«Montreux, 27 septembre 1837.»
RELATION INÉDITE
DE
LA DERNIÈRE MALADIE
DE LOUIS XV.
La pièce suivante est de celles qui appartiennent au genre de Suétone,
de Dangeau et de Burchard; c'est un feuillet des historiens de
l'_Histoire Auguste_, une page de Procope ou de Lampride, page
précieuse, bien qu'elle soit incomplète et à moitié déchirée. L'auteur,
appelé par les devoirs de sa haute charge domestique à assister à la
dernière maladie de Louis XV, en note tous les détails et les alentours
avec cette vérité entière et inexorable qui ne fait grâce de rien; le
sentiment qui l'anime n'est pas une curiosité pure, et, dans ce qui
semblerait même repoussant, sa probité s'inspire à une source plus
haute: témoin de l'agonie d'un monarque et d'une monarchie, il veut
flétrir ce qui en a corrompu la sève et ce qui en pourrit le tronc.
Ainsi ce grave personnage, Du Vair, ne craignait pas de raconter à
Peiresc, qui les a notées, les particularités les plus infamantes des
règnes de Charles IX et de Henri III. C'est de la sorte seulement
qu'on s'explique bien la chute des vieilles races, et la facilité avec
laquelle, au jour soudain des colères divines et populaires, l'orage les
déracine, sans que la voix tardive des sages, sans que les intentions
les plus pures des innocentes victimes, puissent rien conjurer.
Qu'était-ce que Louis XV? On l'a beaucoup dit, on ne l'a pas assez dit:
le plus nul, le plus vil, le plus lâche des coeurs de roi. Durant son
long règne énervé, il a accumulé comme à plaisir, pour les léguer à sa
race, tous les malheurs. Ce n'était pas à la fin de son règne seulement
qu'il était ainsi; la jeunesse elle-même ne lui put jamais donner une
étincelle d'énergie. Tel on le va voir au sortir des bras de la Dubarry,
dans les transes pusillanimes de la maladie et de la mort, tel il était
avant la Pompadour, avant sa maladie de Metz, avant ces vains éclairs
dont la nation fut dupe un instant et qui lui valurent ce surnom presque
dérisoire de _Bien-aimé_. Il existe un petit nombre de lettres curieuses
de Mme de Tencin au duc de Richelieu, écrites dans le courant de 1743;
informée par son frère, le cardinal, de tout ce qui se passe dans le
Conseil, cette femme spirituelle et intrigante en instruit le duc de
Richelieu, alors à la guerre. Rien que ses propres phrases textuelles
ne saurait rendre l'idée qu'elle avait du roi; il est bon d'en citer
quelque chose ici comme digne préparation à la scène finale qui eut lieu
trente ans plus tard.
«Versailles, 22 juin 1743... Il faudrait, je crois, dit-elle, écrire à
Mme de La Tournelle (Mme de Châteauroux) pour qu'elle essayât de tirer
le roi de l'engourdissement où il est sur les affaires publiques. Ce que
mon frère a pu lui dire là-dessus a été inutile: c'est, comme il vous
l'a mandé, parler aux rochers. Je ne conçois pas qu'un homme puisse
vouloir être nul, quand il peut être quelque chose. Un autre que vous ne
pourrait croire à quel point les choses sont portées. Ce qui se passe
dans son royaume paraît ne pas le regarder: il n'est affecté de rien;
dans le Conseil, il est d'une indifférence absolue; il souscrit à tout
ce qui lui est présenté. En vérité, il y a de quoi se désespérer d'avoir
affaire à un tel homme. On voit que, dans une chose quelconque, son goût
apathique le porte du côté où il y a le moins d'embarras, dût-il être le
plus mauvais.» Et plus loin: «Les nouvelles de la Bavière sont en pis...
