M. RODOLPHE TOPFFER

Cinq ans à peine s'étaient écoulés depuis que, dans la _Revue des Deux

Mondes_, nous annoncions, pour la première fois, M. Topffer alors peu

connu en France[293], et, dans le _Journal des Débats_ du 13 juin 1846,

nous avions à écrire les lignes suivantes:

«M. Rodolphe Topffer, ce romancier sensible et spirituel, ce dessinateur

plein de naturel et d'originalité, dont les _Nouvelles_ et les _Voyages_

avaient obtenu, dans ces dernières années, tant de succès parmi nous,

vient de mourir à Genève, après une longue et cruelle maladie, le 8

juin, à l'âge de quarante-sept ans...» Et, après quelques détails

biographiques rapides, nous ajoutions: «Pendant assez longtemps le nom

de M. Topffer et sa vogue n'avaient pas franchi le bassin de son cher

Léman; sans ambition, vivant de la vie domestique, dirigeant une

institution qui ne faisait qu'élargir pour lui le cercle de la famille,

il ne voyait dans ses écrits, comme dans ses croquis, que des jeux et

des délassements avec lesquels il se contentait de charmer ou

d'amuser ce qui l'entourait. Pourtant sa réputation s'était étendue

insensiblement; les belles éditions qu'avait données ici M. Dubochet, et

pour lesquelles l'éditeur s'était procuré le concours d'habiles artistes

et particulièrement de l'excellent paysagiste genevois Calame, avaient

nationalisé en France le nom de l'auteur.

[Note 293: Voir au tome II des _Portraits contemporains_.]

M. Topffer, sans rien changer à sa vie modeste, avait fini par percer,

par obtenir son rang, et il jouissait avec douceur des suffrages de

cette estime publique qui, même de loin, ne séparait pas en lui l'homme

de l'artiste et de l'écrivain. C'est à ce moment de satisfaction

légitime et de plénitude, comme il arrive trop souvent, que sa destinée

est venue se rompre: une maladie cruelle a, durant des mois, épuisé ses

forces et usé son organisation avant l'heure, mais sans altérer en rien

la sérénité de ses pensées et la vivacité de ses affections. La douleur

profonde qu'il laisse à ses amis de Genève sera ressentie ici de tous

ceux qui l'ont connu, et elle trouvera accès et sympathie auprès de ces

lecteurs nombreux en qui il a éveillé si souvent un sourire à la fois et

une larme.»

