rire de miss Rovel, il se leva en
sursaut, pâle comme la mort, serrant si fort entre ses doigts une
petite cuiller de vermeil, dont il se servait pour sabler son papier,
qu'il la brisa en deux morceaux.
Si la tranquillité de son frère étonnait Mlle Ferray, la conduite de
Meg lui donnait beaucoup à penser. Pendant deux jours, miss Rovel eut
des allures singulières, l'humeur irritable, le teint échauffé, des
manières brusques et cassantes, des gaîtés forcées, quelque chose de
noir dans le regard. Mlle Ferray l'observait d'un oeil perplexe. Si
elle avait été sûre de pouvoir la raccommoder sans qu'il y parût, elle
lui aurait volontiers ouvert la tête pour savoir ce qu'il y avait
dedans; peut-être y aurait-elle découvert quelque sinistre complot, une
véritable conspiration des poudres. Etant allée la trouver un matin
pour essayer une fois de plus de la confesser, elle la surprit occupée
à transporter dans une malle une partie de son linge. Avant qu'elle eût
le temps de l'interroger, miss Rovel se plaignit d'un ton vif que sa
commode sentait le moisi. Mlle Ferray examina soigneusement cette
commode et s'assura qu'elle était en fort bon état. "Cela prouve, lui
répondit Meg, que nous n'avons pas les mêmes idées sur le sec et sur
l'humide."
Dans l'après-midi du même jour, peu avant le crépuscule, comme Mlle
Ferray traversait la terrasse un arrosoir à la main, elle fut presque
renversée par un tourbillon qui fondit sur elle à l'improviste en lui
criant: "Je vais faire un tour pour me réchauffer les pieds." Il avait
plu le matin, et il soufflait un vent aigre. Au bout d une demi-heure,
ne voyant pas Meg revenir, Mlle Ferray craignit qu'elle ne se fût
arrêtée dans le bois et qu'elle ne s'y refroidît. Ayant pris un châle à
son bras, elle partit à sa recherche. Elle arrivait au bord du ruisseau
quand elle crut entendre le murmure de deux voix, et l'instant d'après
elle reconnut celle de Meg; ces mots distinctement prononcés arrivèrent
à son oreille: "Soit, je ferai ce que vous voulez."
Mlle Ferray était un peu curieuse de son naturel, et depuis quelques
jours elle avait de bonnes raisons pour l'être beaucoup; mais elle
éprouvait une horreur instinctive, irrésistible, pour tout ce qui
ressemblait à une trahison. Si vif que fût son désir de savoir envers
qui et à quel propos Meg venait de prendre ce solennel engagement, au
lieu de faire silence pour en entendre davantage, elle se hâta de
l'appeler à haute voix. Meg lui répondit aussitôt, et, accourant à sa
rencontre, lui cria tout essoufflée: "Vous arrivez à propos,
mademoiselle; cet homme commençait à m'effrayer." A ces mots, elle la
prit par les deux épaules, lui fit faire volte-face et l'emmena hors du
bois.
"Un homme capable de vous effrayer! lui dit Mlle Ferray en
l'enveloppant du châle qu'elle portait à son bras. Qui est cet héros?
--Une façon de maraudeur, un chercheur d'os, qui remontait le ruisseau
sur l'autre rive, et qui m'a demandé l'aumône d'un ton leste et
insolent. J'avais d'abord refusé, il a fait mine de passer l'eau pour
venir à moi. "Je ferai ce que vous voulez," lui ai-je dit, et je lui ai
jeté ma bourse à la figure."
Comme Mlle Ferray, un peu étonnée, la regardait d'un oeil
interrogateur, "Vous ne me croyez pas? reprit-elle en riant. Vous avez
raison, ce vaurien est un amoureux qui me proposait de m'enlever.
--Vous dirai-je ce qui me déplaît en vous? repartit Mlle Ferray. C'est
qu'il est impossible de savoir quand vous plaisantez.
--Voilà un reproche, dit-elle, que m'adressa un jour à Florence le
prince Natti. On est ce qu'on est, on ne se refait pas.
--Je ne pense pas là-dessus comme vous, lui répliqua Mlle Ferray; j'ai
toujours cru que le désir de nous rendre agréables à ceux qui nous
aiment était capable d'opérer des miracles."
Ce mot fit impression sur Meg, elle eut presque l'air de s'attendrir.
"Miss Agathe, s'écria-t-elle, le diable n'est pas si noir qu'on le
prétend, et je veux vous faire une promesse. Je ne sais pas combien de
temps encore maman me laissera ici; vous savez qu'elle s'occupe de me
chercher un mari, et je suis déterminée à ne pas discuter son choix.
