Il y avait une fois une chèvre. Cette chèvre s'appelait Yagisan. Elle
avait huit chevreaux. Ces huit chevreaux aimaient bien la chèvre, et la
chèvre le leur rendait bien.
Un jour, Yagisan partit pour la ville; elle allait aux provisions. Avant
de partir, elle dit aux chevreaux:
--Mes enfants, il faut être bien sages pendant mon absence. Vous ne
sortirez pas. Vous n'ouvrirez la porte à personne, absolument à
personne. Je serai bientôt de retour. Je vous apporterai des bonbons.
Les chevreaux promirent d'être bien sages, de ne pas sortir et de
n'ouvrir la porte à personne, absolument à personne. Et la chèvre partit
un panier au bras. Les enfant fermèrent toutes les portes. Puis, pour
passer le temps, ils se mirent à jouer à pigeon vole.
Yagisan marchait à grands pas vers la ville. Le loup la vit passer. Il
eut l'idée de sauter sur elle et de la manger. Car le loup aime bien les
chèvres. Puis, réflexion faite, il se dit:
--Au lieu de manger la maman, je vais manger les petits. Ils sont huit,
et la chair est plus tendre.
[Illustration: Les chevreaux promirent d'être bien sages]
Il se dirige de ce pas vers la maison de la chèvre. En route, il se
lèche les babines et aiguise ses dents.
--Pourvu que la porte soit ouverte! se dit-il.
Il arrive. La porte est fermée. Par une fente, il entrevoit les huit
chevreaux jouant à pigeon vole. Il frappe doucement.
--Qui va là? demande l'aîné des petits.
--Il ne faut pas ouvrir. Maman l'a défendu, dit le plus jeune.
--C'est moi, répond le loup; moi, votre tante; vous savez, votre tante
Hayatobisan. Je vous apporte des bonbons. Ouvrez-moi!
--Cette voix n'est pas la voix de notre tante, remarque l'un des
chevreaux. Notre tante a une voix bien plus douce, plus tremblante et
plus traînante.
--Nous n'ouvrons pas à notre tante! crie alors l'aîné des petits.
Et tous se mettent à rire et continuent à jouer.
Le loup a tout entendu. Il se reproche de n'avoir pas une voix douce,
tremblante et traînante.
--Je reviendrai! dit-il.
Et vite il court chez un célèbre pharmacien:
--Donnez-moi, lui dit-il, une médecine pour adoucir la voix et la rendre
chevrotante.
Le pharmacien lui donne le remède, mais le loup se garde bien de dire au
pharmacien pourquoi il veut changer sa voix.
Après avoir pris la médecine, il retourne à la maison de la chèvre. La
porte en est toujours fermée; les chevreaux jouent toujours. Le loup
frappe doucement:
--Qui va là? demande l'aîné des petits.
--Il ne faut pas ouvrir! Maman l'a défendu, répète le plus jeune.
--C'est moi, répond le loup... moi, votre grand'mère... vous savez,
votre grand'mère Nakigoesan! Ouvrez-moi. Je vous apporte des feuilles de
choux!
Un chevreau plus curieux s'approche de la porte et regarde par la fente.
--Ce n'est pas notre grand'mère, s'écrie-t-il. Grand'mère a des pieds
tout blancs, blancs comme la neige. Celui-ci a des pieds tout noirs,
noirs comme le charbon.
--Nous n'ouvrons pas à notre grand'mère, crie alors l'aîné des petits,
et tous se mettent à rire, et continuent à jouer.
Le loup a tout entendu. Il se reproche de n'avoir pas des pieds blancs
comme la neige.
--Je reviendrai, dit-il.
Et vite il court chez un célèbre teinturier:
--Veuillez me teindre les pieds en blanc; rendez-les blancs comme la
neige.
Le teinturier lui teint les pieds, mais le loup se garde bien de dire au
teinturier pourquoi il veut avoir les pieds blancs comme la neige. Après
cela, le loup retourne encore à la maison de la chèvre. La porte en est
toujours fermée; les chevreaux jouent toujours. Le loup frappe
doucement.