Mais c'est trop peu dire, et ceux qui l'ont lu, qui l'ont suivi tant

de fois dans ces excursions alpestres dont il savait si bien rendre la

saine allégresse et l'âpre fraîcheur, ceux qui le suivront encore avec

un intérêt ému dans les productions dernières où se jouait jusqu'au

sein de la mort son talent de plus en plus mûr et fécond, ont droit

à quelques particularités intimes sur l'écrivain ami et sur l'homme

excellent. L'exemple d'une telle destinée d'artiste est d'ailleurs trop

rare, et, malgré la terminaison précoce, trop enviable, en effet, pour

qu'on n'y insiste pas un peu. Avoir vécu, dès l'enfance et durant

la jeunesse, de la vie de famille, de la vie de devoir, de la vie

naturelle; avoir eu des années pénibles et contrariées sans doute, comme

il en est dans toute existence humaine, mais avoir souffert sans les

irritations factices et les sèches amertumes; puis s'être assis de bonne

heure dans la félicité domestique à côté d'une compagne qui ne vous

quittera plus, et qui partagera même vos courses hardies et vos généreux

plaisirs à travers l'immense nature; ne pas se douter qu'on est artiste,

ou du moins se résigner en se disant qu'on ne peut pas l'être, qu'on

ne l'est plus; mais le soir, et les devoirs remplis, dans le cercle du

foyer, entouré d'enfants et d'écoliers joyeux, laisser aller son crayon

comme au hasard, au gré de l'observation du moment ou du souvenir; les

amuser tous, s'amuser avec eux; se sentir l'esprit toujours dispos,

toujours en verve; lancer mille saillies originales comme d'une source

perpétuelle; n'avoir jamais besoin de solitude pour s'appliquer à

cette chose qu'on appelle un art; et, après des années ainsi passées,

apprendre un matin que ces cahiers échappés de vos mains et qu'on

croyait perdus sont allés réjouir la vieillesse de Goëthe, qu'il en

réclame d'autres de vous, et qu'aussi, en lisant quelques-unes de vos

pages, l'humble Xavier de Maistre se fait votre parrain et vous désigne

pour son héritier: voilà quelle fut la première, la plus grande moitié

de l'existence de Topffer. La seconde moitié n'est pas moins heureuse ni

moins simple: quand la célébrité fut venue, il resta le même; rien ne

fut changé à ses habitudes, à ses pensées. Si l'étude réfléchie s'y mêla

un peu plus peut-être, s'il surveilla un peu plus du coin de l'oeil ce

qui avait d'abord ressemblé à de pures distractions, on ne s'en aperçut

pas auprès de lui: il demeura l'homme du foyer, de l'institution

domestique, le maître et l'ami de ses élèves. On me dit, à propos de

ces élèves, qu'ils ne voulaient jamais aller en vacances, tant il les

attachait et les captivait par cette éducation vive, libre, naturelle,

pourtant solide, sans mollesse ni gâterie. Ce merveilleux talent

d'artiste ne se réservait en rien pour le public, et il continuait de se

dépenser _en nature_ autour de lui. Lui, de son côté, il y trouvait son

compte en expérience continuelle, en observation naïve. Quand on est

moraliste et qu'on n'observe que des hommes faits, on court risque de

tourner au La Rochefoucauld et au La Bruyère; si le regard se reporte au

contraire sur une jeunesse honnête et chaque jour renouvelée, on

garde la fraîcheur du coeur jusque dans la connaissance du fond, la

consolation dans les mécomptes, une vue plus juste de la nature morale

dans ses ressources et dans son ensemble. Je ne sais qui a dit que

l'expérience dans certains esprits ressemble à l'eau amassée d'une

citerne: elle ne tarde pas à se corrompre. Pour Topffer, l'expérience

ressemblait plutôt à une source courante et sans cesse variée sous le

soleil.

Ainsi, heureux et sage, la célébrité n'avait introduit aucune agitation

étrangère dans sa vie, aucune ambition dans son âme. Au dernier jour,

comme il y a vingt ans, voué tout entier à ce qu'il appelait _le charme

obscur des affections solides_, on l'eût vu accoudé, le soir, entre son

vénérable père, sa digne compagne, ses nombreux enfants et quelques amis

de choix, confondre le sérieux dans la gaieté, et faire éclore la leçon

en passe-temps. Il continuait de vivre et de jouer sous ces mille formes

que lui dictait un secret instinct; le crayon jouait sous ses doigts,

et la saillie accompagnait le crayon, comme un air qu'on sait suit

naturellement les paroles. Aussi, malgré ses souffrances des derniers

temps, malgré les douleurs si légitimes et si inconsolables qu'il laisse

en des coeurs fidèles, pourrait-on se risquer à trouver que cette fin

même est heureuse, et que sa destinée tranchée avant l'heure a pourtant

été complète, si un père octogénaire ne lui survivait: les funérailles

des fils, on l'a dit, sont toujours contre la nature quand les parents y

assistent.