On prétend que le roi évite même d'être instruit de ce qui se passe, et
qu'il dit qu'il vaut encore mieux ne savoir rien que d'apprendre des
choses désagréables. C'est un beau sang-froid!» Elle rappelle au duc de
Richelieu la démarche que tenta Frédéric au commencement de la guerre:
ce prince engageait la France à attaquer la reine de Hongrie au centre,
en même temps que, lui, il entrerait en Silésie. «Vous devez vous
ressouvenir que, quand vous vous fîtes annoncer à Choisy, dans un moment
où il était en tête-à-tête avec Mme de La Tournelle pour lui faire part
des propositions du roi de Prusse, il ne montra aucun empressement
pour recevoir l'envoyé, qui voulait lui parler sans conférer avec les
ministres. Ce fut vous qui le pressâtes de vous donner une heure pour
le lendemain; vous fûtes étonné vous-même, mon cher duc, du peu de mots
qu'il articula à cet envoyé, et de ce qu'il était comme un écolier qui a
besoin de son précepteur. Il n'eut pas la force de se décider; il fallut
qu'il recourût à ses Mentors.... Le roi de Prusse jugeait Louis XV
d'après lui;... mais il avait mal vu, et ne tarda point d'abandonner un
allié dont il reconnaissait la nullité, quand il eut retiré tous les
avantages qu'il attendait de la campagne.»
Le roi ira-t-il ou non à l'armée? Il fallut monter à cet effet toute une
machine: «Mon frère, écrit Mme de Tencin, ne serait pas très-éloigné de
croire qu'il serait très-utile de l'engager à se mettre à la tête de
ses armées. Ce n'est pas qu'entre nous il soit en état de commander une
compagnie de grenadiers; mais sa présence fera beaucoup; le peuple aime
son roi par habitude, et il sera enchanté de lui voir faire une démarche
qui lui aura été soufflée. Ses troupes feront mieux leur devoir, et les
généraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur...» On touche là
les ficelles de la campagne tant célébrée de 1744.
Nous pourrions multiplier ces citations accablantes: «Rien dans ce monde
ne ressemble au roi,» écrit-elle en le résumant d'un mot. Tel était
Louis XV dans toute sa force et dans toute sa virilité, à la veille de
ce qu'on a appelé son héroïsme: ce qu'il devint après trente années
encore d'une mollesse croissante et d'un abaissement continu, on le va
voir lorsque, dans sa peur de la mort, il tirera la langue quatorze
fois de suite pour la montrer à ses quatorze médecins, chirurgiens et
apothicaires[307].
[Note 307: Ce que j'ai lu de plus favorable à Louis XV est dans un
petit écrit intitulé: _Portraits historiques de Louis XV et de Mme de
Pompadour, faisant partie des oeuvres posthumes de Charles-Georges
Leroy, pour servir à l'histoire du siècle de Louis XV_; Paris, chez
Valade, imprimeur, rue Coquillière, au X (1802). L'auteur, qui avait eu
l'occasion de voir continuellement Louis XV dans ses chasses dont
il était lieutenant, parle de ce roi d'un ton de vérité plutôt
bienveillante; mais il insiste autant que personne sur sa timidité; sa
défiance de lui-même, son impuissance totale de s'appliquer, et cette
inertie, cette apathie incurable qui ne fit que croître avec les
années.]
On ne peut s'empêcher de penser, à bien regarder la situation de la
France au sortir du ministère du cardinal de Fleury, que si le duc de
Choiseul et Mme de Pompadour elle-même n'étaient venus pour s'entendre,
et redonner quelque consistance et quelque suite à la politique de la
France, la révolution, ou plutôt la dissolution sociale, serait arrivée
trente ans plus tôt; tant les ressorts de l'État étaient relâchés! Et la
nation, les hommes de 89, qui se formaient à l'amour du bien public,
à l'aspect de toutes ces bassesses, n'auraient pas été prêts pour
ressaisir les débris de l'héritage et donner le signal d'une ère
nouvelle.
Il y avait, rappelons-le pour ne pas être injuste dans notre sévérité,
il y avait, au sein de ce Versailles d'alors et de cette Cour si
corrompue, un petit coin préservé, une sorte d'asile des vertus et de
toutes les piétés domestiques dans la personne et dans la famille
du Dauphin, père de Louis XVI. Ce prince estimable et tout ce qui
l'entourait, sa mère, son épouse, ses royales soeurs, toute sa maison,
faisaient le contraste le plus absolu et le plus silencieux aux
scandales et aux intrigues du reste de la Cour. Il serait touchant
de rapprocher les détails de sa fin prématurée, et sa mort si
courageusement chrétienne, de la triste agonie du roi son père.