J'achèterai chat en poche et ne réglerai mes comptes qu'en revenant du
marché. Ce que je puis vous promettre, c'est qu'aussi longtemps que je
resterai ici, et durant l'absence de monsieur votre frère, je serai
bonne, douce, charmante, et que désormais je vous montrerai toutes les
lettres que la poste m'apportera."
Emue jusqu'aux larmes de son bon mouvement, Mlle Ferray lui en témoigna
sa reconnaissance. "Vous pourriez me donner une marque d'amitié plus
précieuse encore, lui dit-elle. Soyez tout à fait sincère, décidez-vous
à m'ouvrir votre coeur.
--Bon, je vous vois venir, répondit Meg. Mademoiselle, je vous déclare
une fois pour toutes que l'événement que vous souhaitez est impossible,
d'abord parce que je n'aime pas M. Ferray, ensuite parce qu'il ne
m'aime pas assez. Son amour est comme ces pommes trop faites d'un côté
et trop vertes de l'autre. Je déteste les fruits mal mûrs; ils sont
aigrelets et agacent les dents."
Soit que les reproches de Mlle Ferray l'eussent touchée, soit par une
autre cause d'elle seule connue, le mauvais vent qui soufflait depuis
deux jours sur miss Rovel tomba tout à coup. Il se fit une détente dans
son esprit, ses nerfs se calmèrent, son regard s'adoucit, plus de
brusqueries ni de bourrasques. Elle témoignait à son tuteur une
politesse affectueuse, l'interrogeait avec intérêt sur ses plans de
voyage, lui recommandait d'écrire souvent et promettait de lui répondre
courrier par courrier. Mlle Ferray ne savait plus que croire; elle prit
son parti de ne point approfondir ce mystère et de s'abandonner aux
destins, un bandeau sur les yeux.
Tous les soirs vers onze heures, Raymond faisait le tour de la maison
et des dépendances, pour s'assurer qu'il ne se passait rien d'insolite
dans son couvent, que les huis étaient fermés et les feux éteints.
L'avant-veille du jour irrévocablement fixé pour son départ, comme il
venait d'achever sa tournée nocturne, il eut une faiblesse telle que
peut s'en permettre un homme qui est sûr de sa force. Miss Rovel venait
de remonter dans son appartement, dont les croisées donnaient sur la
route. Raymond se figura qu'il s'endormirait plus facilement après
avoir vu une ombre se promener sur un rideau. Il envisageait son amour
comme un condamné à mort qui devait être exécuté le surlendemain, et on
a quelque indulgence pour les dernières fantaisies des condamnés. Il
retourna sur ses pas, rouvrit la porte de la cour, traversa en biais le
chemin, et alla s'adosser contre une barrière abritée par un tilleul.
Son voeu fut exaucé; pendant deux minutes, il contempla une mousseline
blanche sur laquelle passait et repassait une ombre légère. Bientôt s'y
dessina une autre ombre plus opaque, beaucoup moins éthérée, et Paméla,
écartant le rideau, ouvrit la fenêtre, regarda un instant dans la nuit,
puis ferma les volets, et tout fut dit.
Raymond allait quitter son embuscade, quand il entendit le bruit d'un
pas qui se rapprochait. Honteux de sa déraison, qu'il condamnait comme
une lâcheté, jaloux de la dérober à tout l'univers, sa conscience
troublée eut peur d'un passant, et il voulut lui laisser le temps de
vider la place. Il n'y avait pas de lune, le ciel était voilé et la
nuit obscure. Raymond eut beau sonder du regard les ténèbres, il n'y
discerna aucune forme humaine, et bientôt il n'ouït plus rien; on avait
fait halte ou rebroussé chemin. Comme il se disposait pour la seconde
fois à traverser la route, un incident bizarre le retint immobile à son
poste. Après avoir donné ses soins à sa jeune maîtresse, Paméla, une
lampe à la main, était descendue dans sa chambre, située au
rez-de-chaussée. Elle s'approcha de sa fenêtre, qui était grillée,
alluma un rat de cave, et le passa dans l'intervalle de deux barreaux
en déployant toute la longueur de son bras. Était-ce un signal?
était-ce un phare? Le promeneur qui avait fait halte se remit en
marche; aussitôt la négresse souffla sa lumière. L'instant d'après,
quelqu'un, rasant la muraille, s'avança vers la fenêtre grillée, et une
longue chuchoterie commença sur une note tour à tour assez tendre ou
assez aigre, mais si basse que Raymond aux écoutes ne put attraper un
seul mot.
