Elle aimait la guerre, et l'amour, et les religions nouvelles; tout
ce qui pouvait créer des héros ou des dieux, ou des martyrs, ou des
hommes, tout ce qui tend la vie vers un courage qui la dépasse, tout
ce qui rend la vie vivante.
«Ne plus m'aimer, lui disait-elle, c'est vous amoindrir par l'oubli de
la divinité que je suis.»
Elle se vêtait de couleurs si délicates qu'elles ne se percevaient plus
à la lumière artificielle. Le ton de ses joues ne s'avivait qu'au jeu
des ombres diurnes. La nuit la blanchissait et la confondait parmi ses
rayons, et dans l'éclairage des maisons elle errait avec la survivance
trouble d'un fantôme.
Qu'elle que fut la grossièreté des êtres qui croyaient l'avoir tenue
dans leur étreinte, aucun d'eux n'avait osé l'appeler d'un nom.
Sa beauté immatérielle comme de la musique,--d'une sensibilité
aérienne, frôlait leurs nerfs de façon presque impalpable.
Les vibrations qui émanaient d'elle touchaient les êtres qui
l'approchaient, et les faisait un instant résonner à l'unisson.--Elle
les imprégnait d'ondes sensibles que souvent ils dénommaient de l'amour.
Ses cheveux, fleuve d'oubli, ondoyaient le long d'elle.
Ses cheveux, cinglants comme des fouets.
Ses cheveux phosphorescents se voyaient dans l'ombre...
Des étoiles glissées sur des ténèbres.
Ses cheveux suivaient le peigne,--longue gerbe d'étincelles...
Ses cheveux, la traîne de sa tête.
Sa chair,--travesti bien ajusté avec ses ornements.
_Leurs Sommeils._--Ils eurent des nuits comme des mesures pour rien.
Ses paroles, une poignée de pierreries et de fleurs dans la nuit...
La respiration de son aimée: une mer qui atteint sa limite et qui est
faite de vagues égales, avec parfois une vague qui les surpasse.
... et des nuits noires plus douces que toutes les nuits blanches.
Nous traversons la nuit ensemble, dans la belle barque du sommeil. Nos
souffles nous rament à travers le silence, et l'aube nous déposant sur
la plage étale, nous reprenons conscience de l'unité de nos corps--que
les songes avaient joints d'une trame mystérieuse, et que rien ne
semble plus rompre.
Sommeil: envers d'un brocart colorié sans dessin ni suite, cohérence
d'une journée désorganisée, ou tapisserie à multiples personnages
se déroulant d'un fait unique et empiétant sur les bordures, jeux
enfantins, entrecroisements de fils et de nœuds, et de couleurs, dont
on ne retrouve le dessin qu'en se retournant vers des incidents passés:
pensées ou actes interrompus.
Sommeil: abat-jour d'ombres portées.
Sommeil: résumé d'un fou, ivre de pavot.
Ne la quitter qu'à l'aube, lorsque sa chambre semble un grand œuf que
la lumière casse... Puis la triste froideur virginale de mes draps qui
n'ont pas contenu nos corps.
Écrit du lit: _Ma Joie, avant que le temps ne t'ait confondue à la
trame de ma vie, je veux fixer l'exagération où je suis: jeter le
long de la route éblouissante d'où je viens, les paroles prises à ton
ivresse, pour que ma pensée puisse revenir à toi... Et s'il est des
heures où, terne jusqu'à l'oubli, je ne puisse t'évoquer ou créer des
circonstances qui l'égalent, ces mots tombés comme de petits cailloux
sur le chemin, où, ivre, je trébuche et danse, serviront peut-être
à mon retour... Mais est-il des retours à la joie? Inimitable même
par le souvenir. Que d'images je garde en moi effacées jusqu'à la
dissemblance, et qui furent comme toi, ma Joie nouvelle, la brûlure et
la clarté de mes heures élues. Le souvenir est peut-être une impiété
faite aux dieux capricieux de la vie: toute intensité puissante va
vers demain; et cependant que tu fus belle, ma Joie de cette nuit,--je
voudrais inoubliablement ni émouvoir de toi!..._
«_Désir terrible et doux», phénix que rien ne pourra consumer à cause
de sa diversité et de la force de ses ailes; et qui sait trouver
au-delà de la joie, une joie inattendue, étrange, et qui, à cause de
sa rareté, n'a pas de nom parmi les hommes: évanouissement dans du
ciel, immatérialisation de la sensualité qui plane en nous, sur nous,
autour de nous, comme notre âme. Entendre la voix qu'elle donne à nos
voix, le regard qu'elle donne à nos regards, assister, pâles témoins
de nous-mêmes, absents parfois de nous-mêmes, créateurs, dans l'air
impalpable, de cet enfantement chimérique et miraculeux des songes plus
durables et peut-être plus ressemblants que les générations terrestres.
