Stockholm.
Assez d'autres ont écrit sur la capitale de la Suède; je ne dirai donc
ici que les impressions que j'en ai éprouvées moi-même.
Stockholm est bâti sur un rocher. La mer offre de beaux points de vue;
la ville est d'un aspect sévère et triste. Les rues sont belles, mais
peu peuplées. Toujours de l'eau, des pierres, c'est ce qu'on rencontre
partout. Les cailloux sont des blocs énormes, et ce n'est certainement
pas sur ceux-là que murmurent les ruisseaux. J'étais étonnée que les
habitations n'eussent pas un aspect plus gai, dans un pays où l'on
possède un aussi beau granit.
Le quartier du palais est le plus remarquable. La salle de l'Opéra est
fort belle, et, du côté du port, on aperçoit la statue de Gustave III,
superbe morceau de sculpture. Le palais, attenant au théâtre, n'aurait
rien d'extraordinaire, s'il n'était devenu historique par la catastrophe
dont il fut témoin. C'est là que Gustave fut transporté, après
qu'Ankastrom l'eut frappé. Le roi n'y logeait pas habituellement, mais
ce palais était près de la salle de bal où se commit le crime. Le canapé
sur lequel on le déposa portait encore des traces de son sang en 1813.
Gustave a laissé des souvenirs dans le coeur de tous les artistes
français. Il se trouvait parmi eux M. et Mme d'Aiguillon, qui avaient eu
beaucoup de réputation, et auxquels j'ai été recommandée; c'étaient
d'anciens amis de Monvel. J'avais aussi des lettres pour le consul de
France. (Il n'y avait pas alors d'ambassadeur.)
Quoique pensionnés, plusieurs artistes étaient revenus se fixer en Suède
(après avoir fait un voyage à Paris), et cela se conçoit, car ceux qui
ont vieilli dans les pays étrangers contractent de nouvelles habitudes,
forment de nouvelles liaisons, et lorsqu'ils reviennent en France ils
sont tout étonnés de ne plus y reconnaître ni les personnes ni les
choses. Les jeunes gens ont pris un essor plus ou moins rapide; les
pères sont morts ou retirés du monde; les filles, en se mariant, ont
changé de nom et de famille. On se trouve presque étranger dans ce
Paris, où l'on n'a point marché avec le siècle.
Alors, on retourne bien vite dans la patrie qui vous a adopté; et l'on
quitte sans beaucoup de regrets une génération qui ne vous connaît plus.
Un de ces artistes avait établi une librairie, où il tenait tous les
ouvrages nouveaux et les pièces de théâtre. La permission qu'il avait
obtenue de placer une succursale sous le péristyle intérieur de la salle
lui attirait de nombreux visiteurs. Le roi Gustave s'arrêtait presque
toujours pour feuilleter quelques brochures et causer avec ce brave
homme.
Rien n'était plus intéressant que de l'entendre parler du temps où il y
avait un excellent Théâtre-Français à Stockholm: Mme Hus et Monvel y
avaient brillé.
--Madame, me disait-il, Gustave était moins fier que nos gentilshommes
de province, en France. Le jour de ce bal fatal, le roi était demeuré
plus longtemps qu'à l'ordinaire près de mon établissement; il m'avait
parlé de mes affaires, de ma famille, et montré tant de bonté, enfin,
que j'en avais été, touché jusqu'aux larmes. Hélas! en voyant ce prince
s'éloigner, mon coeur se serra, comme si un triste pressentiment fût venu
m'avertir qu'un danger le menaçait. Il ne fut que trop réalisé! ajouta
ce pauvre homme, qui resta quelques momens accablé sous le poids de ce
triste souvenir.
Il nous raconta des détails curieux sur les événemens qui s'étaient
succédé depuis ce temps, et nous fit un brillant éloge du prince royal.
--Oui, lui dis-je, Mme de Staël en parle avec cet enthousiasme et cette
chaleur de conviction qu'elle sait si bien rendre communicatifs.