Il ne laissa pas de se féliciter de l'incident. Depuis longtemps il
épiait une occasion favorable pour mettre sa pupille en demeure de
renvoyer Paméla, qu'il se souciait peu de laisser auprès d'elle durant
son absence. Il remercia le hasard qui le servait si bien, et il allait
se montrer et verbaliser, quand, Paméla ayant refermé brusquement sa
fenêtre, l'homme partit en hâte, reprenant à grandes enjambées le
chemin par lequel il était venu. En sa qualité de juge instructeur
procédant à une information, Raymond regretta que l'oiseau se fût
envolé avant qu'il eût pu prendre son signalement. Il craignait de
compromettre sa dignité en courant après lui; il rétrograda de quelques
pas, enfila un sentier qui coupe à travers champs et rejoint la route
en face d'une croisée, où l'on allume une lanterne dans les nuits sans
lune. En arrivant au bout du sentier, Raymond s'aperçut avec déplaisir
que l'huile manquait au falot, dont la lumière était si faible que
l'homme passa sans qu'il pût démêler ses traits. Il constata seulement
que son chapeau était en feutre mou, que sa taille était haute, qu'au
surplus le galant n'avait la tournure ni d'un laquais, ni d'un
journalier. "Pourquoi ne serait-ce pas un prince?" se dit-il gaîment,
et il fit la réflexion que Paméla n'était pas une âme vulgaire, que
l'homme ne commençait pour elle qu'au marquis, qu'après s'être
emmarquisée il était naturel qu'elle visât plus haut, que cette Diane
africaine n'adressait ses flèches qu'au gros gibier. Soudain une
douleur aiguë lui traversa le coeur comme un glaive. Il venait
d'aborder la pensée que le coureur de nuit, qu'il avait surpris tantôt
près de sa maison, en voulait, non à une négresse, mais à une blanche
dont lui Raymond avait la garde, que peut-être cet adorateur de lèvres
épaisses les employait à transmettre des messages. Il fut prit d'un
éblouissement, il lui sembla que le falot, se rallumant tout à coup,
projetait une éclatante lumière et qu'il apercevait au bout de la route
un homme qui marchait vite, se frottait les mains et le narguait en lui
criant son nom, qu'il ne parvenait pas à entendre. Il dit à demi-voix:
"Renoncer à elle, j'en suis capable; mais souffrir qu'on me la vole! ce
serait trop me demander." Et sa haine passa en revue tous les visages
d'hommes qu'il connaissait.
Cependant il se remit par degrés de cette secousse, il combattit ses
imaginations, tâcha de se démontrer à lui-même que ses soupçons étaient
absurdes, et, tout en raisonnant, il atteignit la cour de l'Ermitage,
dont il avait laissé la porte ouverte. Le sort voulut qu'il y trouvât
encore un homme, mais celui-là n'était point mystérieux comme l'autre.
Il venait de se cogner contre un boute-roue; frottant son genou, il se
répandit en imprécations contre les maisons mal éclairées. Raymond prit
dans son gousset un briquet phosphorique, et ralluma la lanterne de la
grille. A la plaque de métal qui brillait sur le devant de sa
casquette, il reconnut dans ce butor un commissionnaire de place, et il
lui demanda d'un ton rude à qui il en avait et ce qu'il voulait.
L'homme à la casquette, qui était en pointe de vin, répondit qu'on
l'avait chargé de porter un paquet à l'Ermitage, que sur de fausses
indications il s'était égaré, que depuis trois heures il demandait son
chemin de maison en maison.
"Et de taverne en taverne, interrompit Raymond. Où est votre paquet?"
Le commissionnaire, peu solide sur ses jambes, employa quelques minutes
à fouiller dans ses poches; il en tira enfin une petite boîte,
soigneusement enveloppée dans un papier gris ficelé et cacheté, et la
montrant à Raymond sans la lui donner: "Ce bibelot, dit-il, est pour
une jeune demoiselle qui demeure ici, et on m'a expressément recommandé
de le lui remettre en main propre."
Raymond lui arracha la boîte de vive force. Que n'invente pas un esprit
troublé? Une seconde lui avait suffi pour échafauder une histoire et
pour la mettre en équilibre sur la pointe d'une aiguille. Sous le
papier gris qu'il pétrissait entre ses doigts se cachait une lettre
qu'on n'avait pas osé confier à la poste; cette lettre avait été écrite
par le promeneur nocturne dont il n'avait pu distinguer les traits,
lequel était venu tout à l'heure chercher la réponse, ne se doutant pas
que son Mercure s'était oublié dans un cabaret.
"Qui vous envoie? demanda-t-il au commissionnaire.
--Ah! bien, s'il fallait savoir le nom de tout le monde, voilà un
métier qui serait bien encombrant, répliqua celui-ci.
--N'est-ce pas un homme haut sur ses jambes, coiffé d'un chapeau de
feutre noir? reprit Raymond bouillant d'impatience.
--Que diable cela peut-il vous faire? repartit le crocheteur;
voulez-vous le lui acheter?