Nous perpétuons ainsi à travers le monde tangible une race intangible
et cependant réelle--mariages éthérés plus nécessaires et plus féconds
que nos mariages corporels--et dont la génération inépuisable survit à
la mort._
L'amour ne peut être stérile. La pensée incarne.
Je lève de mes doigts légers les traînes noires de tes paupières.
Et tout le jour je regarderai les yeux que je t'aurai faits la nuit.
N'allons vers les choses du jour qu'avec le peu d'énergie qu'elles
méritent.
Amusés de tout, inquiets de rien: libres.
Sa main se courbe dans ma main comme un pétale de rose, contenu par son
pétale le plus proche.
Sa voix n'est pas le médium de sa féminité, elle exprime ses contours
extérieurs, en l'entendant parler, les aveugles sauraient qu'elle est
belle.
Ses sourires sont les pensées de sa bouche, ses traits ont leurs
pensées spontanées, qui ne vont pas jusqu'au cerveau.
La survivance gaie de sa voix parmi les petites catastrophes.
Sa voix, comme certains baromètres, s'est arrêtée au «beau fixe».
Sa voix ne trahit rien, ses paroles non plus, seul son contact
n'échappe pas aux véridiques éloquences.
J'ai reçu ses paroles comme une masse d'herbes et de fleurs fraîches au
visage.
Sa voix, c'est du beau temps à demeure.
Son rire fait danser.
Son rire c'est la musique de son sourire.
Les perles baroques de son rire...
... Parce que son sang bat, je vis.
Ses yeux bleus d'orage.
Et l'écho de son pas sonne à l'autre trottoir...
Larmes anonymes de la pluie.
Larmes d'on ne sait qui sur les mains et le visage. Qu'elle se sentait
belle chez lui, hélas! de se retrouver seule avec ses miroirs.
Elle porte la moitié d'une rose ... où a-t-elle effeuillé l'autre
moitié.
Il faut faire des provisions de chagrin pour que l'heure mauvaise ne
nous trouve pas trop désemparés.
Nous déferons-nous jamais de l'antique jalousie? L'amour transporté
dans le domaine de la raison ne sera plus que de la physiologie
appliquée?
Le roman à venir: Si elle me trompe, c'est que ses viscères avaient
besoin d'un autre aliment.
En attendant, sentir ce navrement: à bout de tout, à bout d'amour.
Et si ce n'était pas pour ce soir, se sentir navré d'avance pour le
soir où cela sera.
Comment la quitter? Elle voit que je veux m'en aller, et c'est elle qui
s'en va. Si je m'en vais elle me tourne le dos, je ne puis la laisser
partir ainsi. Elle m'irrite, et c'est elle qui pleure: à elle toutes
les voluptés. Elle pleure aussi parce que ce n'est pas juste que je
ne l'irrite pas au moins un peu. Que sa face m'énerve, que son dos
m'attendrit et me crispe tour à tour, puis tout à la fois. Ah! ses
épaules comme découragées, voûtées par moi? par d'autres? par tout ce
qui lui arrive ou ne lui arrive pas? Elle s'en va, oui décidément...
Ne pas la poursuivre? Ce serait la poignarder entre ses deux frêles
épaules: en amour les crimes passifs comptent... Mais si je la ramène,
sa crise passée, elle me croira, et la fin sera à recommencer.
A certaines heures mes ailes se lassent de nous suffire à tous deux: la
laisser retomber où elle voudra; planer seul,--on plane toujours seul.
Guignols de ses viscères, ses bras mus par leurs fils bleus.
Ils pleurèrent, car ils s'étaient fait de la peine. Et chacun pensait
à sa propre peine, et voulut s'en consoler ensemble--sans seulement
remarquer celle de l'autre. Les larmes rendent aveugle, et c'est
toujours sur d'autres, mais pour soi, que l'on pleure (lire de
l'évangile «Woman, why weepest thou?»).
Son art: jouer des êtres, non s'en jouer.
Sa persistance de sadique mental fut telle qu'il arriva à la faire
pleurer--avouer la secrète volupté que lui causent ses larmes? Faire
souffrir à la condition de bien faire souffrir, de façon satisfaisante,
mais celles-là seules pour qui nous pouvons toutes les joies!
