Il s'est établi depuis quelques années un vrai concours sur Pascal. Le
docteur Reuchlin dans son ouvrage sur Port-Royal, l'Académie française
en proposant l'Éloge de l'auteur des _Pensées_, M. Cousin par son
célèbre Mémoire qui mettait l'ancien texte en question, M. Faugère par
son Édition nouvelle, d'autres encore, ont ouvert une controverse à
laquelle ont pris part les critiques étrangers les plus compétents:
Néander à Berlin, la _Revue d'Édimbourg_ par un remarquable article de
janvier 1847[303], sont entrés dans la lice: il n'a pas fallu moins que la
Révolution de Février pour mettre fin au tournoi. Aujourd'hui le débat
peut être considéré comme à peu près clos; et, sans parler de l'état des
esprits qui ont assez à faire ailleurs, toutes les raisons, tous les
arguments sont sortis tour à tour, tellement que la question semble
épuisée.
[Note 303: L'auteur de cet article est M. Henry Rogers.]
Un des volumes les plus faits pour conduire à une conclusion
satisfaisante est certainement celui que les amis de M. Vinet viennent
de recueillir, et qui se compose des leçons et des articles qu'il a
donnés en différents temps sur ce sujet. Personne n'a pénétré plus avant
que M. Vinet dans la nature morale de Pascal, et n'a fait voir plus
sensiblement que sous le héros chrétien il y avait l'_homme_. Pour ceux
qui lisent les _Pensées_, le génie de l'écrivain a quelquefois donné
le change sur la méthode et sur le fond. L'éclat soudain de cette vive
parole, l'impétuosité et presque la brusquerie du geste et de l'accent,
font croire à quelque chose d'excessif, et même de maladif, qui tient
à une singularité de nature. On se sent en présence d'un individu
extraordinaire. Le travail de M. Vinet consiste à montrer qu'en mettant
à part la qualité si incomparable du talent, tout homme a dans Pascal un
semblable et un miroir, s'il sait bien s'y regarder. Il y a un Pascal
dans chaque chrétien, de même qu'il y a un Montaigne dans chaque homme
purement naturel. Creusez en vous-même, étudiez et sondez votre propre
duplicité, plongez en tous sens au fond de l'abîme de votre coeur, et
vous n'y trouverez pas autre chose que ce que Pascal vous a rendu en
des traits si énergiques et si saillants. La théologie de l'auteur des
_Pensées_, à la bien voir et en la dégageant des accessoires qui n'y
tiennent pas essentiellement, porte en plein sur la nature morale de
l'homme; c'est là sa force et son honneur. On pourrait dire de M. Vinet
lui-même, considéré dans son oeuvre et dans sa vie, qu'il offrait en
quelque sorte l'image d'un Pascal réduit et modéré, d'un Pascal plus
aisément _circoncis_ dans ses essors et dans ses désirs, mais dont le
centre moral était le même et dont le coeur était comme taillé sur le
coeur de l'autre.
J'indique l'esprit du travail de M. Vinet; il serait difficile
d'analyser ici une série de leçons et d'articles critiques qui sont déjà
des analyses. Une idée qui est particulière à M. Vinet et à ses amis, et
que les théologiens protestants ont volontiers accueillie, c'est que les
_Pensées_ de Pascal, dans l'état où les a mises la controverse récente,
et ramenées plus que jamais à l'état de purs fragments grandioses
et nus, sont par là même plus propres à un genre de démonstration
chrétienne qui prend l'individu au vif, et peuvent devenir la base d'une
apologétique véritable, tout entière fondée sur la nature humaine.
Sans me permettre de contredire cette vue, qui se lie étroitement à la
croyance, je ferai seulement remarquer que tel n'était point exactement
le dessein primitif de Pascal, et que, tout en insistant au début sur
les preuves morales intérieures, il n'aurait rien négligé, dans son
ouvrage, de ce qui pouvait saisir l'imagination des hommes et déterminer
indirectement leur persuasion. Il n'aurait point sans doute, comme le
fit plus tard l'illustre auteur du _Génie du Christianisme_, porté ses
principales couleurs sur le côté magnifique ou touchant du catholicisme,
considéré surtout dans ses rapports avec la société; il n'aurait pas
cependant négligé les grandeurs et les beautés aimables de la religion.
Son livre, en un mot, s'il l'avait exécuté comme il l'avait conçu,
n'aurait pas été seulement destiné aux moralistes et aux penseurs; il
aurait eu pour objet d'acheminer et d'entraîner tout un peuple moins
relevé de lecteurs par l'attrait, par le mouvement graduel et l'émotion
presque dramatique d'une marche savamment concertée. La nouvelle
apologétique qu'on pourrait déduire des _Pensées_ de Pascal, telles
qu'on les possède actuellement, ne saurait s'adresser en réalité qu'à un
petit nombre d'esprits et de coeurs méditatifs; et elle mériterait moins
le nom d'_apologétique_ que de s'appeler tout simplement une forte étude
morale et religieuse faite en présence d'un grand modèle.