Depuis quelques années, la santé de Topffer, longtemps florissante,

paraissait décliner sans qu'il en sût la cause. Il n'accusait que

ses yeux, dont l'état de douleur s'aggravait et ne laissait pas de

l'alarmer. En 1842, il fit avec son pensionnat son dernier grand voyage

alpestre au mont Blanc et au Grimsel. Nous en avons sous les yeux le

récit et les dessins, que M. Dubochet se propose de publier comme un

tome second des _Voyages en zigzag_. Jamais, selon nous, Topffer n'a

mieux fait et n'a été davantage lui-même. Il semblait, dès le jour du

départ, se dire que ce voyage serait le dernier; il embrassait, pour

ainsi dire, d'une dernière et plus vivifiante étreinte cette grande

nature dont il comprenait si bien les moindres accidents, les sévérités

ou les sourires, _l'âpreté d'un roc_, comme il dit, _la grâce d'une

broussaille_. Son triple talent d'observateur de caractères, de

paysagiste expressif et d'humoriste folâtre, s'y croise et s'y combine

presque à chaque page; le pressentiment fatal à demi voilé s'y fait jour

aussi: «Cette fois, en déposant le bâton de voyageur, nous dit-il, celui

qui écrit ces lignes se doute tristement qu'il ne sera pas appelé à le

reprendre de sitôt... Pour voyager avec plaisir, il faut pouvoir tout

au moins regarder autour de soi sans précautions gênantes, et affronter

sans souffrance le joyeux éclat du soleil. Tel n'est pas son partage

pour l'heure. Que si, par un bienfait de Dieu, cette infirmité de vue

n'est que passagère, alors, belles montagnes, fraîches vallées, bois

ombreux, alors, rempli d'enchantement et de gratitude, jusqu'aux confins

de l'arrière-vieillesse il ira vous redemander cet annuel tribut de vive

et sûre jouissance que, depuis tantôt vingt ans[294], vous n'avez pas

cessé une seule fois de lui payer!»

[Note 294: C'est, en effet, de 1823 que datait la première excursion

pédestre de Topffer. Lorsqu'on aura publié ce dernier voyage de 1842,

on aura sous les yeux la série de toutes ses courses depuis 1837. Il

restera encore à publier quelques-unes de celles d'auparavant, qu'il

avait également disposées pour l'impression.]

En novembre 1843, il écrivait à une personne de Paris, et pourquoi ne

le dirais-je pas tout simplement? il m'écrivait à moi-même ces lignes

aimables et familières, dans lesquelles il s'exagérait beaucoup trop

sans doute la nature du service dont il parlait; mais, même à ce titre,

elles me sont précieuses, elles m'honorent, elles me vengeraient au

besoin de certains reproches qu'on me fait parfois de m'aller prendre

d'abord à des talents moins en vue; elles le peignent enfin dans sa

modestie sincère et dans sa façon allègre de porter ses maux:

«Bonjour,... monsieur, vous ne me reconnaissez point! Je suis cet enfant

de Genève dont vous voulûtes bien être parrain dans le temps. J'étais

bien petit alors, et je ne suis pas plus grand aujourd'hui; néanmoins

je ne vous ai point oublié, et c'est pourquoi, bien que je n'aie rien à

vous dire, je n'éprouve pas que le silence soit l'expression convenable

de la bonne amitié que je vous porte et de la reconnaissance que je vous

ai vouée, à vous et à M. de Maistre, mon autre parrain[295].

[Note 295: C'est bien à M. Xavier de Maistre, et à lui seul, que

convient ce titre de _parrain_ que lui donnait Topffer. C'est à M. de

Maistre que nous dûmes nous-même de mieux fixer notre attention sur

celui qu'il adoptait si ouvertement. M. de Maistre, qui vit à cette

heure en Russie et qui s'y défend de son mieux, dit-il, contre l'âge et

le climat, octogénaire comme le père de Topffer, aura eu la douleur, lui

aussi, de voir disparaître ce filial héritier.]

«Que vous dirai-je donc, monsieur, n'ayant rien à vous dire? Je vous

dirai que M. R... m'a apporté des compliments que vous lui aviez

remis pour moi et qui m'ont fait un bien grand plaisir. Il avait eu

l'avantage. M. R..., de vous aller voir. Sur quoi je me suis informé

auprès de lui de choses qui me tiennent à coeur. Devinez lesquelles?

