Un beau soir d'été, le ciel est parsemé d'étoiles, au milieu desquelles
la lune, dans son plein, trône comme une reine.
Le boulevard de Masagocho est noir de monde: flâneurs attitrés, qui
s'ennuient chez eux le soir; touristes de passage, qui viennent étudier
les curiosités de la rue; amateurs à la recherche de quelque objet
nouveau; étudiants et étudiantes, en quête de distractions; soeurs aînées
ou grand'mères promenant, attaché sur leur dos, un marmot qui dort ou
piaille: c'est un perpétuel va-et-vient d'ombres qui se détachent en
noir sur la lumière projetée par la lune.
De temps à autre des cris variés: c'est un Kurumaya qui se fait un
passage à travers la foule. Il tire en courant sa voiture, sur laquelle
se prélasse un monsieur à la dernière mode, tout fier de voir qu'on se
dérange pour lui, ou bien, c'est le marchand ambulant de vermicelle; il
porte sur l'épaule un long bambou aux deux extrémités duquel se
balancent les longues boîtes qui contiennent la soupe fumante. C'est
encore le masseur de profession, aveugle et grave: de la main droite, il
tient un long bâton, dont il se sert pour assurer sa démarche
incertaine, et de la main gauche, un petit sifflet, qu'à intervalles
réguliers il porte à la bouche pour en tirer ce son particulier,
semblable au cri de la chouette, qui le fait reconnaître partout.
[Illustration: Des magasins coquets et gracieux sont alignés de chaque
côté de la rue]
De chaque côté de la rue sont alignés les petits magasins, coquets et
gracieux, brillamment éclairés, les uns par des lampes à pétrole, les
autres à la lumière électrique. Largement ouverts à tous les regards,
ils exposent sans aucun mystère leurs marchandises diverses, rangées
dans un ordre élégant.
Ils sont un peu délaissés le soir. La foule préfère circuler devant les
nombreux étalages qui se succèdent de chaque côté du boulevard, à une
petite distance des maisons. Ces étalages consistent en un simple tapis
ou une mince natte étendue sur le sol. Éclairés par des lampes fumeuses
ou des lanternes bigarrées, ils forment un panorama ravissant, que
dépare à intervalles réguliers l'ombre épaisse des énormes et
disgracieux poteaux du télégraphe ou du téléphone.
Là, sont alignés avec goût et élégance tous les objets à la mode du
jour: fleurs et fruits de la saison, bijoux faux, lunettes de myope ou
de presbyte, étoffes et soieries, porcelaines et ustensiles de ménage,
bouquins et vieilles revues, jouets d'enfants, sucreries et pâtisseries
alléchantes. Derrière chaque étalage, assis sur les talons et fumant
tranquillement sa pipe, le marchand ou la marchande attend les acheteurs
et invite les passants.
Les spectacles sont variés. Voici le bouquiniste, devant l'étalage
duquel les étudiants s'arrêtent. Ils contemplent et feuillettent de
vieux livres que, la plupart du temps, ils n'achèteront pas: car
l'étudiant, en général, loge le diable dans sa bourse.
Ici, c'est le diseur de bonne aventure, le voyant de l'avenir. Il est
assis devant une petite table, sur laquelle sont posés les bâtonnets
mystérieux aux chiffres fatidiques. Grave et solennel, il attend que
quelque naïf vienne lui confier ses secrets, et moyennant trois sous,
apprendre de sa bouche la solution d'un problème d'avenir.
Là, c'est le charlatan bavard qui vend des drogues auxquelles il décerne
un brevet d'efficacité infaillible, déblatère contre les médecins qui
tuent le pauvre monde, et vendra cinq sous une fiole merveilleuse.
[Illustration: Yotaro se promène]
A quelques pas de lui, un jeune homme à la faconde intarissable, monté
sur un tréteau et dominant la foule du geste et de la voix, vend aux
enchères des étoffes, que tout naturellement il déclare inusables et de
qualité supérieure. Plus loin, nous rencontrons le calligraphe habile;
accroupi devant une immense feuille de papier, il trace sur elle, avec
un pinceau qu'il s'est fixé au front, des caractères chinois, dont tout
le monde s'accorde à proclamer le dessin admirable.
En face, sur une table recouverte d'un tapis, est installé un
phonographe discret, du sein duquel s'échappent, comme autant de rayons,
de longs tubes en caoutchouc. De nombreux auditeurs ont acheté pour un
sou le droit de s'enfoncer ces tubes dans les oreilles, et ils écoutent
immobiles la mélodieuse symphonie. Enfin, pour terminer, voici un homme
d'un certain âge qui vend des verres de lampe incassables. Ne riez pas:
car ce qu'il dit, il le prouve. Il se sert, en effet, de ces verres de
lampe, tantôt comme d'un marteau pour enfoncer des clous, tantôt comme
de baguettes de tambour pour frapper sur une planche.
Perdu dans la foule, Yotaro se promène. C'est un garçon de quinze ans.
Il porte la casquette des étudiants d'un lycée quelconque. De la main
droite, il tient un immense parapluie, grand ouvert. Ce parapluie est en
papier huilé, couleur paille, à baleines de bambou. Tout le monde peut y
lire de loin, tracés en gros caractères, les nom et prénom de son
propriétaire, le nom de sa rue et le numéro de la maison qu'il habite.
«Quel original!» se disent les passants sans y prêter une plus grande
attention: car, à cet âge, toutes les fantaisies sont permises.
Yotaro rencontre un de ses camarades d'école:
--Quel est donc, Yotaro, le motif séduisant
Qui te pousse à porter ce riflard élégant?
Pleuvrait-il à torrents, sous des cieux aussi pâles?
--S'il pleuvait quelque chose, il pleuvrait des étoiles!
--Serait-ce le soleil qui te blesse les yeux?
--Non, car depuis une heure, il a quitté nos cieux.
--Craindrais-tu par hasard l'influence lunaire?
--Phébé ne brûle pas le monde qu'elle éclaire.
--Mais alors... pourquoi donc ce parasol gênant?
--Devine, si tu peux; je te le donne en cent.
--J'ai deviné! Tu veux, dans ton orgueil extrême,
Te faire remarquer: c'est toujours ton système!
--Que le monde m'observe ou ne m'observe pas,
Cela m'est bien égal, et ne me trouble pas,
--Alors, tu n'es qu'un fou; je vais te faire pendre!
--Un fou? Non, non! Écoute, ami. Tu vas comprendre.
Pour quatre, nous n'avons dans toute la maison
Que ce seul parapluie: il fait chaque saison.
Quand il pleut, mon papa, pour aller à l'ouvrage,
L'emporte; quand il fait un soleil sans nuage,
Ma maman le prend, pour aller chez le marchand.
Si je veux à mon tour me payer l'agrément
De le porter parfois, puis-je autre temps le faire
Que lorsqu'il ne pleut pas, et que la lune est claire?
[Illustration: Yotaro reçut un formidable coup de poing]
Et Yotaro continue sa promenade, le parapluie toujours ouvert, à travers
la foule. Tout à coup, il se sent violemment arrêté par le bras, tandis
qu'un formidable coup de poing vient s'abattre sur sa tête. Le pauvre
parapluie, brusquement arraché de la main qui le porte, va rouler dans
la poussière...
Yotaro distrait avait failli crever l'oeil d'un paisible passant. Il
résolut ce soir-là de ne plus exposer l'unique parapluie de la famille à
de si désagréables aventures et d'aller désormais le promener dans la
campagne, loin de la foule.