En effet, je lui avais entendu dire la veille:
--Le prince est bon et franc comme le Béarnais; il se fera aimer ainsi
que lui de ses sujets.
J'eus bientôt une autre preuve de l'affection qu'on lui portait par une
circonstance assez singulière que voici:
J'avais été le dimanche à l'église catholique, comme j'arrivai avant que
le service ne fût commencé, il y avait peu de monde, et je fus me placer
sur un banc près de l'autel. Ayant remarqué sur le prie-dieu des livres
d'heures, je les écartai pour y poser aussi le mien. À peine étais-je
établie, que le curé vint me saluer et causer avec moi.
--Madame est étrangère?
--Oui, monsieur l'abbé.
--Et de notre communion? C'est toujours avec un grand plaisir que nous
voyons s'augmenter le nombre de nos fidèles. Mais c'est un grand malheur
pour notre église, ajouta-t-il tristement, de ne pouvoir plus compter
dans son sein un prince tel que le prince royal.
Je pensai tout bas qu'il avait cette ressemblance avec Henri IV.
Je laissai ce bon prêtre exprimer ses regrets, et ne répondis qu'aux
éloges qu'il faisait de Son Altesse.
--Nous devons être fiers, lai dis-je, qu'un prince de notre nation ait
su captiver l'amour d'un peuple tel que les Suédois, pour lequel il
n'est plus un étranger.
Il me quitta pour aller remplir son ministère, et bientôt la petite
église se trouva remplie. Personne cependant n'était encore venu occuper
le banc où je me trouvais. Je m'aperçus qu'on me regardait avec une
curiosité que j'attribuais à ma qualité d'étrangère. Bientôt après
vinrent se placer près de moi une dame et deux demoiselles, qui me
saluèrent avec une extrême politesse, ce que je leur rendis de la même
manière, avec ce naturel que l'on a toujours lorsqu'on ne se doute pas
qu'il y ait rien d'extraordinaire dans la position où l'on se trouve, et
que l'on a affaire à des personnes, assez bien nées pour ne pas vous en
faire apercevoir. Je restai donc dans une profonde sécurité jusqu'à la
fin de l'office. Ces dames me saluèrent aussi poliment en sortant que
lorsqu'elles étaient entrées, et je laissai partir la foule.
Mme d'Aiguillon, que je n'avais point aperçue, vint à moi en me faisant
de grandes exclamations.
--Ah! mon Dieu! ma chère, me dit-elle, vous m'avez tenue dans un grand
émoi pendant tout le service.
--Pourquoi donc?
--Comment se fait-il que vous ayez été vous placer dans le banc du
ministre? Vous étiez là avec MMmes de ***.
--Comment! j'étais dans le banc du ministre, lui répliquai-je avec un
sang froid qui contrastait avec son émotion.
--Mon Dieu! oui; si j'avais été plus près de vous, je vous aurais fait
des signes.
--Vous auriez eu grand tort, car je ne les aurais pas compris, et vous
m'auriez fort intriguée. Ces dames ont bien vu que j'étais une
étrangère, tout à fait dans l'ignorance de l'inconvenance que je
commettais sans le savoir.
--Mais j'avais toujours peur qu'on ne vînt vous prier d'en sortir!
s'écria-t-elle.
--Comment pouviez-vous penser cela, madame d'Aiguillon, lui dit notre
consul en s'approchant de moi, vous qui connaissez l'hospitalité des
Suédois? Et, d'ailleurs, ces dames ont trop de convenance pour faire un
semblable affront à une personne qui se présente comme madame.
En effet, je vis quelques jours après la femme du ministre chez Mme de
Staël. Lorsque je voulus lui faire mes excuses d'être entrée chez elle
avec aussi peu de cérémonie, elle me répondit de la manière la plus
obligeante. Je vis alors pourquoi M. le curé m'avait adressé ses
doléances; m'ayant rencontrée en si bon lieu, il m'avait pris pour une
très-grande dame.
