Ce sont ses mémoires de sensations que Mademoiselle Clifford Barney
présente sous forme de notes rédigées avec une négligence qui n'est
pas elle-même sans apprêt. Un curieux tempérament s'y révèle, d'une
épicurienne anarchiste par dégoût de la morale, et que l'attrait de
la politesse et de la distinction inclinerait au stoïcisme sportif et
sensuel.
On trouve dans ce livre quelques traces de cette esthétique ce Liberty»
qui fallit gâter les beaux dons de Renée Vivien...
Mademoiselle C. B., en vraie amazone, sait l'art de décocher un trait
derrière elle, en faisant semblant de fuir. Elle n'est jamais si
dangereuse que lorsqu'elle paraît faire retraite devant l'objection
logique.
... Sentir et voir, pour les femmes, et les amazones, c'est penser.
Sachons gré à Mademoiselle B. d'aimer les femmes avec une si cruelle
clairvoyance. Celle-ci nous fait mieux comprendre sa misanthropie
indulgente... Pourtant, redisons avec le précieux Bensérade:
_Même pour nous haïr ces farouches guerrières_
_Ne s'entr'aimèrent pas,_
_Mais d'un profond amour allaient sur leurs frontières_
_Goûter les vrais appas_»...
Roger ALLARD.
_(Nouvelle Revue Française_).
Ces pensées ... qui sont comme des flèches plantées dans la vie, très
sûrement.
Alexandre ARNOUX.
D'abord merci pour la dédicace, car, pour en rappel et les termes, je
suis en effet «D. E. F. G. ou H.», plus précisément M. L. A. «un de
ceux que vous alliez oublier».
... Quoi, dès le seuil, serait-ce une amazone féministe...?
Mais il s'explique aussitôt que vous prêtiez votre voix à de telles
revendications, la femme ministre, la femme diplomate, puisque vous
suggérez:
«Que risquez-vous en admettant aux controverses du gouvernement madame
et mademoiselle Ubu»?
Que ferait-on d'elles à Mytilène et même à Cythère? Votre charité
leur cherche une a situation» à Paris. Nous ayant délivrés d'elles
vous satisferez à cette vocation: «Que tous ceux purifiés par le
feu s'approchent de nos foyers solitaires: nous serons mieux que
l'épouse, la mère ou la sœur d'un homme, nous serons le frère féminin
de l'homme.» Vous répondez-là, Madame, à une exigence que la nature
semblait n'avoir pas prévue. Grande amie de longtemps (je vous ai
dit qu'il me fallait anticiper), quelle heureuse confiance est notre
partage: vous nous pouvez satisfaire, donc vous avez besoin de nous?
«Mais pourquoi vous soucier du libre échange, du bonheur des peuples:
toutes préoccupations dont il vaut mieux laisser l'avantage à «madame
et à mademoiselle Ubu»...
Amazone, renoncez à cette œuvre de sang: faire une seule nation de
toutes.
Penchez-vous plutôt sur les cœurs. Émue certes, mais
clairvoyante--comme on a dû vous le reprocher!-jusqu'où pénétrez-vous
dans l'extatique regard qui, croyant vous découvrir, vous offre une
âme aimante, avec tant de richesses qu'il ignore? A ces coupes d'Amour
puisez la bonne ivresse, et ce mépris de nous qui vous fait nos égales
(puisque l'homme a le tort aussi de mépriser la femme). Sensible amie
aspirant à la passion, témoin incorruptible de vos propres ivresses, de
vos répugnances, depuis la naïve inquiétude jusqu'au désespoir. Telle
page de vous me fait penser à cette leçon d'amour du jeune Augustin de
Porto-Riche (un grand connaisseur lui aussi), telle autre, plusieurs
autres, à des aveux de Baudelaire. C'est ici qu'il faut vous chercher.
Nous vous avons reconnue et rejointe, impudique, avec gloire sacrifiée,
l'esprit sauf.
Nous oublierions ici tout ce qui n'est pas vous, vos digressions et vos
détours, votre amour de l'Humanité, votre haine de l'alcool, si, nous
ayant mal égarés, ils ne nous avaient menés à vous...
Il faudra donc souffrir à vos funérailles (si la funeste hypothèse
après nous s'en vérifiait) que soient mêlés derrière le plus fleuri
des chars, aux muses inconsolables et aux poètes, les délégués de la
Société des Nations et ceux de la Ligue Antialcoolique.
Max L. ARTUS.