Craindre sans cesse quelque mauvais tour de sa vitalité, tout imprégnée
du sel de la mer? C'est de la marée haute que deux fois par jour
Aphrodite est rejetée sur le rivage.
Elle avait de ces yeux du nord, de ces yeux qui ne s'étonnent pas,
qui seuls savent prendre; des yeux, tristes et impérieux, expressifs
seulement d'une partie de son être.
Lui ayant trouvé une résonnance nerveuse digne de sa maîtrise et de sa
dextérité, elle s'exerçait sur ses cordes sensibles plus volontiers
que sur d'autres, car elles répondaient, en parfait instrument de
souffrance, à la moindre inflexion cruelle.
Son buste arqué et modelé à la façon des violons sonores.
Il ne faut pas vouloir le mieux: en jouant du violon on remarque que
c'est du grincement que provient le son.
Elle a tout reflété comme ces ondes passives dont on pourrait écumer
les images afin d'en faire apparaître d'autres? Ses profondeurs ne
servent qu'à cela, non à faire transparaître le fond. La vie qui se
penche vers de tels êtres est trop opulente.
C'est à cause d'elle que je suis dans ces hôtels où, malgré les
sonneries électriques, les ascenseurs les voisins, je subis un calme si
reposant. A cause d'elle, que je ne m'aperçois ni du temps qu'il fait,
ni de ce que je mange. C'est à cause d'elle que sans sortir, j'écris
des vers, heureux comme un poète sans génie, tandis qu'un garçon
suisse, allemand, polyglotte, que sais-je? d'une table où le surtout
et mon nécessaire se touchent--dessert. C'est à cause d'elle que je
marche, comme dans certaines visions, à quelques mètres au dessus de la
terre,--et elle s'imagine que c'est _pour elle_ que je l'aime!
Vous tendez votre cœur comme une petite coupe vers la vague que je
suis. La vague déferle, et à cause de sa force qui surpasse ce que vous
en attendez, ne laisse qu'un peu d'eau amère au fond.
Notre passion suit son évolution: je sens que bientôt nous serons dans
la triste saison des pleurs.
_Sadisme mental:_
... Toutes ces mauvaises paroles que l'on se fait avec
l'ombre,--sadisme des esprits! (se simplifier ou se compliquer jusqu'à
la sensation? alliages!) Tout à coup, et sans l'avoir voulu, tu
m'étreins en plein corps. Je suis transpercée par les flèches de tes
seins, tes côtes, ossature souple, tes nerfs dont mes mains tirent des
arpèges. Ta chair s'exalte comme une religion.
Je cueille à l'aube ta rosée... Des sons s'éveillent, le grincement
d'oiseaux, le tintement des cloches--en dehors de ton corps il n'y a
pas de dieu.
Pensées de la même journée: La sensualité physique n'est qu'un point de
départ--ou d'arrivée, mais la chair seule nourrit mon esprit amoureux,
et satisfait d'elle, je ne sais prendre d'autre subsistance.
Il connut l'égoïsme amoureux qui préfère plutôt perdre ce qu'il aime
par la mort que par la vie.
Ceux qui aiment autrement, n'aiment pas amoureusement, ou, plus
clairement: aiment, mais ne sont pas amoureux.
S'ils ne tremblent pas, s'ils ne doutent pas, s'ils ne craignent pas
sans cesse le changement ou l'infidélité de l'aimée, si, voyant tomber
un cil, ils ne le ramassent pas pour souffler dessus, afin d'apprendre
si leur vœu reste ou s'envole; si dans la chute d'une étoile ou d'un
pétale de rose, ils ne pensent pas aux superstitions de l'amour; si
en passant lentement devant la Chambre des Députés--après l'avoir
reconduite à l'aube dans un fiacre somnolent,--on n'énumère pas ses
colonnes avec le traditionnel: un peu, beaucoup, passionnément ... (il
y en a douze, mais l'obscurité aidant, je n'en ai compté que sept) si
par les choses les plus absurdes ils ne cherchent pas à rassurer leur
incertitude, ils sont peut-être des amants selon Sénancour (dont le nom
seul rime avec amour), mais non selon le divin enfant.
--Sénancour est tout au plus un bon législateur d'Éros, il a tâché
de classifier et de codifier toute cette incohérence; j'y trouve de
l'agrément, mais l'agrément d'une «nature morte»; la belle proie
éventrée pend par une morne ficelle attachée à sa patte, pour
la contemplation de ceux qui sont attablés devant une volaille,
tandis que les bêtes de race, ingénuement simplifiées, piaffent
poliment aux lointains des tapisseries; tout cela est exact comme un
raisonnement,--tandis que dans l'ordre Stendhalien, on sent le souvenir
vécu, rangé...