Nous ne jouâmes à Stockholm que pendant deux mois, car on avait pris des
engagemens avec une autre fraction des artistes de Saint-Pétersbourg, et
les Suédois tiennent trop à leur parole pour jamais y manquer. Nous
fûmes donc obligés de céder la place, quelque désir qu'on eût de
prolonger notre séjour. Le comté Gustave de Loewenhielm dirigeait encore
les théâtres de Suède à cette époque; mais, malheureusement, il était à
l'armée, et le comte de Lagardie tenait sa place.
J'avais connu le comte de Loewenhielm à Moscou, quelques années
auparavant. Il aimait passionnément le théâtre, et jouait la comédie en
amateur distingué. Nous avions joué souvent ensemble chez la comtesse
Golofkin, et j'eusse vivement désiré le retrouver en Suède en 1813,
comme j'y avais retrouvé Mme de Staël, à laquelle, par une de ces
bizarreries qui se rencontrent dans les grandes époques de trouble et de
guerre, j'avais fait presque seule les honneurs de la capitale de la
Moscovie, et voici comment:
Mme de Staël, voyageant exilée de France et se rendant en Suède,
s'arrêta à Moscou, au moment où la ville était presque déserte; elle
voulait y rester quelques jours pour se reposer, et voir ce qu'il y
avait de plus curieux; mais, excepté le gouverneur, personne n'était là
pour la recevoir.
C'étaient sans doute des titres pour M. de Rostopchin que d'être
l'ennemie de Napoléon et se nommer Mme de Staël; mais il était trop
occupé de ses projets pour être un cicerone bien empressé.
J'avais connu Mme de Staël à Paris, chez Mme de Condorcet; je courus à
son hôtel et lui offris mes services. Elle fut ravie de rencontrer une
personne de connaissance dans cette ville presque abandonnée. Elle
m'accabla de questions, et nous courûmes de place en place dans tous les
endroits que l'on pouvait voir encore, car il n'y avait pas de temps à
perdre. Elle eût bien désiré m'emmener avec elle pour me soustraire aux
malheurs qui nous menaçaient, mais c'était impossible. On ne part pas
sans une multitude de formalités, lorsqu'on est attaché au service
impérial. Elle me quitta avec le regret de me laisser au milieu d'un
danger dont on ne pouvait prévoir les suites.
On peut penser, d'après cela, qu'elle me fit un très-aimable accueil
lorsque je la revis en Suède.
Une personne comme Mme de Staël ne peut se résoudre, en écrivant, à ne
pas entrer dans les détails les plus minutieux sur les pays qu'elle a
traversés. Cependant de quelque pénétration que l'on soit doué, il est
difficile de deviner ce que l'on n'a pas vu, dans un moment surtout où
aucun antécédent ne peut vous guider. Comment parler d'une nation, de sa
société, de ses usages, qui diffèrent en beaucoup de points des autres
contrées, lorsque ses villes sont désertes et ses capitales abandonnées?
Elle m'avait témoignée à plusieurs reprises, pendant ce court séjour, le
regret de n'avoir pu voir les différentes classes de la société dans
leur intérieur.
Je n'ai donc pas été peu surprise en lisant dans le récit de son voyage
en Russie les détails dans lesquels elle est entrée (avec le charme qui
s'attache à ses images). Ce qu'elle a pu voir, puisque nous étions alors
au mois d'août, ce sont:
«Les fleurs du Midi balancées par les vents du Nord (comme elle nous le
dit poétiquement); cette consolation muette adressée aux passans, et qui
semble leur répéter en un langage symbolique: sous cette enveloppé de
glace, la nature qui sommeille se réveillera.»
En effet, toutes ces charmantes garnitures de fleurs qui ornent les
palais étaient restées comme pour attester leur élégance et leur
importance.