_(L'Œil de Bœuf)._
Quelle originalité profonde est la vôtre! Comme vous savez sentir et
vous exprimer d'une manière unique! Il m'est incompréhensible, car
le français ne peut pas être votre langue natale. Et vous êtes dans
l'âme mille fois plus parisienne qu'américaine. Votre livre est un
livre qu'on ne peut pas lire d'un trait. A chaque page on s'arrête
pour méditer, pour comparer vos expériences avec les expériences du
lecteur, si pauvres en comparaison.
Georges BRANDÈS.
Tout cela d'ailleurs, le très bon, le médiocre, comme le pire, n'a
pas grand air de nouveauté... Cela rappelle, pour y aller un peu
rondement, et Baudelaire, et Schopenhauer, et Nietzsche, et Gourmont
... un La Rochefoucauld en jupons ... tantôt cela évoque Rochefort
et les pointes un peu puériles des faiseurs de revues, etc... La
sceptique veut-elle nous convaincre? Mais nous trébuchons alors, et
d'assez haut, dans l'ordinaire.
J. J. BROUSSON.
(_Excelsior_).
Sachant la futilité de vos journées, de vos plaisirs, extérieurs
à votre fond,--je crains de m'illusionner sur la réussite. Trop
d'habitudes, de circonstances, d'influences étrangères vous ont à votre
insu lentement détournée de vous-même, trop d'amies qui n'étaient pas
de votre race vous ont amusée, mais sans vous éclairer.
José de CHARMOY.
... Vous avez trop d'amis pour en avoir un, vous êtes trop à tous pour
être à vous--vous êtes victime dans l'opulence--vous avez la paresse
d'un effort, et la curiosité de la minute à venir l'emportera, mais
pas la curiosité de vous. Votre danger? vos éparpillements. Ne le
croyez pas, on ne met pas des hauteurs dans des éparpillements, on les
dissipe.
... Hautement raisonnable d'un bout à l'autre...
Marcel COULON.
Amazone, je baise vos mains avec une terreur sacrée.
Anatole FRANCE.
Hâtive en ses paroles, en ses gestes, en sa vie,--ne jetant sur le
papier que des pensées fugitives comme des pétales ou, tout au plus,
des «pages prises aux romans qu'elle n'écrira pas»--elle a failli se
dépenser toute entière pour les passants de ses chemins et consumer, en
sa course fiévreuse, ce charme inspirateur dont des temps recueillis se
pouvaient embaumer. Elle a tout risqué, l'imprudente! Mais le destin
qui, lui aussi, s'est fait son courtisan, lui a amené par la main
deux profonds interprètes et a fixé près d'elle ces immobiles que son
tourbillon eût dû effrayer...
André GERMAIN.
_(L'Ère Nouvelle)._
«Cette catastrophe: être femme». Cet aphorisme, que je cueille dans les
Pensées d'une Amazone de N. C. B., pourrait servir d'épigraphe à ces
pensées. L'amazonisme est plus qu'une attitude intellectuelle: c'est
un état d'être, une sorte d'hybridité... L'auteur écrit: «Il y a des
androgynes d'esprit aussi bien que de corps.» C'est très exact, et cet
hermaphrodisme, qui a sa répercussion intellectuelle, explique toutes
les nuances des manifestations de l'art et nous montre qu'il ne faut
pas classer trop séparément les œuvres mâles et féminines.
Jean de GOURMONT.
_(Mercure de France)._
... Puis des amours sont des jugements. Vous êtes le bloc de cristal de
Villiers de l'Isle-Adam, «poli, transparent et sincère.» Elle est dure
aussi, l'âme des éparpillements. Nietzsche aurait dû la reconnaître:
«Soyez durs». Vous remettez du ciment dans les trous que fait la vie.
Êtes-vous contente, je vous ai jugée.
Une autre fois, je jugerai peut-être autrement. Et ce n'est pas la
première ni la seconde fois que ce livre m'attire.
Remy de GOURMONT.
Digne guerrière des rives du «Grand fleuve» devenue amazone des rives
de la Seine, plus intrépide et complexe que celles de Thémiscyre ou des
rives du Thermodon qui ne subjuguèrent que des Numides, des Atalantes,
presque des troglodytes...--et qui furent vaincues par Hercule--qui
devant vous n'en mènerait pas large!--je sais enfin comment est faite
la foi et l'entendement des belles chasseresses, de merveilleux
belluaires féminins qui sont dignes, aujourd'hui, de ce beau nom et
qui, comme vous, font en si peu de girations d'une lame souple, une si
belle hécatombe de philistins!...
Henri de GROUX.