Amour, lyrisme des sens.
Ahuri comme après une chute, le voici seul, libre.
Quand me déferai-je de sa démarche?
Sur son long cou flexible,--le long coup flexible des êtres libres--sa
tête levée. Levée ainsi pour échapper à quelle angoisse? pour atteindre
à quel miraculeux baiser?
La saveur à venir des choses retrouvées?
Convalescence: elle ne pleure plus que trois fois par jour.
Choix: la jalousie maladie, ou la jalousie parasite--la nôtre ou la
sienne?
Un amour brisé rejette ses débris dans des sentiments inusités, ayant
abandonné les centres de notre sensibilité et la fraîcheur des désirs
charnels, nous sommes étonnés de retrouver son intensité renfermée dans
un mot, dans un geste, dans un parfum, dont la répercussion remonte
jusqu'aux sources nerveuses d'un chagrin, que nous croyions tari et qui
jaillit comme dans un torrent de larmes et emporte notre indifférence.
Les larmes, cette circulation de notre chagrin qui s'écoule.
Myosotis «forget me not», rétréci, attachant et puéril comme ce qu'on
n'oublie pas.
La tromper sans joie, avec cynisme, parce qu'elle ne m'aime pas assez?
Entrer à l'aube, ma Bohème retrouvée, romantisme de la ruelle, quitter
sa petite chambre qui sent l'alcool du fer à friser, au son du premier
cheval battant le parquet en bois de Paris, de ses pas lourds à grelots
... cheval blanc, vieille danseuse...
Il me semble glisser à l'intérieur d'une perle à peine irisée, à peine
aérée, ô pénurie du petit jour ... éviter les rôdeurs, ma clef à la
main, puis marcher résolument devant toutes ces maisons closes, de
bourgeois endormis...
Son corps avaricieux d'adolescente porte le fruit magnifique des seins,
seule maturité où se blottir.
Cette actualité de sensations chez lui l'effraie, elle qui ne sait ni
si elle sent, ni où elle sent, ni ce qu'elle sent!
Il n'importe pas qu'une chose soit belle, il suffit qu'elle le soit
pour nous, et que nous la portions au plus haut de nous-mêmes.
Je l'ai mise au-dessus d'elle, hors d'atteinte de ses gestes.
Libéré de ses vêtements, il respire de tout son corps l'air et la
lumière de ce pays nouveau, se baptise dans les deux azurs sans
marées, se frotte de sable--fragments de pierreries, d'étoiles ou de
coquillages--puis dans une petite hutte faite de joncs desséchés, il
oint d'huile d'olive ses bras et ses jambes nourrissant ses musculaires
serpents, qui faisaient sa jeunesse, son courage et sa force.--Il est
probable qu'Hercule enfant, au lieu d'étouffer les serpents de son
berceau, les glissa sous sa peau, où ils sont toujours prêts à revivre,
à étreindre, à étouffer.--Assoupi, il s'étendit et connut un sommeil
mêlé d'odeurs de pin et de bruyère blanche, de mimosa duveté comme des
poussins.
A son réveil, il se sent prêt à boire ce soleil liquéfié, à aimer les
vins, à laisser sa sève d'homme du Nord dans la chair olivâtre de
ces femmes. Il songe avec mépris à ses pâles maîtresses des alcôves
parisiennes, à ces chairs stériles et cimentées de crème. Ici, il
lui sembla tout naturel que la femme fût incessamment enceinte, comme
cette nature d'une maturité abondante, presque sans printemps, hâtive
d'atteindre à la matérialité des fruits--à leur vendange, afin de
recommencer.
_La navrante infidélité_:--Que sais-tu de moi?
--Que ce n'est pas vous... Comment sais-tu que tu m'aimes?
--Parce que rien ne me manque quand je suis avec toi.
En voyage, il n'arrive que l'affreux, et l'affreux a plus d'inventions
à mesure qu'on se désoriente.
«Ce paysage souriant», que n'éclate-t-il de rire?
Une belle campagnarde, espèce de Titania, avec sa brouette pleine
d'ombelles et de fleurs pour son âne.
... Après nous être promenés dans les mornes ruelles pluvieuses du
petit village, où nous sommes descendus, je lui dis, en pensant aux
tristes chambres louées:
--Rentrons chez...
Elle acheva confiante:
... Chez nous.
Elle se penchait, sans pudeur, sur les pianos d'hôtel, en faisant
sortir bruyamment la valse de Faust (manivelle invisible, singe, orgue
de barbarie) valse de Faust avec la basse de quelqu'autre air. Me
sentir honteux d'elle, avec toutes les oreilles d'autrui, exagérant par
la mienne leur sensibilité.
