[Note 301: Cet article et le suivant doivent se joindre à celui que
j'ai précédemment consacré à M. Vinet, et qui se trouve au tome II des
_Portraits contemporains_.]
Le canton de Vaud et la Suisse française viennent de perdre leur
écrivain le plus distingué, l'un de ceux qui faisaient le plus d'honneur
à notre littérature. M. Alexandre Vinet est mort le 4 mai (1847) à
Clarens; il n'avait guère que cinquante ans. Profondément estimé en
France de tous ceux qui avaient lu quelques-uns de ses morceaux de
morale et de critique dans lesquels une pensée si forte et si fine se
revêtait d'un style ingénieux et savant, il laisse un vide bien plus
grand que la place même qu'il occupait, et il serait impossible de
donner idée de la nature d'une telle perte à quiconque ne l'a pas vu
au sein de ce monde un peu extérieur à la France, mais si étendu et si
vivant, dont il était l'une des lumières. En Allemagne, en Angleterre,
en Écosse, M. Vinet était connu, consulté; le protestantisme dans ses
différentes formes, et à proportion que la forme y offusquait moins
l'esprit, le vénérait comme un des maîtres et des directeurs les plus
consommés dans la science et dans la pratique évangéliques. Ce n'était
pourtant pas un théologien que M. Vinet. Il n'avait rien de ce que ce
titre fait d'abord supposer, rien surtout de dogmatique; et c'est en
moraliste principalement, c'est par les voies pratiques du coeur qu'il
avait approfondi la foi. Le plus modeste, le plus humble des hommes,
il offrait en lui cette union si rare d'une expérience clairvoyante
et précise, et d'une naïveté d'impressions, d'une sorte d'enfance
merveilleusement conservée; cela donnait à sa personne, à sa
conversation, un grand charme, que sa parole écrite ne rendait pas.
Comme orateur, comme professeur, il avait également une puissance,
une spontanéité de mouvement, un jet qui était dans sa nature, et que
l'écrivain en lui s'interdisait. Toutes ses qualités précises et fines
ont passé dans ses écrits, mais il restera de lui une plus haute encore
et plus chère idée à ceux qui l'ont entendu. Si nous avions besoin
d'une autorité pour appuyer notre sentiment, nous ne craindrions pas
d'invoquer celle même de M. le duc de Broglie, qui, dans les séjours de
chaque année à Coppet, recherchait et goûtait vivement ses entretiens.
En laissant de côté ce qu'il a publié depuis vingt ans sur des questions
religieuses familières à son pays bien plus qu'au nôtre, on aura encore
dans M. Vinet un critique littéraire du premier ordre, et c'est à ce
titre qu'il nous touche particulièrement. Il n'est pas un prosateur ni
un poëte de renom parmi nos contemporains dont M. Vinet n'ait examiné et
pesé les ouvrages; le plus grand nombre de ses articles ont paru dans
_le Semeur_, signés de simples initiales. Chateaubriand, Mme de Staël,
Lamartine, Victor Hugo, Béranger, plusieurs de nos historiens, enfin
presque tous nos illustres ont tour à tour fixé l'attention du plus
scrupuleux et du plus bienveillant des juges; il a même consacré
quelques-uns de ses Cours d'Académie à une suite de leçons régulières
sur la littérature française du XIXe siècle. L'ensemble de ces travaux,
que l'amitié, nous l'espérons, se fera un devoir de recueillir,
formerait l'ouvrage le plus ingénieux et le plus complet sur ce
sujet délicat. La distance où il vivait du monde de Paris aidait
et enhardissait M. Vinet dans son rôle de juge; il ne connaissait
personnellement aucun de ceux dont il avait à parler; leurs livres seuls
lui arrivaient, et il en tirait ses conclusions jusqu'au bout avec
sagacité, avec discrétion, et en penchant plutôt, dans le doute, pour
l'indulgence. Indulgence même n'est pas ici le vrai mot, et c'est
charité qu'il faudrait dire. Oui, il y avait en ce temps-ci un critique
sagace, précis, clairvoyant, et, quand il le fallait, sévère, qui
obéissait en tous ses mouvements à un esprit chrétien de charité. Il en
est résulté à de certains moments, sous sa plume, des pages pleines de
pathétique et d'effusion.