... Ce sont vraiment des flèches, mais lancées dans toutes les
directions.
On chercherait en effet, dans ce livre, le témoignage d'une foi
quelconque, sinon peut-être dans la vie, ou plutôt dans une certaine
manière de concevoir la vie, comme un moyen de connaissance et de
plaisir. Cette philosophie amère et pénétrante de N. C. B. n'est pas
sans rappeler celle d'Oscar Wilde... Comme Wilde, Mlle C. B. voit
surtout dans la société un ensemble de bouffonneries protocolaires,
utiles, logiques, efficaces, mais à condition de ne pas en être dupe;
et au fond de tout sentiment humain un moyen d'échapper au désespoir,
quand il ne nous entraîne pas!
... On cause un certain malaise quand on est intelligent à ce point
... ce qui rendra son livre irrespirable à beaucoup de gens ... et en
tout cas, je ne crois pas qu'il se soit jamais trouvé une femme aussi
virilement intelligente qu'elle, c'est-à-dire aussi dénuée de toute
naïveté sentimentale, de tout entraînement romanesque, aussi capable
d'étudier chaque phénomène moral comme une expérience,--et rien de
plus. Nous ne manquons pas de penseurs, les uns délayant Pascal, les
autres démarquant Montaigne; mais il n'y a pas, dans toutes leurs
emphatiques périodes, le quart de l'observation réelle, de la réflexion
que je trouve dans ces formules de N. C. B., si brèves et presque
toujours elliptiques...
... Je reconnais qu'il y en a trop (de pensées) et que leur abondance
nuit un peu à l'ensemble de l'ouvrage, bien que toutes aient un sens,
souvent caché...
Je connais peu de pensée aussi pessimiste que celle de Mlle N. C. B.
et en même temps aussi courageuse. On dirait qu'en dépouillant la vie
de tout ce qui la pare aux yeux d'autrui, elle l'aime davantage; sans
doute, parce que c'est elle seule qu'elle aime et non un ensemble de
théories toutes faites et de sentiments de commande. Ce livre a la
saveur glacée de l'éther qui vous enivre et vous réconforte en vous
détruisant, mais il faut savoir s'y plaire.
Edmond JALOUX.
_(L'Éclair)._
Après la lecture de ce livre que la blonde Natalie (une amie depuis
vingt années!) m'a fait l'honneur de m'envoyer, je pense, aujourd'hui
plus que jamais, que l'intelligence de Natalie est une sorte à la fois
aiguë et _a-poétique,_--si j'ose employer ce dernier terme, lequel,
bien qu'inconnu au petit vocabulaire, exprime complètement ma pensée.
Je dis a-poétique, pas plus. Je ne dis pas anti-poétique, ce qui serait
injuste et faux. Car l'intelligence de Natalie, bien qu'elle soit
d'essence ultra-pratique, se différencie nettement de l'intelligence
juive _contemporaine_[1], de l'intelligence de bourse, de banque et de
notariat, de l'intelligence de comptabilité littéraire, en ce qu'elle
est une intelligence _sympathique._
[Footnote 1: Je dis _contemporaine_, et j'insiste sur ce mot, pour
marquer la différence avec l'esprit des grands prophètes d'Israël,
esprit à jamais perdu.]
Et l'intelligence juive contemporaine à la J. B., outre ce que nous
venons d'en dire, est une sorte sèche, stérile, arrogante, vite
agressive, facilement triviale, et qui demande à être surveillée avec
sévérité.
Mais pour ce qui est du livre de Natalie, il y aura, j'en suis
certain, unanimité pour en reconnaître ce que je viens d'appeler son
_intelligence._ D'aucuns même iront jusqu'à dire que c'est un livre
original. Non! Il serait plus vrai de dire que cela _a l'air original._
En réalité, cela ne casse rien, et cela ne révèle rien de nouveau. Cela
confirme simplement que son auteur est vraiment doué de finesse et de
subtilité.
Mais, ô Natalie, que de futilités, que d'oiseuses subtilités tout au
long de tes «Pensées»! Nombreuses trouvailles, en vérité, mais de
collectionneur d'insectes, d'un vieux monsieur à lunettes, chasseur de
coléoptères, un tantinet maniaque. Et puis, et puis... Émaillant ton
parterre de pensées, cette couche de pédantisme! Et, flottant sur le
tout, ce relent qui sent la documentation de quatrième ou cinquième
main. Et cela, c'est l'impardonnable chez une Natalie aux fins cheveux
hyperboréens, à la chair de banane, une Natalie qui devrait être
l'exemple vivant du féminin dans ce qu'il a de plus séduisant, et qui
se présente ainsi à nous sous cette figure grise d'entomologiste (qui
aurait suivi avec assiduité les cours de M. S. R....)