On raconte qu'à son dernier automne (1765), ayant désiré revoir à
Versailles le bosquet qui portait son nom et dans lequel s'était passée
son enfance, il dit avec pressentiment, en voyant les arbres à demi
dépouillés: «Déjà la chute des feuilles!» Et il ajouta aussitôt: «Mais
on voit mieux le ciel!» Nous avons en ce moment sous les yeux une suite
d'anecdotes et de particularités intéressantes sur ce fils de Louis XV,
qu'a rassemblées M. Varin, conservateur à la bibliothèque de l'Arsenal,
et nous y reviendrons peut-être quelque jour; mais aujourd'hui il nous a
paru utile de présenter isolément, et sans correctif, le spectacle d'une
mort beaucoup moins belle, et qui, dans ses détails les plus domestiques
(c'est le lot des monarchies absolues), appartient de droit à
l'histoire.
Le Dauphin, fils de Louis XV, quelque hommage qu'on soit disposé à
rendre à ses qualités et à ses vertus, n'était pas de ceux desquels on
peut dire autrement que par une fiction de poète: _Tu Marcellus eris_;
tout en lui révèle un saint, mais c'était un roi qu'il eût fallu à la
monarchie et à la France. Louis XVI, héritier des vertus de son père,
ne sut pas être ce roi, et rien n'autorise à soupçonner que le père
lui-même, s'il eût vécu, eût été d'étoffe à l'être. Il reste clair pour
tous qu'avec Louis XV mourant, la monarchie était condamnée déjà, et la
race retranchée. Voyons donc comment Louis XV était en train de mourir.
On ne dira pas: Voilà comment meurent les voluptueux, car les voluptueux
savent souvent finir avec bien de la fermeté et du courage. Louis XV
ne mourut pas comme Sardanapale, il mourut comme mourra plus tard Mme
Dubarry, laquelle, on le sait, montée sur l'échafaud, se jetait aux
pieds du bourreau en s'écriant, les mains jointes: «Monsieur le
bourreau, encore un instant!» Louis XV disait quelque chose de tel à
toute la Faculté assemblée.
Et quel était donc celui qui va épier et prendre ainsi sur le fait les
pusillanimités et les misères du maître durant sa maladie suprême? Dans
cette ancienne monarchie, les rois et les grands ne songeaient pas assez
à qui ils se révélaient ainsi dans leur déshabillé et dans leur ruelle.
Parmi cette foule de courtisans qui se livraient au torrent de chaque
jour, et qui songeaient à profiter de ce qu'ils observaient sans le
dire, il se rencontrait parfois des écrivains et des peintres, des
moralistes et des hommes. Qu'on relise les surprenantes et incomparables
pages de Saint-Simon où revivent les scènes si contrastées de la mort
du grand Dauphin: les princes avaient parfois de tels historiographes
à leur Cour sans s'en douter. Les Condé logeaient dans leur hôtel La
Bruyère. La duchesse du Maine avait parmi ses femmes cette spirituelle
Delaunay qui a écrit: «Les grands, à force de s'étendre, deviennent si
minces, qu'on voit le jour au travers; c'est une belle étude de les
contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.» Et
encore: «Elle (la duchesse du Maine) a fait dire à une personne de
beaucoup d'esprit que _les princes étaient en morale ce que les monstres
sont dans la physique: on voit en eux à découvert la plupart des vices
qui sont imperceptibles dans les autres hommes._» C'est en effet dans
cet esprit qu'il faut étudier les grands, surtout depuis qu'on a appris
à connaître les petits: ce n'est pas tant comme grands que comme hommes
qu'il convient de les connaître. De tout autres qu'eux à leur place
auraient fait plus ou moins de même. La vraie morale à en tirer,
c'est, sans s'exagérer le présent, et tout en y reconnaissant bien des
grossièretés et des vices, de ne jamais pourtant regretter sérieusement
un passé où de telles monstruosités étaient possibles, étaient
inévitables dans l'ordre habituel.
