Départ de Suède.--Aventure à Ratzbourg.
Lorsque j'eus quitté la Suède et le Mecklembourg, quelques officiers
russes que je rencontrai me firent craindre que mon voyage ne se
continuât pas tranquillement, attendu que l'Elbe était bordé de troupes,
et que si je tombais entre les mains des Prussiens et des Cosaques sans
rencontrer d'officiers, malgré tous mes passeports russes et suédois,
ils ne me laisseraient point passer.
Cela m'effrayait d'autant plus qu'il fallait, malgré tout, aller en
avant, car je n'avais pas assez d'argent pour attendre. Je m'abandonnai
donc à la Providence, qui m'avait protégée jusque-là, et je continuai
mon chemin. Tous les gouverneurs, les commandans de place, m'aidèrent
autant qu'ils purent, soit en visant mes passeports ou en me faisant
accompagner par un soldat, pour me faire passer les endroits les plus
difficiles. Enfin, arrivée à la vue de Ratzbourg, à sept milles de
Lubeck, j'étais dans une voiture publique où j'avais rencontré un
Français, artiste ainsi que moi, et qui venait de Suède. Nous ne
parlions allemand ni l'un ni l'autre [On trouvera extraordinaire
qu'étant née en Allemagne je ne parle pas cette langue; mais j'en étais
sortie à l'âge de trois ans.]. Au moment d'entrer à Ratzbourg, une
espèce de militaire vint parler d'une manière très-animée au conducteur,
qui communiqua aux voyageurs ce qu'on venait de lui dire; mais nous n'en
entendîmes pas un mot. Seulement, je compris qu'il y avait quelque chose
d'extraordinaire qui nous empêchait d'entrer dans la ville, où la
voiture devait nous déposer, car je vis qu'on la faisait retourner; elle
s'arrêta dans un faubourg, à la porte d'un espèce de cabaret, où l'on
buvait, on fumait, on dansait; c'était un tapage horrible. Les voyageurs
prirent congé de nous en nous faisant signe d'être tranquilles. Je
n'étais rien moins que cela. C'est la plus fâcheuse des situations que
de ne savoir et n'entendre rien dans un moment de danger. Je me trouvais
là dans une maison où je craignais d'être insultée. Non-seulement ce
Français ne pouvait m'être d'un grand secours, mais c'était l'être le
plus indolent et le plus inanimé qu'on pût rencontrer. Il ne pensait
qu'à manger et à dormir, et n'était capable de me donner aucun conseil,
ni de me rassurer en aucune manière. Ma figure portait tellement le
caractère de l'effroi au milieu de cette chambre remplie d'hommes, que
la servante de la maison eût pitié de moi; elle me fit signe de la
suivre. Je ne fis pas prier. Elle m'ouvrit une mauvaise chambre
encombrée de meubles, y porta mon très-petit coffre (mes bagages ne
m'embarrassaient plus); elle me montra un mauvais lit, et me fit signe
d'y dormir. J'étais bien reconnaissante de la compassion de cette pauvre
fille; je lui donnai quelque argent pour la remercier. C'est un langage
qui se comprend partout; aussi elle m'entendit fort bien et tâcha de me
faire comprendre à son tour qu'elle me protégerait, et que je n'avais
rien à craindre.
Malgré cette assurance, je ne passai pas mon temps à dormir, comme on
peut le penser, mais à réfléchir aux moyens de me tirer de ce mauvais
pas.
La nuit rend les objets plus effrayans, les pensées plus tristes; je me
rappelai les vers de M. l'abbé Delille, qui peignent si bien le tourment
d'un esprit agité.
«Jusqu'à l'heure où la terre, humide de rosée.
Apporte un peu de calme à notre âme épuisée.»
En effet, au premier rayon du jour, je respirai plus facilement, et je
fus capable de prendre un parti. On s'étonnera peut-être qu'une femme
qui avait passé six semaines au milieu de toutes les horreurs de la
guerre fût tellement effrayée de se trouver dans un mauvais cabaret
d'Allemagne. En voici la raison: d'abord, dans une armée, je pouvais me
faire comprendre; puis, il se trouvait toujours quelque chef pour me
protéger; il y règne d'ailleurs un esprit tellement pénétré des droits
de l'hospitalité, que si l'on n'y eût pas couru les dangers d'une mort
affreuse, on y eût été parfaitement en sûreté. Mais là j'étais au milieu
de gens de la classe la plus commune, et qui détestaient les Français.
Enfin, lorsqu'il fit tout à fait jour, je me décidai à sortir pour
reconnaître un peu les localités. J'aperçus un paysage charmant, mais
cela m'occupa peu dans ce moment. Nous étions très-près de la ville; il
fallait traverser un pont pour y parvenir, et, en avançant, je m'aperçus
que les portes étaient fermées. Plusieurs hommes regardaient; des femmes
élevaient les mains en disant: «Jésus, Maria!» Je me hasardai à leur
demander en mauvais allemand qui était dans la ville: «Cosaques!» me dit
l'un d'eux. Ah! grand Dieu! me voilà bien! que faire? Je retourne à la
maison et dis à mon compagnon de voyage, qui s'était étendu sur un
canapé:
--Pendant que vous dormez tranquillement, vous ignorez que les Cosaques
sont dans la ville; vous devriez bien aller un peu à la découverte.