Quelque nom qu'on lui donne, cette étude ne peut s'entreprendre
désormais en compagnie d'un auxiliaire plus utile et plus sûr que ne
l'est M. Vinet, d'un guide connaissant mieux les profondeurs du monde
moral, ses défilés étroits et ses détours, ses abîmes et même ses orages
cachés.
Ce volume publié par les amis de M. Vinet n'est que le premier de
ceux qui paraîtront successivement, et qui nous offriront les Oeuvres
complètes du savant et pieux auteur. Les volumes suivants contiendront
quelques parties d'un Cours qui embrassait la littérature du
dix-septième siècle et celle du dix-huitième. Les moralistes français y
sont l'objet d'un examen approfondi, et l'on pourra reconnaître dans le
critique qui les juge le coup d'oeil de leur égal et de leur pareil.
Parlant du grand sermonnaire Bourdaloue, et de son existence cachée, en
apparence si calme, si régulière, et d'où il ne nous est parvenu
qu'une parole éloquente, M. Vinet a dit: «Quels Mémoires seraient plus
intéressants que ceux de ce religieux, s'il eût pu songer à les écrire?
Voir, c'est vivre, et Bourdaloue, ayant beaucoup vu, a beaucoup vécu. Et
que savons-nous encore s'il ne vécut que par les yeux? Sa robe n'était
pas cette doublure de chêne ou ce triple airain à travers lequel aucun
dard ne peut pénétrer jusqu'au coeur. Le mouvement de ses artères
n'était pas aussi calme et aussi régulier que l'ordonnance de ses
discours. Bourdaloue était vif, il était prompt, impatient peut-être;
quelques mots de son biographe, qui paraît l'avoir bien connu, laissent
entrevoir qu'il y avait de la fougue dans son tempérament, et que, dans
l'art de maîtriser son coeur, il déploya plus de force encore que dans
l'art de maîtriser sa pensée. La régularité sévère, la facture savante
d'une oeuvre d'art n'est qu'au regard superficiel le signe d'un
équilibre imperturbable de l'âme; les plus passionnés sont quelquefois
les plus austères, et la force qui règle peut avoir le même principe que
la passion qui entraîne et que l'enthousiasme qui crée.»--Si M. Vinet
disait cela de Bourdaloue par manière de conjecture, on peut le lui
appliquer plus sûrement à lui-même: il était de ceux qui vivent d'une
vie complète au dedans, et qui, sans rien laisser éclater, arrivent à
savoir par expérience tout ce qu'il a été donné à l'homme de sentir.
Je lui ai dû, pour mon compte, une des plus vives et des plus sérieuses
impressions que j'aie éprouvées, et que ce nom de Bourdaloue réveille en
moi. Il y a neuf ans[304], je revenais de Rome,--de Rome qui était encore
ce qu'elle aurait dû toujours être pour rester dans nos imaginations la
ville éternelle, la ville du monde catholique et des tombeaux. J'avais
vu dans une splendeur inusitée cette reine superbe: Saint-Pierre m'avait
apparu avec un surcroît de baldaquins et d'or, avec de magnifiques
tentures et des tableaux où figuraient les miracles d'un certain nombre
de nouveaux saints qu'on venait de canoniser. J'avais admiré surtout,
d'un des balcons du Vatican, les horizons lointains d'Albano, vers
quatre heures du soir. En présence de l'Apollon du Belvédère, j'avais vu
notre guide, l'excellent sculpteur Fogelberg[305], qui le visitait presque
chaque jour depuis vingt ans, laisser échapper une larme; et cette larme
de l'artiste m'avait paru, à moi, plus belle que l'Apollon lui-même.
Un bateau à vapeur me transporta en deux jours de Civita-Vecchia à
Marseille, et de là je courus à Lausanne, où j'étais six jours après
avoir quitté Rome. Le lendemain de mon arrivée, au matin, j'allai à la
classe de M. Vinet pour l'entendre,--une pauvre classe de collége, toute
nue, avec de simples murs blanchis et des pupitres de bois. Il y parlait
de Bourdaloue et de La Bruyère. L'Écossais Erskine (le même qu'a traduit
la duchesse de Broglie) était présent comme moi. J'entendis là une leçon
pénétrante, élevée, une éloquence de réflexion et de conscience. Dans
un langage fin et serré, grave à la fois et intérieurement ému, l'âme
morale ouvrait ses trésors. Quelle impression profonde, intime, toute
chrétienne, d'un christianisme tout réel et spirituel! Quel contraste au
sortir des pompes du Vatican, à moins de huit jours de distance! Jamais
je n'ai goûté autant la sobre et pure jouissance de l'esprit, et je n'ai
eu plus vif le sentiment moral de la pensée.
[Note 304: Juin 1839.]
[Note 305: Le sculpteur suédois Fogelberg est mort à Trieste le 21
décembre 1854.]
Aujourd'hui tout cela n'est que souvenir; tant de choses ont péri, tant
d'autres sont en train de s'abîmer en se transformant, que c'est à
peine convenable de venir ainsi rappeler ce qui est déjà si loin de
nous.--Remercions du moins, en courant, les amis et les éditeurs de M.