Dans une saison plus avancée, Mme de Staël eût pu voir, à travers les
doubles rangées de verres de Bohême d'un seul jet, tes fleurs les plus
rares dans toute leur fraîcheur; elle eût pu admirer, dans l'intérieur
des appartemens, une multitude de plantes grimpantes entourant de petits
paravens à baguettes, ayant pour pieds des caisses étroites remplies de
jolis arbustes.
Sur tous les petits établissement de la maîtresse de la maison, les
tables chargées d'albums, d'ouvrages de tapisserie, les larges coussins
à la turque où viennent se placer les jeunes filles, on retrouve ces
jolies charmilles de verdure et de fleurs, qui ont bien plus de charme
encore lorsqu'on aperçoit les toits couverts de neige, qu'on entend
glisser les traîneaux qui s'annoncent par la clochette de leurs chevaux.
Je quittai Stockholm le 13 mai. Les feuilles commençaient à pousser, et
le temps était beau. Les chemins sont superbes; c'est continuellement un
jardin; heureusement, car lorsqu'on n'a pas voiture à soi, on voyage
dans des charrettes découvertes qu'on décore du nom d'extra-postes, et,
comme les postes sont fort mal organisées, on est souvent obligé
d'attendre que les chevaux soient revenu du labourage pour se mettre en
route. Cependant, on lit dans les règlemens que l'on ne doit pas
attendre plus de deux heures.
Il arrive souvent aussi que vous rencontrez des chevaux qui reviennent
avant que vous ne soyez arrivé à la poste. Alors, le postillon propose
de changer sur place. Si vous n'entendez pas la langue du pays, vous
vous trouvez hors de votre chemin; c'est ce qui m'est arrivé à
Norkoping, la ville où l'on fabrique les fameux gants de Suède. Si je
n'eusse, le lendemain, rencontré un Anglo-Américain, je serais restée
là. Heureusement, il avait une très-bonne calèche, et me proposa de
m'emmener, ce que j'acceptai volontiers. Nous fîmes mettre nos effets
sur l'extra-poste dans laquelle j'étais arrivée. Elle était conduite par
un petit postillon de dix à douze ans, sans que l'on coure le moindre
danger de rien perdre, tant les routes sont sûres.
Les postillons sont honnêtes, mais peu prudens. Pour abréger, ils
traversent ces lacs dont j'ai déjà parlé, et qui sont en grand nombre en
Suède. C'est à cette époque de l'année que la glace commence à
s'amollir, de sorte qu'il n'y a pas de raison pour que voitures,
chevaux, postillons et voyageurs ne soient engloutis. C'est ce qui
arrive presque tous les ans; mais, quoique les cochers y risquent
eux-mêmes leur vie, cela ne les empêche pas de recommencer, la nuit
surtout, où les voyageurs, étant endormis, ne peuvent s'y opposer.
Nous nous réveillâmes un soir que notre calèche, mise sur patins, était
déjà penchée, et le cheval avait une jambe dans l'eau. Nous n'eûmes que
le temps de sauter à bas pour alléger le poids. L'on parvint à retirer
le cheval et à gagner le bord du lac, qui heureusement n'était pas
éloigné. Il faisait d'ailleurs un très-beau clair de lune.
J'ai remarqué que dans mes événemens de voyage la lune m'avait été
propice. Je me moquais autrefois des romans d'Anne Radcliffe, où les
aventures des héroïnes se passent toujours «sous le disque argenté de
l'astre de la nuit.» Mais j'avais tort, et j'en demande pardon à la
lune, qui m'a souvent été favorable. Mon compagnon de voyage avait
quelques affaires à terminer à Norkoping, ce qui me procura le plaisir
de voir tout à mon aise la ville ainsi que ses ateliers. Mon obligeant
voyageur connaissait ce pays, et sa conversation était fort
intéressante. Il me mena jusqu'à un petit bourg où j'arrivai le 26 mai.
On est obligé d'y attendre le vent pour s'embarquer sur le Sund. Je le
traversai.