Elle est écrasante, rien ne manque à son amour, elle s'avoue heureuse...
Je la déteste de ce mot, pensant à l'autre. Je suis sans cesse hanté et
inquiet.--Si elle était venue pendant mon absence, qu'on n'ait pu me
prévenir à temps ... si je l'avais manquée ... si elle croyait que je
la trompe!...--La tromper? Je n'ai jamais été aussi conscient d'être à
elle, de ne pouvoir être qu'à elle.
Ah! les insistants cheveux trop rouges de celle-ci, ses yeux admirables
que je n'aime pas, et tout ce corps donné et qui me reste étranger...
Je la prends sans caresses et sans paroles (comme un Anglais prend une
fille) avec une telle violence ... pour ne pas la goûter, pour ne pas
la sentir, désespéré que ce ne soit qu'elle et que je reste moi.
... Ah! par quels goujats,--à part moi,-a-t-elle donc été aimée!
Quelquefois elle est triste, parce qu'elle dit que je ne l'aime pas
comme elle croyait que je l'aimais. Et je la berce et la console, fêlé
d'amour pour l'autre,--mais de chaque douce parole qu'elle m'arrache,
mon silence la déteste.
Si je pouvais la tenir près de moi comme un petit animal blanc et roux!
Mais je sens trop que c'est une femme qui me pense, une femme belle
pour quelqu'autre homme,--quelle stupidité de la tenir loin de lui!
Que je n'aime pas son rire à l'aube et ses cheveux rouges le matin!
Elle m'appelle pour que je prenne mon petit déjeuner avec elle. Je
refuse.
Si cette intimité continue une heure de plus!... Je la quitte pour ne
pas la tuer!
* * * * *
Elle n'était pas belle, elle était mieux, elle était quelconque, et
sentait le succès et la supériorité, que d'être quelconque lui avait
toujours valu.
Cette âme d'hérédité corse, ayant subi l'humiliation d'aimer et
parfois même l'affront encore plus grave d'être aimé, en voulait à
mort à ses inadéquates maîtresses qui le laissaient pantelant et mal
inassouvi.--Il les recherchait cependant avec l'âpreté et la ténacité
de ceux que les inéluctables plaisirs stimulent du désir d'une
mystérieuse vengeance.
Ses liaisons n'étaient qu'une série de chocs, d'agressions passionnées,
de croisements d'armes, au sortir desquels les deux adversaires étaient
également mutilés et méconnaisables, et sans avoir fait l'un à l'autre
le salut de pardon.
_Modes:_
Conduire la mode implique, comme l'art ou la vie ou l'amour ou la
religion, une aptitude spéciale, une vocation unique, de l'exclusivité,
du renoncement.
La mode a ses martyres et ses héroïnes, courageuses, exposées,
convaincues. Ces guerrières de l'avant-garde s'offrent aux insultes
venues des chariots, des trottoirs, et des fenêtres de l'ennemi
défendant ses habitudes contre un nouvel envahissement: invectives
jetées aux «précurseuses», qu'il sera plus tard réduit à reconnaître;
obligé de leur rendre les honneurs de l'imitation servile. (Cette
injure inconsciente et plus grave encore, faite à la mode d'aujourd'hui
par la mode d'hier, qui la mutile en la multipliant, difforme sa
difformité et la tue définitivement).
Grande nageuse, à la figure simplifiée comme celle d'un phoque.
Ses narines fermées lui donnent un air imperméable.
Le Juif, encore plus que l'Américain, parle par le nez, mais encore
plus par les yeux et l'esprit.
Un nez juif rectifié: chirurgie, paraffine, ou ancestralité mélangée?
Ses sourcils hirsutes et clairs comme de petites martres.
La face flasque et tourmentée d'un être que de mystérieuses
indigestions travaillent, et qui attribue cela à un mécontentement de
son âme.
Madame X... ayant un peu d'affection à placer, s'acheta un petit
griffon.
Le marquis pérorait, son maigre corps capitonné par son fauteuil, qui
auréolait son dos voûté.
Éloquent seulement sous le stimulant ou du désir ou de la colère--ce
qui lui arrivait rarement--il ne trouvait rien à dire dans les
circonstances ordinaires.
Elle pensa: Que sa façon de plaire me déplaît!
Je hais le fard comme un mensonge du visage; vous ne vous fardez
jamais--vous!
Si, et il ne le savait pas!
Ils furent séparés par bien plus que deux portes.
L'amant aussi est l'ennemi de la femme.