--Vous êtes un sac-à-vin ou un fripon!" lui riposta-t-il brutalement,
et il lui ferma la grille au nez. Il regagna sa chambre, où à peine
fut-il entré, qu'il déposa la boîte sur sa table. Il l'examina, la
mania, la tâta, la palpa; plus il la regardait, plus il lui trouvait un
air suspect, une physionomie sinistre et scélérate. Sûrement cette
bonbonnière ficelée et cachetée contenait quelque poison foudroyant; il
le sentait déjà courir dans ses veines, attaquer les sources mêmes de
sa vie. Il prit des ciseaux, fit un mouvement pour couper la ficelle;
mais, comme précédemment sur la route, il se prit à parler à demi-voix:
"Bartholo vit encore, se dit-il, le voici!" Et il posa le doigt sur son
front. Il ressentit un transport de fureur contre les cheveux blonds
qui faisaient violence à son caractère et le réduisaient à de tels
abaissements; ces sortes de haines ne sont que des amours retournés, et
l'envers de l'étoffe ressemble si fort à l'endroit que souvent on les
confond l'un avec l'autre. Toutefois bien lui en prit d'avoir évoqué le
souvenir du tuteur de Rosine, car il se coucha sans avoir coupé la
ficelle.
Le lendemain, quand il descendit pour déjeuner, il avait la boîte dans
sa poche. Pendant le repas, on ne causa que de sujets oiseux; mais au
dessert miss Rovel demanda tout à coup à Mlle Ferray s'il n'était pas
venu pour elle un petit paquet qu'elle attendait de Florence.
Raymond la regarda fixement. "Excusez ma négligence, lui dit-il. Ce
paquet m'a été remis hier au soir par un crocheteur pris de vin, qui ne
l'apportait point de Florence; il venait de Genève, envoyé par une
inconnu de haute taille, coiffé d'un chapeau de feutre. C'est tout ce
que j'ai pu tirer de ce manant.
--Que l'inconnu fût petit ou grand, qu'il eût un chapeau ou n'en eût
point, répondit-elle avec enjouement, je suis enchantée que son envoi
soit arrivé à bon port."
Et Raymond lui ayant fait passer la boîte, elle en examina l'enveloppe,
puis la posa près de son assiette, et se mit à tambouriner sur la table
avec son couteau.
Malgré lui, les yeux de Raymond se reportaient toujours, sur le
sinistre papier gris. Apparemment miss Rovel s'en aperçut, car elle lui
dit à brûle-pourpoint: "Comme vous avez raison de vous moquer des
femmes, monsieur, elles sont si curieuses! Regardez plutôt Mlle Ferray,
elle grille d'envie de savoir ce qu'il y a dans ce papier gris. Lui
donnerons-nous ce contentement? Dans ce papier, il y a un écrin, dans
l'écrin un médaillon, et dans le médaillon, sur mon honneur, un joli
petit portrait.
--Le portrait de qui?" demanda Raymond en jouant l'insouciance.
Elle ramena sa tête en arrière, et d'un air de bravade: "Le portrait de
quelqu'un que j'aime beaucoup plus que vous ne l'aimez, de quelqu'un à
qui vous trouvez mille défauts que je ne lui trouve pas, de quelqu'un
dont vous goûtez peu la société et que je goûte beaucoup, de quelqu'un
dont vous vous défiez comme du diable et à qui je dis tous mes secrets.
--Qui est ce monsieur? répliqua-t-il d'une voix sourde.
--Ai-je dit que c'était un monsieur?" fit-elle en se reculant comme
une chatte qui, avant d'étrangler sa souris, lui permet de respirer un
instant et de faire ses adieux à la vie. Puis elle s'écria: "Au fait,
les tuteurs ont le droit de tout voir." Et, coupant la ficelle, brisant
le cachet, elle déplia l'enveloppe avec une lenteur calculée qui
exaspérait Raymond. Elle en tira un écrin, et de l'écrin un médaillon
qu'elle présenta tout ouvert à son tuteur, lequel s'avisa que ce
médaillon contenait un charmant portrait sur émail de miss Rovel en
personne.
Il laissa échapper un soupir de soulagement, et dit avec la gaîté d'un
homme qui avait la corde au cou et qu'on détache: "Il est charmant, ce
portrait; quel en est l'heureux possesseur, et comment peut-il
consentir à vous le restituer?
--Les tuteurs ont le droit de tout savoir, répondit-elle; je l'avais
fait faire à Florence pour mon frère William. La Barbade est bien loin,
j'ai craint qu'il ne se perdit en route, et j'ai mieux aimé le garder
jusqu'à ce qu'il trouvât un amateur. L'autre jour j'ai écrit à maman de
me l'envoyer par une occasion, l'occasion s'est rencontrée, et le
voilà, ce portrait. J'ai quelque désir de lui faire voir le monde en
bonne et sûre compagnie. Vous voudrez bien l'emmener avec vous à Paris,
la copie vous incommodera moins que l'original."