Vinet de recueillir ce qu'il avait laissé d'épars, et engageons-les,
malgré tout, à continuer de nous donner ce qui reste de son précieux
héritage.
Octobre 1848.
J'ai tant de fois parlé de M. Vinet, que j'ai peut-être le droit de
mettre ici une lettre de lui, la première que j'ai reçue et qui m'est si
honorable. Elle servira en même temps à bien fixer le point de départ
de nos rapports, sur lesquels des critiques estimables (M. Saint-René
Taillandier entre autres) ont parlé un peu au hasard. Je n'ai pas besoin
de faire remarquer que, dans la lettre qu'on va lire, M. Vinet se montre
d'une modestie excessive, et qui va jusqu'à l'humilité. C'était une de
ses faiblesses ou, comme on le voudra, de ses vertus. Dans un premier
voyage que j'avais fait en Suisse pendant l'été de 1837, j'avais appris
à le connaître (sans le voir personnellement) et à l'apprécier. À mon
retour à Paris, je m'empressai de donner à la _Revue des Deux-Mondes_
une étude dont il était le sujet et qui parut le 15 septembre 1837[306].
C'est à cette occasion que M. Vinet m'écrivit:
«Monsieur, on vient de m'envoyer la livraison de la _Revue des
Deux-Mondes_, où se trouve l'article que vous avez bien voulu me
consacrer. Il me serait difficile de vous exprimer tous les sentiments
que j'ai éprouvés en le lisant; je ne les démêle pas très-bien moi-même.
Je ne veux pas vous dissimuler l'espèce d'effroi qui m'a saisi en me
voyant tirer du demi-jour qui me convenait si bien vers une lumière si
vive et si inattendue; ce sentiment est excusable: il y va de trop pour
moi, sous toutes sortes de sérieux rapports, d'être jugé avec une si
extrême bienveillance dans un article dont vous êtes l'auteur et que
vous avez signé. Il faudrait un bien grand fonds d'humilité pour en
prendre facilement et vite mon parti. Cependant, monsieur, je ferais
tort à la vérité, si je ne disais pas que j'ai éprouvé, au milieu de
ma confusion, un vif plaisir, et je me ferais tort à moi-même si je
dissimulais ma reconnaissance, qui a été plus vive encore, et qui a fait
la meilleure partie de mon plaisir. C'en est un encore, dût-il en coûter
à l'amour-propre (et certes vous avez trop ménagé le mien), que de se
voir étudié avec un soin si attentif; tant d'attention ressemble un
peu a de l'affection; et quel profit d'ailleurs n'y a-t-il pas à être
l'objet d'une si pénétrante critique? Vous semblez, monsieur, confesser
les auteurs que vous critiquez; et vos conseils ont quelque chose
d'intime comme ceux de la conscience. Je ferais plaisir peut-être à
votre esprit de délicate observation, si je vous disais le secret
historique de certains défauts de mon style et même de certaines erreurs
de mon jugement. Mais vous m'avez trop généreusement donné de votre
temps pour que je veuille vous en dérober; et j'aime mieux, monsieur,
employer le reste de cette lettre à vous dire combien, sous d'autres
rapports que ceux qui frapperont tout le monde, il m'est précieux
d'avoir un moment arrêté votre attention. La mienne s'attache à
vous depuis longtemps, c'est-à-dire à vos ouvrages; et quoique vous
m'accusiez avec douceur de juger des hommes par leurs livres, je veux
bien vous donner lieu de me le reprocher encore, et vous avouer que
c'est votre pensée intime, votre vrai _moi_, qui m'attache souvent dans
vos écrits. Il me semble qu'après beaucoup d'éloges un peu de sympathie
doit vous plaire; j'offre la mienne à l'emploi que vous faites de
votre talent, qui ne s'est pas contenté d'intéresser l'imagination
et d'effleurer l'âme, mais qui veille aux intérêts sacrés de la vie
humaine; et moi, qu'une espérance sérieuse a pu seule faire écrivain,
je suis heureux que vous ayez reconnu en moi cette intention, que vous
l'ayez aimée; et j'accepte avec reconnaissance les voeux par où vous
terminez votre article. Oui, je désire être lu, et je vous remercie de
m'avoir aidé à l'être; il ne m'est pas permis d'être modeste aux dépens
de la cause que je sers; d'ailleurs on verra bientôt, si l'on y regarde,
que ces doctrines, qui font la vraie valeur de mon livre, ne sont pas à
moi.
[Note 306: Voir au tome II des _Portraits contemporains_.]
«J'apprends, monsieur, que notre Lausanne espère obtenir de vous un
Cours de littérature pour cet hiver, et ce Cours aura pour sujet
_Port-Royal_! Il y a longtemps que je me réjouissais de vous lire; avec
quel intérêt ne vous entendrai-je pas sur une école que je connais trop
peu, mais qui m'est si chère par le peu que j'en connais!
«Veuillez agréer, monsieur, avec mes remerciements, l'hommage de ma
considération respectueuse,