Une femme trompe par faiblesse, un homme par attirance. L'homme est
donc seul infidèle.
Vouloir qu'on nous aime est une modestie, dont ceux qui s'aiment eux
mêmes devraient vouloir se passer.
Il l'écoutait au clavecin composer des sons de cristal cassé, des
cloches ayant la clarté du cristal et le bourdonnement d'insectes
pendant l'été--et sa beauté--toute une saison estivale--semblait
transposée en musique.
En la voyant se mettre trop de rouge, il hasarda timidement: Où vas-tu
de ces lèvres?
Elle s'était si vigoureusement parfumée que même son mari sentit son
parfum.
Il pleura tout seul dans la lingerie: ô chemises usagées en des temps
plus heureux!...
Éviter de les voir se prélasser au lit, mettre leur pardessus ou se
promener en Victoria.
S'éclipser avant la fin du cigare.
Des hommes s'aveuglent à faire ces grands miroirs afin qu'_elle_ puisse
s'y voir en double.
Elle s'aperçut à sa toilette qu'on peut avoir les cheveux trop longs.
Ces corps de femmes qui finissent en rosaces hermétiques.
Madame X..., nimbée de son filet...
--Il est comme tout le monde.
--Dites-vous cela pour me rassurer?
Il avait ce courage des fanatiques, ce courage à œillères.
Il avait la force de combattre, de triompher de ce qui le rendait
heureux:
--Et si je découvre que ma femme a des torts envers moi? ce n'est pas
tout d'avoir raison, il faut encore que cela fasse plaisir.
Élégante--au besoin!
Ses enfants: faux miroirs veillissants, reflets? ressemblances
étrangères?
_Dons_: Il lui fallait une maîtresse moins pour lui que pour ses
cadeaux.
Comme Mérimée, il avait éprouvé ce triste état: «Si je voyais des
diamants par terre, je ne les ramasserais pas, ne sachant à qui les
offrir.»
Les jours passent, prodigues de trésors. Nous ne les sentons que si
nous pouvons les donner.
Les rondes ouvertures de ses gants aux boutons trop serrés, laissaient
déborder une paume fendue et semblable aux rondeurs des chérubins.
Il dit des mots uniques à plusieurs exemplaires, car son cœur était
capable, à la façon des roses, d'en effeuiller beaucoup de semblables.
_L'amant de race:_
Sa fine tête d'animal de luxe et de race, un peu chauve à l'endroit
de l'oreiller ... une de ces têtes qui ne prennent de l'énergie et
du relief qu'étendues, et qui semblent au bout de leurs longs cous
trop flexibles, chercher sans cesse à se coucher sur quelque épaule ou
quelque sein de femme invisible.
Il excusait la nullité de sa vie en raisonnant que si il se ne
dissipait pas dans de vagues méfaits sensuels, il deviendrait
peut-être un être à convictions, à opinions intéressées et vaines
non moins que ces plaisirs où il se débattait avec infiniment moins
de risque--réduisant ainsi ses exaltations à la création d'un couple
d'éphémères, tandis que s'il agissait autrement il mènerait peut-être
à mal un beaucoup plus grand nombre d'êtres heureux à force d'être
bornés, bonheur qu'ils lui devaient puisqu'il les laissait tels.
Le bonheur l'ayant rendu plus malheureux que le malheur.
_Chasseurs de lucioles_:
Il lui dit pour la première fois son nom, son petit nom de femme,
pour qu'elle le connût par lui, pris dans la partie tendre de sa voix
rauque, son nom qui vient toujours, lorsqu'il est seul, commencer ou
finir une des belles phrases de son silence.
Elle regardait le grand miroir, cherchant le reflet des femmes qui y
avaient passé et pensa:
«Pour un seul cadre, que de portraits!»
A la longue il apprit à ne l'écouter attentivement que lorsqu'elle se
taisait. Aussi arriva-t-il à la comprendre.
Elle s'éclipse dans le fond; salutaire et reposant, son mari la reçoit,
et je reste au premier plan, seul la trompant avec celle qu'elle fut,
celle qu'elle aurait dû être,--c'est moi le mieux infidèle.
Je lui parle de son mari. Elle me dit: «Veux-tu que j'y renonce?» La
plupart de nous la perdent en disant «non» ou «oui».
Ayant définitivement vaincu ses scrupules, elle le suivit. Il
réfléchit: «Son mari n'aura eu d'elle que cette sorte d'amour composé
un quart de crainte et de lâcheté, un quart de plaisirs de l'habitude,
et des habitudes du plaisir, un quart de la considération d'autrui
(créée pour consoler celles qui n'en peuvent ressentir autrement),
et un quart partagé entre la tradition et la religion.» Et il
s'engagea un peu à la légère--ce qui est la seule façon de prendre une
responsabilité--à remplacer toutes ces choses.