Raymond se confondit en remercîments; il ne laissait pas de se méfier
encore, et son regard en dessous observait l'écrin, qui était resté aux
mains de miss Rovel; il pouvait avoir un double fond. Elle se leva et
lui dit: "Le médaillon, l'écrin, le papier gris, les ficelles, les
cachets, je vous donne tout, et les mystères de ma vie par-dessus le
marché!" Et, lui jetant le tout pêle-mêle sur son assiette, elle
s'enfuit en riant.
Pendant une partie de l'après-midi, Raymond eut le coeur singulièrement
léger. Il fuma un cigare sur la terrasse, et il découvrit que le ciel
était d'un bleu suave, qu'avril est un mois délicieux, qu'après une
longue maladie le soleil venait d'entrer en convalescence, que les
fredons des oiseaux et les haies habillées de neuf célébraient à l'envi
cette résurrection, qu'il y avait dans l'air une odeur de renouveau,
que le monde a été fait par quelqu'un qui s'y entendait, que tout vient
à point à qui sait attendre, et que les coureurs de nuit ont
l'excellente habitude de préférer les négresses aux blanches.
Cependant ses défiances se réveillèrent subitement lorsque, ayant vu
Paméla traverser la cour avec un panache sur la tête, et lui ayant
demandé où elle allait, la négresse lui répondit que miss Rovel
l'envoyait à la ville faire des emplettes.
"Ne t'attarde pas en chemin, paresseuse!" lui cria Meg, qui parut sur
le seuil de la porte. La négresse détala.
Raymond, s'approchant de sa pupille, lui dit: "Je désire, miss Rovel,
que cette fille ne reste pas plus longtemps à votre service." Et il lui
raconta que la veille, comme il s'assurait si la porte de la cour était
fermée, il avait surpris la négresse à sa fenêtre, échangeant de
tendres propos avec un inconnu.
"En vérité!" s'écria-t-elle avec un peu d'émotion, et, se remettant
bien vite: "Etait-il aussi coiffé d'un chapeau de feutre?
--Il n'importe, répliqua-t-il en tordant sa moustache. Cette créature
est une dévergondée, et il me tarde de lui voir les talons.
--Bah! dit-elle, comme tout le monde, elle a des besoins de coeur, il
faut être indulgent pour les âmes sensibles." Puis, changeant soudain
de propos, elle pria son tuteur de faire avec elle une dernière
promenade dans le bois. Il lui répondit d'un ton sec qu'il était désolé
de se priver de ce plaisir, mais qu'il avait, lui aussi, quelques
emplettes à faire en ville, et que, son départ étant fixé au lendemain,
il ne les pouvait ajourner.
"Je n'aime pas les hommes qui sont si sûrs de leurs volontés,"
repartit-elle, et, ce disant, elle lui tourna le dos.
Quelques instants plus tard, Raymond s'acheminait d'un bon pied vers
Genève. Il connaissait assez l'indolente démarche de la négresse pour
se flatter que, malgré les recommandations de miss Rovel, il
regagnerait l'avance qu'elle avait sur lui. Toutefois, quoiqu'il fît
diligence, peu s'en fallut qu'elle ne lui échappât. Il atteignit les
abords de la ville sans l'avoir rejointe; mais du haut d'une colline
couronnée d'une église russe, comme il promenait en cercle autour de
lui son oeil d'épervier, il aperçut un châle et un panache rouges qui
traversaient une place, se dirigeant du côté du grand quai. Il hâta le
pas et les revit au moment où ils se disposaient à passer les ponts. Il
ne les perdit plus de vue et constata qu'ils entraient à l'_Hôtel des
Bergues_. A son tour, il traversa le pont, alla s'établir dans l'île
Rousseau, sur un banc qui faisait face à la porte principale de
l'hôtel. Après dix minutes d'une attente fiévreuse, il vit la négresse
ressortir. Il la laissa s'éloigner. Sur ces entrefaites, ayant levé le
nez, il tressaillit en avisant sur un balcon un homme de haute taille,
de belle tournure et coiffé d'un chapeau de feutre. Cet homme lui était
bien connu, il s'appelait le prince Sylvio Natti.
Il quitta aussitôt son banc, et prit si bien ses mesures que Paméla
était encore assez loin de l'Ermitage lorsqu'elle sentit une main qui
lui serrait le bras comme dans un étau, et quelqu'un lui cria:
"Livrez-moi sur-le-champ la lettre que vous a remise le prince Natti."
Si elle en avait eu le moyen, la négresse eût pâli, blêmi d'épouvante.