L'homme qui a écrit les pages qu'on va lire n'est pas difficile à
deviner et à reconnaître: son grand-père (lui-même nous l'indique) était
collègue d'un duc de Bouillon durant la maladie du roi à Metz, en 1744,
et le voilà qui se trouve à son tour côte à côte d'un duc de Bouillon
dans cette maladie royale de 1774. Il nomme chacun des principaux
seigneurs qui sont en fonction autour de lui, et s'en distingue; il
n'est donc ni le grand-chambellan (M. de Bouillon), ni le premier
gentilhomme de la chambre (M. d'Aumont); ce ne peut être que leur égal,
le grand-maître de la garde-robe en personne, M. le duc de Liancourt,
qui avait alors la survivance du duc d'Estissac, son père, et qui en
exerçait la charge; c'est celui même que tout le monde a connu et vénéré
sous le nom de duc de La Rochefoucauld-Liancourt, et qui n'est mort
qu'en mars 1827. Voilà le témoin, un des plus vertueux citoyens, un
homme de 89, tel qu'il s'en préparait à cette époque dans tous les
rangs, et particulièrement au sein de la jeune noblesse éclairée et
généreuse. De pareils spectacles, il faut en convenir, étaient bien
propres à exciter de nobles coeurs et à leur donner la nausée des basses
intrigues. Si l'on veut connaître le duc de La Rochefoucauld-Liancourt,
sa vie est partout, son souvenir revit dans de nombreuses institutions
de bienfaisance. Ce fut lui qui, grâce à cette intime charge de
grand-maître de la garde-robe, pénétrant de nuit jusqu'à Louis XVI, le
faisant réveiller pour lui apprendre la prise de la Bastille, et lui
entendant dire comme première parole: _C'est une révolte!_ lui répondit:
_Non, Sire, c'est une révolution!_ Tel est l'homme qui, jeune et
condamné par les devoirs de sa charge à subir le spectacle des derniers
moments de Louis XV, eut l'idée de nous en faire profiter. Ami de M. de
Choiseul, ennemi du ministère d'Aiguillon et de la maîtresse favorite,
il eût pu dire aux approches du danger, comme Saint-Simon à la nouvelle
de la mort de Monseigneur: «La joie néanmoins perçoit à travers les
réflexions momentanées de religion et d'humanité par lesquelles
j'essayois de me rappeler.» A nos yeux comme aux siens, est-il besoin
d'en avertir? de pareils récits et les turpitudes mêmes où ils font
passer ont un sens sérieux: la nécessité et la légitimité de 89 sont au
bout, comme une conséquence irrécusable. La scène où l'on réveille Louis
XVI est le contre-coup fatal de celles où, quinze ans auparavant, on
suivait la fin honteuse de Louis XV. L'enseignement historique ressort
avec toute sa gravité. C'est dans cette conviction qu'en livrant ces
pages au public, nous sommes assuré de ne manquer en rien ni à la
mémoire ni à la pensée de celui qui les a écrites.
Nous reproduisons la copie qui est entre nos mains, sans chercher à y
apporter même la correction, ni à plus forte raison, l'élégance. M.
Lacretelle, qui fut attaché au duc de Liancourt, comme secrétaire intime
pendant les premières années de la Révolution, a raconté, dans un
intéressant chapitre de ses _Dix années d'épreuves_, comment on vivait à
Liancourt, en cette sorte de paradis terrestre, et quelles occupations
rurales, bienfaisantes ou littéraires y variaient les heures: «Après de
laborieuses recherches, écrit M. Lacretelle, après avoir dépouillé une
vaste et touchante correspondance, il (le duc de Liancourt) rédigeait
ses Mémoires[308], les soumettait à ma critique, à ma révision.
J'avoue que ce fut d'abord pour moi une torture que de chercher des
embellissements à un travail tout uni, mais parfaitement conforme au
sujet. Mon style me paraissait à moi-même trop ambitieux et trop fleuri.
Je voyais bien que l'auteur en portait tout bas le même jugement. Il me
dit un jour: _Ma prose fait tache dans la vôtre_. Ce compliment plus ou
moins sincère fut pour moi un avertissement d'user avec réserve de mon
métier de polisseur. Plus j'y mis de discrétion et d'économie, et mieux
nous nous entendîmes.» Nous ne nous sommes pas même cru en droit de nous
permettre ce soin si sobre; à part un ou deux endroits où la copie était
évidemment fautive, nous en avons respecté tout le négligé. Cette copie
provient de celle que possède la Bibliothèque de l'Arsenal, et qui,
perdue dans la masse des papiers de M. de Paulmy, a été récemment
retrouvée par M. Varin.