Ses mensonges: vengeance d'esclave, ou amour d'esclave?
Elle eut envers lui une petite lâcheté, qu'elle racheta par l'abandon
de toutes ses lâchetés.
Toute générosité se paie, c'est même par cela qu'elle vaut.
Elle divorce, il ne lui reste à lui que l'effroyable tâche de la rendre
heureuse.
Il lui donna une chaîne trop fine--à peine quelques grains de sable au
creux de la main.
Une de ses vieilles maîtresses lui dit: Tu t'en vas? Tu ne m'aimes
plus!»
Et il avait eu la déloyauté de répondre chevaleresquement: «Je me
quitte.»
Il se refusait à reproduire «l'espèce» qu'il détermine.
Ne point faire servir à «l'espèce» ceux qui en sont l'ultime expression.
Ne regarder que le corps des femmes qui savent se vêtir et se dévêtir:
être nue pour qui nous aime, l'amour mettant sur leurs yeux ses voiles
divins.
Pour qu'elle eût moins à s'apercevoir qu'elle était enceinte, il la
menait sans cesse en Angleterre, île toute entourée de mal de mer!
Elle lui sacrifia tout, et puis le sacrifia à tout.
_Dix ans après_:
«Te revoir, afin de pouvoir t'oublier», avait-elle eu la sage amertume
de lui écrire: et il vint avec les glous-glous de l'indigestion, des
yeux mornes, des mains qui ne sentent plus, tous ces troubles de
l'ennui, ces gênes de l'indifférence, qui demeurent entre deux êtres
qui se furent chers, et qui, en se retrouvant, n'arrivent plus à se
retrouver.
Ce sentiment, dans sa hauteur étroite et mesquine, lui semblait à
présent comparable à un clocher vu du pavé.
Il esquissa quelques gestes de galanterie fatiguée.--Non dit-elle, «une
robe de femme doit tomber, et non se relever».
Ils évoquèrent toutes ces vieilles rengaines de la jeunesse: amour,
départ, larmes, souvenirs, oublis, contrebande laissée en consigne,
frêle bagage suranné de leurs cœurs de passage.
_L'année d'après_:
Que d'années depuis l'année dernière.
Auprès d'une nouvelle amie, il pensait à l'ancienne, à celle qu'il
avait gardée neuf années. Les six premières à l'état d'amant, presque
continuellement suspendu dans l'exaltation des sentiments intenses, et
assez souvent récipropres pour qu'il se crût heureux.
Puis elle s'était lassée, détournée, ne faisant plus attention à lui.
Et il retomba très lentement, très imperceptiblement, hors de l'amour.
Elle le trompa, le délaissa,
Il la trompa, mais ne put l'oublier.
Elle, plus physique, put l'exclure;--même dans ce qu'on appelle
les «premières joies»,----et qui ne sont qu'un ahurissement, un
dérangement, un déchirement d'habitudes chères!
Il avait renoncé à toute vie personnelle et semblait le page à qui l'on
donne à porter tout ce qui encombre:
Quelle somptueuse traîne de chagrins, quelle menue monnaie d'ennui ne
lui avait-elle pas jetées!
Et puis, à force de ne l'avoir que de loin et d'avoir l'autre si
proche, il se laissa attendrir--et lui dit des paroles qui attendaient,
qui ne lui appartenaient pas. Et les baisers qu'il réservait, il les a
donnés, et les larmes qu'il avait furent versées sur l'absente. Amour,
il n'est plus temps!
La sincérité, ce traître.
Sa conscience: les opinions d'autrui.
_Carnet d'un amoureux_:
Les autres femmes?--Sentir leurs différents arômes sans être tenté par
d'autres saveurs.
Le changement: désir d'un amour malade. L'être bien portant trouve son
changement dans le semblable.
J'ai été successivement, et parfois même simultanément, jaloux de
son amant, d'une beauté parisienne, d un acteur,--pour hommes, des
maçons, jeunes et poudrés déplâtré,--ces pierrots naturels des rues de
Paris,--d'un Anglo-Argentin, de son ancienne maîtresse, d'un adolescent
explorateur, d'un égyptologue, d'un financier, d'un cygne noir, et de
tous ses anciens amants et de tous les hommes, femmes, occupations,
choses qui la touchent en particulier, en général.
A moins de casser sa petite tête comme une noix...