Mais le grand reproche, la faute sans espoir, le péché mortel, c'est
que sur ces pages _il n'y a pas un sourire,_ pas trace de sourire, pas
une seule pensée souriante. Ce sont des pensées d'une Amazone butée et
hypocondre.
Et cette constatation désespérante du sourire _néant_ m'humilie
personnellement, moi qui, dans ma pensée de toujours au sujet de cette
sacrée Natalie, avait mis à part du troupeau ennuyeux de nos Bas-Bleus
cette blonde amie. Je n'aimerais pas m'être trompé du tout au tout.
Il est vrai qu'il y a bien, par ci par là, des espèces de sourire, dans
ce livre. Mais hélas! ce ne sont que des plissements ironiques des
lèvres. Eh oui! Ce n'est que de l'ironie, et rien que cela. Or, quelle
misère que l'ironie, quand on ne nous offre que cela à nous mettre sous
la dent, à nous que rien ne saurait émouvoir hors ces quatre choses
qui sont la _tétrade_ sans laquelle notre vie spirituelle et physique
n'aurait aucun sens: la Poésie intérieure (j'insiste sur ce mot:
_intérieure_), le Merveilleux, la Gaîté et la Volupté.
Mais, encore une fois, il faut rendre justice à l'intelligence de
cette, malgré tout, séduisante Natalie, et la préférer, en dépit de son
terre-à-terre, à la plupart de nos Sappho échevelées, qu'elles soient
ou ne soient pas chevalières de la Légion d'honneur. Pour ma part,
je ne connais pas, même parmi nos porte-plume du sexe mâle, beaucoup
d'écrivains qui trouveraient à aligner sur le papier des choses aussi
excellentes que, par exemple, celles-ci:
--Le genre humain, un genre que je déplore.
--Celui qui veut confondre la reproduction et l'amour, les gâche tous
les deux: le mariage est le résultat de ce gâchis.
--A un souper, les femmes deviennent les filles qu'elles sont.
--En entrant au théâtre, je vois écrit: _Sortie,_ et je sors.
--Les poèmes de Mallarmé sont si faciles à retenir parce que chaque
mot y est nécessaire et à sa place... (Malheureusement, le reste de la
phrase se perd dans du charabia: commotion, vibration, perceptions,
etc...)
En somme, Natalie, avec ce que tu possèdes de dons, tu aurais pu
affiner en toi autre chose que ta sensualité, ne serait-ce que le
sentiment du goût, par exemple, cette chose souhaitable entres
toutes. Et surtout tu aurais pu canaliser ces dons vers les choses du
_sentiment intérieur._ Alors seulement la Déesse t'aurait reconnue.
Mais certes, tu n'es pas encore,--malgré les poèmes que tu as
écrits--sur le sentier qui conduit vers la Déesse. Tu fais trop partie
de cette malheureuse humanité féminine, terrain presque _imperméable,_
à propos de laquelle me revient à la mémoire ce que me disait un
jour, avec désespoir, pendant la guerre, en parlant de ses ouvrières
typographes le contre-maître d'une imprimerie parisienne: «Ah!
monsieur, ces ouvrières, c'est plein de bonne volonté, c'est acharné
au travail, ça fait bien plus leur possible que les hommes mobilisés
qu'elles remplacent! Mais que voulez-vous, avec les femmes, ça ne sort
pas! non, monsieur, ça ne sort pas!»
En somme, et pour conclure, je dirai que le livre de Natalie serait un
livre à recommencer, sur un tout autre plan, si Natalie était capable
d'héroïsme. Mais ce serait un peu tard pour recommencer un livre
imprimé et déjà en circulation. Et puis, et puis, je crois bien que
Natalie est surtout capable d'intelligence, et non pas d'héroïsme.
Enfin n'ai-je pas prononcé, à son sujet, le mot a-poétique? Que faire
à cela? La Poésie n'est pas une question de mots, de syllabes, et
d'hexamètres auxquels on aurait plus ou moins cassé l'échine, qu'on
aurait plus ou moins fait rimer. La Poésie est surtout dans la vie,
dans la pensée intime, et dans le sentiment. C'est un domaine à la
fois large ouvert et plus fermé que la vieille Chine flanquée au Nord
de sa muraille de trois mille kilomètres. Dans ce domaine du mystère
intérieur ne pénètrent que les privilégiés de naissance.