A vrai dire, les regards féroces que lui jetait Raymond n'étaient pas
propres à la réconforter. Elle essaya pourtant de payer d'audace, et,
répandant toutes les larmes de son corps, elle protesta que Raymond lui
faisait injure, qu'elle était une honnête fille, célèbre dans les deux
mondes par sa retenue, incapable de prêter son ministère à un commerce
que la morale la plus rigide ne pourrait avouer. Puis, changeant de
gamme, elle feignit de lui confesser, avec des airs de pudeur
effarouchée, que le prince Natti était amoureux d'elle, qu'il en
perdait le boire et le dormir, qu'elle s'était rendue à l'hôtel des
Bergues pour l'adjurer de respecter sa vertu.
"Remettez-moi cette lettre," lui répétait Raymond en lui disloquant le
bras. Elle vida la poche de sa robe et la retourna pour lui prouver
qu'elle ne contenait aucune contrebande. Elle en avait d'abord retiré
son mouchoir qu'elle gardait dans sa main; il le prit, le secoua, en
fit tomber un papier, qu'il se hâta de ramasser. Ce papier était un ph.
Il fut sur le point d'en faire sauter le cachet; après réflexion, il se
contenta de le serrer dans son portefeuille, en disant à Paméla: "Que
vos paquets soient faits dès ce soir! Demain, à la pointe du jour, vous
sortirez de chez moi pour n'y jamais rentrer."
La laissant à ses réflexions, il se dirigea rapidement vers l'Ermitage.
Il trouva miss Rovel dans le salon, face à face avec Mlle Ferray, qui
ne soupçonnait point cet ange de loger le diable dans ses yeux. Occupée
à dévider un écheveau, les poignets de Meg lui servaient de dévidoir.
Raymond s'assit à l'écart, la main posée sur son coeur, à qui il
ordonnait en vain de battre moins fort. Quand on annonça que le dîner
était servi, miss Rovel lui prit le bras pour passer dans la salle à
manger, et ne parut pas s'apercevoir du supplice qu'elle lui
infligeait. Il mangea du bout des dents par contenance; il avait la
gorge serrée, l'haleine courte; il portait sur sa poitrine le poids
d'une montagne qui cette fois, il en était sûr, ne devait pas accoucher
d'une souris.
Dès que le dîner fut fini, il dit à sa soeur: "Je désire avoir un
entretien avec miss Rovel; qu'on nous laisse seuls un instant!"
Ces mots firent ouvrir de grands yeux à Mlle Ferray. Il y avait en elle
comme une impossibilité physique de croire au malheur; son éternel
optimisme se figura incontinent que Raymond, dont l'agitation ne lui
avait pas échappé, était à bout de résistance, qu'il ne se sentait plus
maître de son secret, qu'il avait résolu de se déclarer à miss Rovel;
la place demandait à se rendre, elle arborait le drapeau blanc, sans
doute le vainqueur serait généreux. Mlle Ferray se dépêcha de se
retirer. Grâce à la rapidité de ses espérances, en arrivant au bout de
la chambre elle avait acquis déjà la certitude que tout s'arrangerait
pour le mieux, qu'avant une heure son frère aurait défait ses malles;
quand elle eut refermé la porte, elle venait de revoir l'enfant
phénoménal qui unissait au teint d'un noiraud des cheveux couleur d'or.
"Miss Rovel, dit Raymond en s'interrompant plus d'une fois, tant la
voix lui tremblait, voici une lettre que Paméla vous a rapportée de la
ville. Vous disiez ce matin que les tuteurs ont le droit de tout
savoir; je désire savoir ce que contient cette lettre, et j'estime
comme vous que j'en ai le droit."
Il lui présenta le pli, elle le chiffonna dans ses doigts, pendant
qu'une rougeur lui montait au visage; puis, s'étant décidée à l'ouvrir,
elle lut tout haut le billet que voici:
"Vos objections ne sont que des défaites. J'ai votre parole, il est
trop tard pour vous en dédire, et cela se fera; il le faut, je le veux,
il y a peu de jours encore vous m'avez permis de le vouloir. Avant
minuit, je vous attendrai à la croisée que vous savez. A vous pour la
vie."
Il régna pendant quelques minutes un silence à entendre voler les
mouches. Enfin Raymond réussit à dire: "De qui est cette lettre?
--Du prince Sylvio Natti, qui a formé le projet de m'enlever cette
nuit, répondit-elle en baissant les yeux, mais sans hésiter.
--Et ce projet a été approuvé par vous? lui demanda-t-il en posant ses
coudes sur la table et son menton dans ses mains.
--Vous voyez bien, répliqua-t-elle vivement, que ce billet est une
réponse à un refus.
--Ah! permettez, lui dit-il, ce refus ne me semble pas sérieux. Le
prince Natti se vante d'avoir été encouragé par vous; vous vous êtes
engagée par écrit probablement."