Ses vérités, stylisées jusqu'à l'invraisemblance.
Son vocabulaire restreint comme un nécessaire de voyage, contenant
cependant tout ce dont elle pouvait avoir besoin.
Je ne veux pas qu'elle s'en aille. Si elle s'en va, me reviendra-t-elle
intacte? Il y aura toute notre absence entre nous.
Si je vois une fleur, c'est pour la lui donner.
La ganter dans la peau de soie des arums.
Sa main, messagère de ses lèvres, me fit un geste d'adieu, puis,
ayant refermé la porte, elle la rouvrit et fît le même geste. La
deuxième fois seule me plut: je ne l'attendais pas! Y a-t-il une femme
au monde, ou ailleurs, une femme assez bête, assez peu femme, pour
l'avoir répété une troisième fois? (Une femme bête est une anomalie,
une contradiction. Elles ne sont sottes qu'autant qu'elles ne sont pas
femmes).
Dans l'hôtel, les rideaux de notre chambre étaient brodés de: «Honni
soit qui mal y pense». Ne pas faire à de vilaines chambres le don de
tels souvenirs?
Pour un couple épris, le meilleur cadre est celui qu'on ne remarque pas.
Elle: «chut ...» puis: «Je suis avec toi en effet, que puis-je craindre
de plus».
--Mes pensées, comme des abeilles ivres...
Rose épaisse ... rose profonde ... cœur du monde.
Enroulée de sa longue chemise de nuit rose, et comme vêtue d'un seul
pétale...
Il y a peu de fleurs que j'hésite à cueillir.
... Plus doux qu'une méduse a glissé sous ma main...
O joie, comme une méduse dissoute.
Aux fenêtres de sa chambre, les perses faisaient avec la pénombre une
lumière fleurie. Toiles de Jouy, jardins suspendus!
Nous partons ensemble vers des abris passagers. Nous allons à la
rencontre de la belle saison, et je suis de nouveau emporté dans le
tourbillon du couple que nous formons, sans jamais pouvoir rien lui
dire d'elle dans ma solitude. Je ne vois qu'à travers elle les villes
où nous séjournons. Il paraît que nous avons été à Palerme, à Florence.
Délires dont on ne se rappelle, au réveil, que quelques détails curieux
ou insignifiants. Dans quel jardin était-ce, ces murs où poussait du
romarin, ce jardin négligé et charmant qui laissait fleurir pour nous
ces tulipes et ces anémones entre les salades?
Ces musiciens errants, que nous trouvâmes, sur quelle route? et
ramenâmes, à quelle demeuré? Ces voiliers, sur quelle mer?
Quelle était, au soir, cette île lumineuse que nous regardions d'une
montagne, et qui semblait avoir attiré tous les astres du ciel? Naples?
Montmartre?
Dans quel pays, ces courses interminables entre des oliviers, leurs
feuilles aux tons doubles comme ses yeux?
... Et avec, au retour, dans la bouche, une plume de l'oiseau
merveilleux, et dans le cerveau, le stimulant bref que donne la joie
égoïstement partagée.
Vos intermittences et mes continuités finiront peut-être par
s'exaspérer au point où vous ne pourrez plus me voir et où, moi, je ne
pourrai plus cesser de vous voir.
Je la contemple à sa toilette, cherchant ses affaires, se coiffant
avec humeur et difficulté. Hélas! que ses moments avec moi soient des
moments sans femmes de chambre!
On ne résiste pas longtemps à préférer le confort au bonheur.
Chez nous les pommiers et les cerisiers en fleurs sont plus prodigues
et plus beaux qu'au Japon--car personne ne les acclame et personne ne
les voit.
D'être libre et seul je l'aime plus qu'elle ne peut m'aimer de ne
pouvoir que me préférer.
Au bord des routes et des ruisseaux, nous voyons des pêcheurs et nous
leur achetons deux truites à peine enlevées de leurs bambous, et dont
l'haleine respire encore la fraîcheur de l'eau. Peu après, nous les
revoyons, à peine changées par le feu, pour notre déjeuner, à l'auberge
peu confortable du plaisir.
L'air l'appelait au dehors, frappant de toute sa clarté aux fenêtres.
La belle chaleur rare d'un jour qui représente parfois à lui seul tout
l'été et qui offre ses cueillaisons précoces de fleurs, de foins et de
fruits (voluptés successivess et mélangées) à nos narines.
Les dons, de l'air.
Ses paumes très creuses ressemblent aux pétales striés d'une rose rose.
Y lire notre destinée?
Mais pour me repousser, elle leva sa main, comme un visage d'aveugle...