[Illustration: Le teinturier lui teint les pieds]
--Qui va là? demande l'aîné des petits.
--Il ne faut pas ouvrir! Maman l'a défendu, répète le plus jeune.
--C'est moi, répond le loup... moi, votre maman! Je reviens de la ville
et vous apporte des bonbons.
--La maman! crient en choeur les huit petits chevreaux.
Cette fois, le doute n'est plus possible. La voix est la voix de la
chèvre; les pieds sont ses pieds. C'est la mère!... La porte s'ouvre...
le loup entre. Le plus jeune des chevreaux se précipite derrière un
paravent. Il se tient là, tremblant de peur. Il voit ses sept frères
disparaître l'un après l'autre dans la gueule formidable du loup.
Celui-ci, ayant achevé son repas, quitte la maison de la chèvre et
retourne à la forêt.
Yagisan revient de la ville. Elle voit la porte ouverte. Un
pressentiment terrible la saisit. Elle entre et ne voit plus ses
petits... Sur les nattes, des taches de sang:
--Oh! s'écrie-t-elle en s'arrachant les poils de désespoir, ils ont
ouvert la porte!... le loup sera venu et les aura mangés!...
Et elle pleure!
Le plus jeune des chevreaux s'était caché derrière le paravent. Le loup
ne l'avait point vu. Apercevant sa mère, il sort de sa cachette, se
jette dans ses bras, et, d'une voix tremblante, lui raconte la terrible
aventure.
La chèvre, ayant tout entendu, se redresse furieuse. Ses yeux lancent
des éclairs.
--Je retrouverai mes petits, s'écrie-t-elle, et je me vengerai!
Et, suivie de son chevreau, elle s'élance à la piste du loup.
Le loup était retourné au bois. Il s'était étendu dans un épais taillis,
et là, tout en faisant sa digestion, il s'était endormi.
Yagisan trouve le loup endormi dans les broussailles. Son sommeil est
profond. Il ronfle bruyamment. La chèvre s'approche sans faire de bruit,
car elle ne veut pas réveiller le loup. Elle prend des ciseaux, et
délicatement entr'ouvre la peau du ventre. Le loup ne se réveille pas.
Les sept petits chevreaux sont là, dans le ventre du loup, vivants, bien
portants, entassés comme des petits oiseaux dans leur nid.
Ils sortent en poussant des cris de joie. Ils reconnaissent leur maman,
se jettent à son cou, la couvrent de caresses. Le loup est toujours
endormi. Mais il n'y a pas de temps à perdre. Vite, la mère ordonne aux
sept petits de lui apporter chacun une pierre. Les petits obéissent
aussitôt. La chèvre prend les sept pierres et les dépose dans le ventre
du loup, à la place même où tout à l'heure étaient ses sept petits.
Puis, prenant une grosse aiguille et du gros fil, elle enfile la grosse
aiguille et délicatement recoud la peau du ventre. Cela fait, elle se
retire à l'écart avec ses huit chevreaux.
Pendant l'opération, le loup dormait toujours. Il se réveille au bout
d'un quart d'heure, se lève, se frotte les yeux, s'étire. Son ventre est
lourd, très lourd!
--La digestion est difficile! dit-il à haute voix.
Les chevreaux ont entendu. Ils étouffent un rire.
Le loup est dévoré par la soif, une soif brûlante. Il descend vers un
étang, s'approche et se baisse pour boire. Au même instant, les sept
pierres roulent l'une après l'autre jusque vers son gosier. Le loup,
entraîné par le poids, tombe dans l'étang.
[Illustration: Le loup, entraîné par le poids, tombe dans l'étang]
La chèvre et les chevreaux voient le loup se débattre. Ils
applaudissent, rient et chantent. Le loup est descendu jusqu'au fond de
l'étang, d'où il n'est plus ressorti...
La vengeance des chèvres est terrible!