Mais ce n'était pas aux contemporains seulement que M. Vinet réservait
l'application de sa haute faculté critique. Nos moralistes, nos
sermonnaires, ont exercé plus d'une fois son analyse. Montaigne, La
Rochefoucauld, La Bruyère, Bourdaloue, lui ont fourni le sujet de
considérations neuves et pénétrantes. Pascal surtout était son auteur de
prédilection et d'étude; les publications récentes qui ont réveillé la
curiosité autour de ce grand nom avaient été pour M. Vinet une occasion
naturelle de développer ses propres vues, et d'exposer dans Pascal
l'homme et le chrétien. On n'a rien écrit sur ce sujet de plus
intimement vrai et de plus justement senti. La totalité des articles
de M. Vinet sur Pascal, si on les réunissait dans un petit volume,
présenterait, selon moi, les conclusions les plus exactes auxquelles on
puisse atteindre sur cette grande nature tant controversée. Au reste, si
M. Vinet comprenait si bien Pascal, il ne sentait pas moins vivement
les esprits d'une autre famille, et il y eut un jour où lui, l'un des
pasteurs du christianisme réformé, il songea à écrire l'Histoire de
saint François de Sales. Et c'était le même homme qui, dans la _Revue
Suisse_, laissait échapper les pages les plus aimables et les plus
fraîches sur _Robinson Crusoé_.
Les dernières années de M. Vinet ont été remplies de peines sensibles,
et il est à croire que sa vie en a été abrégée. On ne sait pas assez en
France qu'il y a eu en février 1845, dans le petit canton de Vaud, une
révolution du genre de celle dont Genève s'est vue le théâtre en octobre
1846, mais une révolution plus radicale et sans aucun contre-poids.
Ce petit canton heureux et florissant, qui depuis quinze ans était un
modèle d'ordre, de bien-être, de culture intellectuelle et morale, a été
brusquement bouleversé. Quand on voit renverser au nom de la démocratie
une république qui possédait déjà à très-peu près le suffrage universel,
on se demande ce qu'on peut vouloir y introduire de nouveau, et quel
genre de _progrès_ avouable il existe par delà? En fait, c'a été dans
le canton de Vaud le triomphe brutal de la force et des cupidités
grossières mises en lieu et place de l'esprit, du droit et de la
liberté. Quelques hommes plus éclairés, et d'autant plus infidèles, je
ne dirai pas à leur conscience, mais à leur intelligence, menaient
à l'assaut la plèbe aveugle[302]. Par un juste instinct, la violence
s'attaqua d'abord à ce qu'il y avait de plus moral et de plus
intellectuel. Le corps des pasteurs et le corps académique furent les
premiers frappés. M. Vinet personnellement était résigné à tous les
sacrifices; mais, bien qu'il plaçât autre part que dans le monde sa
patrie véritable, il dut souffrir et saigner au dedans pour sa chère
patrie vaudoise ainsi ravagée et rabaissée. Lorsque nous venions parler,
il y a quelques mois, de la mort de Rodolphe Topffer, enlevé à la veille
même de la révolution de Genève, nous aurions pu dire qu'il y avait eu
une opportunité du moins dans cette mort si prématurée, et, rappelant
d'immortels et classiques passages, nous aurions pu, sans parodie, nous
écrier qu'il n'avait pas eu du moins la douleur de voir le Sénat assiégé
et les magistrats réduits par les armes: _Non vidit obsessam Curiam et
clausum armis Senatum_... En parlant de la sorte, nous n'aurions rien
dit d'exagéré. Le cadre ici était petit, mais le patriotisme ne se
mesure pas au cadre. Il n'est point de petites patries, et le coeur
surtout n'y bat ni moins vite ni moins fort que dans les grandes. M.
Vinet n'a pas eu le même bonheur que Topffer; il a vu son cher pays en
proie aux violents, la culture de quinze années détruite en un jour, ses
meilleurs amis dispersés; il a bu tout le calice d'amertume dont était
capable sa nature tendre, et il est à croire que, tout en sentant qu'il
en souffrait et qu'il en mourait, sa belle âme en tirait un nouveau
sujet de rendre grâces et de bénir. Je demande pardon, en parlant de
lui, d'emprunter presque son langage; mais quel autre moyen de faire
comprendre un ordre de pensées si loin de nous?