--Ma foi, je ne parle pas Allemand, que voulez-vous que je leur dise?
--Mais ni moi non plus je ne parle pas allemand, et je suis une femme.
Je laissai là cet indolent personnage, et j'allai de nouveau près du
pont.
--Cosaques, leur dis-je d'un air gracieux; car j'ignorais s'ils étaient
bien aises ou fâchés.
--No, daine (danois).--Ya.
Je me rappelai que j'avais lu dans quelques papiers publics que les
Danois se battaient pour la France.
Allons, pensai-je, ceux-là nous laisseront peut-être passer. Je traverse
le pont, et je crie à la sentinelle que je veux, parler au commandant.
Il entend que je suis la femme d'un commandant; on fait avertir celui de
la ville, qui s'empresse d'accourir et de m'ouvrir une petite porte.
--Parlez-vous français? lui dis-je, monsieur le commandant? _Ein petite
pé..._ Eh bien! monsieur, je suis dans le plus grand embarras. Hier au
soir, la voiture publique nous a déposés dans le faubourg, sans que nous
ayons pu en deviner la raison.
--Ah! me dit-il, c'est que nous nous battions contre les Cosaques. Nous
sommes entrés dans la ville; mais nous ne pourrons pas la garder, si
l'on ne nous envoie du renfort, car nous ne sommes que cent vingt
hommes. Vous êtes bien heureuse que les Cosaques ne soient pas venus
vous visiter dans le faubourg; ils sont assez nombreux et parcourent les
environs.
Si j'avais su cela, j'aurais passé la nuit moins tranquillement encore.
--Mais, monsieur le commandant, que vais-je faire? Comment me rendre à
Lubeck?
--Entrez dans la ville; nous vous emmènerons avec nous.
--Vous êtes bien bon!
Mais je pensais qu'il pouvait fort bien être pris lui-même; que tout au
moins il n'y retournerait qu'en battant en retraite, puisque, comme il
l'avait dit, ils n'étaient pas nombreux, et que je ne serais pas en
sûreté au milieu d'eux. Je ne pouvais cependant pas trop lui communiquer
mes craintes, cela n'eût pas été poli. J'avais bien mes passeports
russes et suédois, mais à quoi cela pouvait-il me servir avec des
soldats qui ne savaient pas lire? C'est ce que les officiers russes
m'avaient fait observer eux-mêmes. Il n'y avait cependant pas à
balancer, puisqu'après leur départ, en restant dans la ville,
j'éprouvais le même inconvénient.
--Mais, monsieur le commandant, lui dis-je, j'ai laissé dans le faubourg
mes effets et un compagnon de voyage, je ne voulais cependant pas,
malgré son peu d'amabilité, le laisser dans un tel embarras.
--Allez les chercher; mais je ne vous réponds pas que vous puissiez
revenir en sûreté; car, je vous le répète, les Cosaques sont tout autour
d'ici. Je ne puis vous donner qu'un homme avec une brouette pour porter
votre malle.
J'acceptai.
--Eh bien! allez! que Dieu vous conduise à bon port.
Je me mis à courir de toutes mes forces. Arrivée à cette jolie auberge,
je trouvai mon compagnon de voyage déclamant le récit de Théramène. Je
lui dis tout hors d'haleine:
--Les Danois sont dans la ville, les Cosaques sont autour des faubourgs.
Voilà un homme avec une brouette; faites mettre dessus vos effets et les
miens, et pressez-vous, si vous pouvez. Quant à moi, je retourne dans la
ville; j'aime mieux perdre mes effets que de me perdre avec eux.
Je repris ma course; je rentrai par la petite porte, que l'on referma
sur moi, et nous restâmes là pour attendre ce voyageur, qui arriva
cependant sans accident.
--Ah! ça, me dit le commandant, si, dans une heure, je n'ai pas reçu de
renfort, nous partons. Apprêtez-vous, si vous voulez nous suivre.
--Moi, je suis toute prête; mais comment partir? je n'ai pas de voiture.
--Ah! je n'y avais pas pensé; je n'en ai pas non plus. Attendez, je vais
m'informer.
Il mit une charrette en réquisition (c'est ainsi que cela se fait à
l'armée); il y fit placer beaucoup de foin, tous nos équipages. Il y
avait un banc avec un coussin pour moi. Le commandant me demanda
très-poliment la permission d'y placer deux officiers blessés; il me
présenta la main pour monter en voiture avec autant de cérémonie que si
c'eût été dans un char brillant.
--Vous n'aurez pas peur? me dit-il.
J'étais tentée de lui répondre à mon tour _ein petite pé_; je me repris
cependant et lui dit:
--Oh! non, d'une voix un peu émue.