Dr J. C. MARDRUS.
_Paris, Décembre 1920._
... Pas une once de vanité littéraire n'entre dans la composition
chimique de son être spirituel. Mais c'est quand même un peu la trahir
que de la prendre aussi naïvement au mot...
Mlle C. B. mérite qu'on étudie son œuvre, comme si on ne connaissait
pas sa personne. Je vais donc parler de son livre, qui est là sous mes
yeux, absolument comme si c'était la seule manière que j'eusse jamais
eu de m'approcher de son esprit. Ce sera plus consciencieux, plus loyal
et peut-être plus complet. Car s'il est impossible de mentir dans un
livre, même masqué, combien l'est-il davantage de le faire quand on a,
comme Mlle B., la religion de la sincérité.
Car c'est cela, je crois, la caractéristique des Pensées d'une Amazone,
Mlle B. ne recule devant aucune audace, elle va même jusqu'au cynisme.
Mais le cynisme chez elle n'a rien d'agressif, ni de révolté. La
logique et l'observation l'amènent à certaines conclusions: elle les
énonce, sans aucune arrière-pensée d'étonner ou de scandaliser. Tant
mieux si vous êtes assez entraîné pour respirer aisément cet air
raréfié et trop pur, tant pis si vous avez besoin d'inhaler quelque
chose où vos poumons reconnaissent fraternellement quelque gaz de
mensonge. Mlle B. ne s'occupe jamais de ce qu'on a pensé avant elle
sur quoi que ce soit, encore moins de la quantité de convention que la
Société estime nécessaire comme alliage dans le métal d'une opinion.
... Si nous aimons la liberté absolue du jugement l'esprit qui
étincelle, une certaine inhumanité même, nous sommes servis... Charme
singulier en vérité, bizarre comme serait celui d'un Méphistophélès
imprégné de féminité. Car la nature même, ni la création, ne trouvent
grâce devant ce cerveau incorruptible, fier et négateur. Encore moins,
bien entendu, la pauvre société et sa triste civilisation; Mlle B.
est tellement pessimiste! Mais encore une fois ce n'est jamais chez
elle attitude de faiseur de maximes. Comme elle méprise ces effets
faciles, qui se réduisent toujours à de pures antithèses verbales!
Son pessimisme est un résultat fatal. Ce n'est pas de sa faute si la
nature est un jeu du hasard et l'homme un fou encore plus fortuit. Le
pessimisme ordinaire se réjouit du désordre comme d'un élément qui lui
est naturel. Le pessimisme des natures supérieures ayant rêvé mieux,
reste triste, sous le sourire.
Deux choses en effet demeurent intactes dans la plaine désolée de
ruines où se promène la pensive amazone: l'amour et la poésie. Même
quand elle n'en parle pas précisément, une phrase incidente, une
épithète, ouvrent soudain des horizons sur la perspective de sa pensée
profonde... Une page, à ce point de vue, est vraiment révélatrice.
C'est dans le chapitre intitulé: Petites Divinités... Trente-six
lignes, et c'est tout, et on n'en retrouve pas d'analogues dans tout
le volume. Pourtant elles l'éclairent tout entier, elles lui donnent
son sens et sa portée, elles livrent pour ainsi dire le secret de cette
sensibilité étrange, faite, semble-t-il, surtout d'intelligence, lucide
et froide comme le diamant. Voilà donc son point émotif, son nœud
vital. C'est par là qu'elle rentre dans la communion humaine, elle qui
paraissait, sur tous les autres plans, lui échapper. Elle aime la joie,
les moments intenses de la vie. Elle était faite pour cela, pour ces
exaltations souveraines... Ce rêve parfois, très rarement se réalise
dans une circonstance exceptionnelle, dans une sorte de moment de feu
dont l'ardeur dissout les scories de nos insuffisances.
Tout le reste du temps, elle regrette obscurément cette intensité
souveraine, cette vie vraiment digne d'être acceptée, et sa raillerie
de toutes les autres choses n'est peut-être faite que de l'observation
du contraste entre cela, qui est si rare, et la continuité désolante
du médiocre, de l'à-peu-près, de la vie courante en un mot.
Bien peu d'écrivains se sont placés sur ce plan pour juger de la vie.
Francis de MIOMANDRE.
_(Événement)._
... Seules les natures «doubles» voient à fond, c'est-à-dire
au-delà... (Elles) comprennent les deux motifs contraires et
contradictoires... Tous les autres parlent une langue limitée et
finissent rhéteurs.