Elle fit un mouvement des épaules: "Je n'écris jamais," repartit-elle;
puis après une courte pause, relevant les yeux: "Je dois vous avouer,
monsieur, que, durant quarante-huit heures, j'ai été parfaitement
déterminée à courir la chance de cet enlèvement."
Il éprouva une commotion dans tout son corps, des flammes rouges
dansèrent devant ses yeux. "Vous avouez enfin que vous aimez ce hanteur
de brelans? murmura-t-il.
--Que vous dirai-je? répondit-elle; l'émotion d'une aventure plaisait
à l'une de mes deux âmes. Depuis, j'ai réfléchi et je me suis ravisée."
Comme il ne disait mot, elle ajouta: "Je ne suis pas très-versée dans
les saintes Ecritures, je crois cependant y avoir lu qu'il y a plus de
joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour dix justes qui
n'ont jamais failli."
Il continuait de se taire, elle recouvra toute son assurance. "Ainsi,
monsieur, dit-elle, en bonne foi, vous ne me conseillez pas de me
laisser enlever par le prince Natti? C'est pourtant un très-beau
garçon, et je me crois presque sûre de son coeur."
Raymond se sentit comme enlevé de sa chaise. Debout, le front crispé,
les dents serrées, peu s'en fallut qu'il ne se précipitât sur miss
Rovel, qu'il ne l'écrasât sous ses pieds. Elle le regardait d'un oeil
intrépide. "A qui parlez-vous? s'écria-t-il d'une voix tonnante.
--A mon tuteur, répliqua-t-elle sans s'émouvoir. Voulez-vous que nous
raisonnions un peu? J'ai toujours aimé qu'on me donnât des raisons. Si
je m'en allais courir le monde avec le prince Natti, qui aurait le
droit de s'en plaindre?
--Quelqu'un, balbutia-t-il, qui a l'indigne folie de vous aimer...
J'entends parler de ma soeur, que vous feriez mourir de chagrin.
--Je sais que Mlle Ferray m'aime beaucoup; mais ce que je désire
connaître, ce sont vos raisons personnelles.
--Oh! quant à moi... reprit-il d'un ton glacial, quant à moi, miss
Rovel, je réponds de vous à votre mère. Si vous aviez l'obligeance de
patienter encore quelques jours, je lui écrirais de venir vous
chercher, après quoi, je vous laisserais libre de faire tout ce qu'il
vous plaira.
--Bien, dit-elle, je connais à cette heure vos raisons, elles me
paraissent bonnes et concluantes."
Elle garda quelques instants le silence; elle promenait l'un de ses
ongles dans une rainure de la table, et de son autre main elle jouait
avec une boucle de ses cheveux. Tout à coup elle changea de visage, sou
regard s'adoucit et s'humecta, puis s'étant penchée vers Raymond: "Mon
Dieu, monsieur, que vous êtes prompt! dit-elle. Je vous jure par ce qui
est le plus sacré, et, si vous aimez quelque chose, je vous jure par ce
que vous aimez le plus au monde, que le prince Natti est un fou, que
mon coeur n'est point à lui, qu'il ne m'enlèvera ni la nuit prochaine,
ni la nuit suivante, ni jamais, et je vous jure aussi que je tiendrai
religieusement la promesse que j'ai faite à Mlle Ferray, qu'en votre
absence je ne lui causerai ni un ennui, ni un chagrin, ni une
inquiétude, en un mot, que vous pourrez voyager tranquillement avec la
certitude qu'elle suffit à ma garde." Et, lui tendant la main à travers
la table, elle ajouta en souriant: "Me croyez-vous?"
Il y avait dans ce sourire tant de sincérité, tant d'émotion et tant de
coeur, que la colère de Raymond tomba soudain comme un gros vent abattu
par une petite pluie, et ses défiances s'évanouirent. Il prit la main
qu'elle lui présentait et répondit: "Je vous crois.
--A mon tour, poursuivit-elle, je vous prierai, monsieur, de prendre
un engagement envers moi. Donnez-moi l'assurance que vous ne chercherez
pas querelle au prince Natti, que vous paraîtrez ignorer son existence
et ses projets, que vous laisserez ce fat passer la nuit à la belle
étoile."
Il le lui promit par un signe de tête. "Au surplus, dit-elle, si vous
craignez qu'il ne réitère ses tentatives, qui vous empêche d'ajourner
votre départ?
--Cela n'est pas nécessaire, répliqua-t-il. Je sais, miss Rovel, qu'il
n'est au pouvoir de personne de contraindre vos volontés, et, du moment
que j'ai votre parole, je me mépriserais, si je doutais de vous.
D'ailleurs j'ai renvoyé Paméla; dès demain soir, mon jardinier, qui est
un homme de confiance, occupera sa chambre, et la maison sera gardée
comme par moi-même."