Je n'avais pas alors ce découragement qui m'avait tant de fois fait
faire abnégation de ma vie. Je me trouvais au port, prête à revoir ma
famille et mes amis. Il eût été dur d'y périr après avoir échappé à tant
d'autres dangers. Allons, me disais-je, me voilà donc encore une fois
avec une retraite; c'est une fatalité!
Il était trois heures après midi; le temps était superbe. En sortant de
la ville, le commandant mit deux hussards de chaque côté de ma voiture.
--_C'est per lé sauve-garde_, me dit-il en portant la main à son
kolback.
Tous les habitans étaient sur notre passage, et me regardaient avec
compassion. J'avais cependant l'air de Clytemnestre sur son char,
entourée de ses soldats.
J'entendis quelques coups de fusil tirés dans le bois par les
voltigeurs; mais rien de plus, et j'en fus quitte pour la peur.
J'arrivai le soir à Lubeck. Mon très-aimable commandant poussa la bonté
jusqu'à faire chercher un appartement dans la meilleure auberge, et ne
me quitta qu'après m'y avoir mise en sûreté. Je fus heureuse d'avoir
rencontré ce brave officier; car, sans lui, je ne sais trop ce que je
serais devenue.
Vingt ans plus tard, en 1833, je fis un nouveau voyage en Suède. Je
passai par Berlin, où j'avais affaire. Je comptais m'embarquer à Lubeck.
Je partis donc dans un extra-poste. J'avais pour compagnon de voyage un
bon Allemand qui allait à Saint-Pétersbourg, ainsi que moi. Il parlait
peu français, et notre conversation fut assez stérile. Aussi
s'endormit-il profondément.
Le temps était superbe; nous avions déjà traversé plusieurs bourgs,
auxquels je n'avais pas pris garde. (Ils se ressemblent à peu près
tous.) C'était au mois de mai, à six heures du matin. Nous entrions dans
une petite ville d'un aspect délicieux, dont les abords rappelaient à
mon souvenir mille idées confuses. Je cherchais à les réunir, comme
l'officier Georges de la _Dame Blanche_.
--Comment nommez-vous cet endroit? dis-je à mon compagnon en le
saisissant vivement par le bras, ce qui le réveilla en sursaut.
--Ratzbourg, me dit-il en bâillant.
--Ratzbourg! Ah! faites arrêter la voiture, je vous prie.
Je ne puis exprimer le sentiment que j'éprouvai; c'était dans le même
mois, à la même heure, que cette ville s'était offerte à moi vingt ans
auparavant. Le côté par où nous entrions était celui par lequel j'en
étais sortie avec les troupes danoises. Tout était semblable, jusqu'à
l'indolent compagnon de voyage (excepté que celui-là ne récitait pas de
vers).
Chaque arbre, chaque maison, était pour moi un souvenir. Nous nous
étions si souvent arrêtés que j'avais eu le temps de tout examiner. Mon
flegmatique Allemand ne comprenait rien à mon émotion, et j'aurais pu la
lui expliquer dans sa langue maternelle qu'il ne l'aurait pas mieux
comprise. Combien de gens, d'ailleurs, ne s'entendent pas toujours en
parlant la même langue! Nous poussâmes sur la place, devant l'auberge,
que je reconnus tout de suite. C'était celle où le bon capitaine m'avait
reçue.
--Permettez-moi, dis-je à mon compagnon de voyage, de vous offrir à
déjeuner dans cette maison. Je fis la même proposition à notre
conducteur. (Un seul verre de schenaps suffit pour décider un cocher
allemand à attendre sans contestation.) Les mêmes hôtes n'y étaient
plus; mais les nouveaux se rappelèrent fort bien cette circonstance.
Elle n'était pas de celles qu'on oublie. Je fis la conversation avec eux
par l'entremise de mon interprète, qui commençait cependant à comprendre
que cette ville pouvait avoir quelque intérêt pour moi. Le pont par
lequel j'étais entrée était tout près de là; je voulus y aller seule,
pour n'être pas distraite dans les sensations que j'éprouvais.
Ah! si l'on pouvait toujours écrire sous le charme des impressions, on
dirait bien mieux! L'âme se ressouvient, la mémoire se rappelle, a dit
un homme d'esprit. Combien j'aurais désiré avoir un croquis de cet
endroit charmant pour mon album de voyage! Que ne suis-je maîtresse de
rester ici tout un jour, me disais-je, pour recueillir à loisir mes
souvenirs de cette époque! Ce cabaret même où j'avais passé une si
cruelle nuit, je l'aurais revu avec intérêt.
Je me serais informée de la petite servante, qui avait, ainsi que moi,
vingt ans de plus; je l'aurais récompensée de son humanité. Il y a des
momens dans la vie où l'on désire plus vivement la fortune. Combien le
calme qui m'environnait faisait contraste avec le tumulte de l'époque où
j'avais traversé ce pays!...
Les mêmes lieux nous reportent aux mêmes temps; il semble qu'ils fassent
disparaître l'intervalle qui nous en sépare. Je remerciai le ciel du
secours qu'il m'avait alors envoyé, et bientôt tout ce voyage entrepris
dans le beau pays de l'imagination disparut comme une fantasmagorie...
Louise FUSIL.