A ces mots, il se leva, s'approcha d'elle, la regarda dans les yeux,
puis d'une voix mal assurée: "Il ne me reste plus, miss Rovel, qu'à
vous faire mes adieux et à souhaiter...
--Oh! non, dit-elle, pas ce soir. Il a été convenu entre Mlle Ferray
et moi que, puisque vous ne partez qu'à la fin de la matinée, nous
déjeunerions ensemble à neuf heures. Bonne nuit, monsieur, et veuillez
vous souvenir de notre engagement réciproque."
Elle sortit en courant de la chambre. Mlle Ferray l'attendait sur
l'escalier, occupée de sa chimère. "Dieu soit béni, petite, il a enfin
parlé, lui dit-elle. Il s'est expliqué, tout est conclu, arrangé.
--Hélas! miss Agathe, répondit-elle, c'est décidément la chambre des
lords qui gouverne; on n'accorde rien à ce pauvre peuple."
Mlle Ferray laissa tomber ses bras: "Qu'avait-il donc à vous dire?
--Que, si je lui promettais d'être bien sage, il me rapporterait de
Paris du sucre d'orge, du sucre de pomme et toute sorte de sucreries
aussi sucrées que toute sa personne et que le doux sirop de sa parole.
--Vous riez toujours, lui dit Mlle Ferray en soupirant; passe encore
si votre gaieté nous tirait d'affaires.
--Elle me sert du moins à ne pas être triste; je suis comme ces
cultivateurs qui allument des feux de joie dans leur champ pour le
défendre contre la gelée.
--Et vous n'avez pas même obtenu qu'il retardât son départ?"
Meg lui pinça doucement le menton en lui disant: "On prétend que je
suis romanesque, vous l'êtes bien plus que moi, mademoiselle; mais pour
faire un roman, ce n'est pas tout d'avoir son commencement, il faut
trouver sa fin. Tâchez d'en inventer une d'ici à demain."
Sur ce, elle s'envola dans sa chambre. Raymond rentra peu après dans la
sienne; pour témoigner sa confiance à miss Rovel, il s'abstint de faire
à onze heures sa tournée habituelle. En se mettant au lit, il éprouva
quelque satisfaction à se représenter le beau Sylvio croquant le marmot
dans sa voiture. Pourtant la nuit ne s'écoula pas sans qu'il se
réveillât dix fois en sursaut, croyant ouïr quelque bruit, tantôt le
retentissement d'un pas qui faisait crier l'escalier, tantôt un murmure
de voix ou le roulement lointain d'une voiture. Il s'asseyait sur son
lit, prêtait l'oreille; chaque fois il s'assura que tout se réduisait
aux vocalises d'une girouette rouillée que le vent s'amusait à faire
grincer.
Le matin venu, quand il eut achevé sa toilette, il resta longtemps
immobile, s'occupant à rassembler ses forces pour la grande et décisive
bataille qu'il allait livrer. Il passait toutes ses troupes en revue;
elles étaient sous les armes, rangées en bon ordre, la baïonnette au
bout du fusil, et leur discipline lui présageait la victoire. Un peu
avant neuf heures, il descendit d'un pas ferme dans la salle à manger;
il était pâle, mais calme. Sa soeur ne tarda pas à le rejoindre. On
sonna la cloche du déjeuner, miss Rovel ne parut pas. "Elle sera restée
endormie," dit Mlle Ferray, et aussitôt elle monta pour l'appeler.
L'instant d'après, Raymond l'entendit pousser un cri. Il gravit
l'escalier quatre à quatre,--l'appartement de Meg était vide, une
lampe achevait de brûler sur la cheminée, et le lit n'avait pas été
défait. Raymond éclata de rire et s'écria: "Voilà ce que vaut la parole
d'une femme!" Puis il courut comme un furieux dans la chambre de
Paméla; elle était vide aussi. Il manda le jardinier. Celui-ci ne
savait rien touchant miss Rovel, mais il rapporta que, la veille au
soir, comme il allait fermer la porte de la cour, la négresse avait
passé devant lui en lui criant au passage qu'elle ne voulait pas
demeurer une heure de plus dans une maison d'où on l'avait chassée,
qu'elle enverrait le lendemain chercher ses nippes. Sur ces
entrefaites, Mlle Ferray apprenait de sa chambrière qu'en entrant le
matin dans le salon elle avait été surprise de trouver une fenêtre
ouverte et un volet entre-bâillé. Elle appela son frère pour lui
communiquer ce renseignement. Il était déjà parti, n'ayant au coeur
qu'un désir et dans la tête qu'une pensée,--possédé, corps et âme,
par l'aveugle et irrésistible besoin de tuer quelqu'un.