vous ne le pourriez pas. «Si vous êtes abordable, si vous êtes un homme

avec lequel un provincial, qui irait à Paris, pourrait, tel quel, au

coin du feu, s'entretenir bonnement, sans lorgnon ni manchettes; si vous

êtes, etc., etc.» Sur tous ces points, M. R... m'a édifié si bien, et

tout s'est trouvé être tellement à mon gré, qu'il n'y a aucun doute que

je me promets d'aller quelque jour frapper à votre porte, monsieur, et

vous demander la faveur d'un bout de soirée employé en causeries. Comme

j'ai les yeux dans un état misérable, et que les docteurs inclinent de

plus en plus vers un temps de repos complet et récréatif, j'espère les

amener à m'ordonner de faire une pointe en Angleterre et un séjour à

Paris que je n'ai pas revu depuis 1820 et que j'aimerais revoir de la

même façon, c'est-à-dire perdu, flâneur, et, dans toute cette population

entassée, connaissant seulement trois personnes choisies.

«Figurez-vous, monsieur, combien je suis malheureux: depuis près d'un

an condamné à ne presque pas lire par mes yeux, à ne presque pas écrire

aussi. Restent des leçons à donner: c'est une façon pas mauvaise de

tuer le temps, mais ce n'est rien de plus. J'en suis à avoir envie

d'apprendre à fumer: l'on dit qu'enveloppé de ces bouffées odorantes,

les heures coulent vagues et rêveuses, et qu'avec de l'habitude on

devient stagnant comme un Turc. Sûrement vous ne fumez pas, sans quoi

je vous prierais de me dire bien franchement ce qu'il en est de cette

doctrine, et si elle est fondée en raison...»

Malgré cette fatigue d'organes, il ne travaillait pas moins, quoi qu'il

en dît; il ne travaillait que plus, et comme s'il eût voulu combler les

instants. Calame, le sévère paysagiste, qui le premier abordait par son

pinceau les hautes conquêtes alpestres tant rêvées par son ami, venait

dîner les dimanches d'hiver avec lui; entre ces deux hommes de franche

nature, auxquels se joignait quelquefois M. Topffer le père, non moins

passionné qu'eux pour son art, c'était des joutes de dessins, de lavis,

qui produisaient dans la soirée une foule de vivantes pages. On peut

juger des _Réflexions et menus propos_ qui s'y mêlaient et qui donnaient

le motif, par le morceau de Topffer sur le _paysage alpestre_, inséré

dans la _Bibliothèque de Genève_ vers ce temps[296]. C'est en 1844 que

l'état de maladie se déclara décidément et devint sérieux. Topffer

venait à peu près de terminer le roman de _Rosa et Gertrude_, dont la

donnée et les situations lui avaient été suggérées par un rêve, et qu'il

composa d'abord tout d'une haleine. Il alla prendre les eaux de Lavey.

Son séjour à ces tristes bains produisit un charmant cahier de paysages

qui fut publié au bénéfice des pauvres baigneurs de l'endroit. Ces bains

d'ailleurs n'avaient produit aucun résultat; l'affaiblissement, la

maigreur augmentaient; une fatigue insurmontable enchaînait déjà le

malade sur un canapé. Son courage, plus fort que ses misères, tenait

bon, et ses collègues de l'Académie le virent jusqu'au terme des cours

se traîner à son devoir[297]. Pour la première fois il renonça à son

voyage annuel avec sa jeune bande, et il allait partir pour son cher

Cronay[298], petit bien de famille appartenant à sa femme, où il se

réjouissait de passer les vacances, quand le voile se déchira. Je ne

fais que transcrire ici les témoignages les plus proches[299]. Ce n'était

pas des yeux que venait son mal, mais d'un gonflement redoutable de la

rate et du foie. Il fallut sur-le-champ partir pour Vichy. Il ressentit

d'abord, en y arrivant, une grande impression de solitude; le bruit

et la vanité qui, jusque dans la maladie, continuent de faire la vie

apparente de ces grands rendez-vous, l'offusquaient; il avait, si l'on

ose le dire, quelques préventions un peu exagérées contre ce qu'il

appelait notre beau monde; nature _genuine_, comme disent les Anglais,

il avait avant tout horreur du factice; mais il ne tarda pas à s'y lier

d'un commerce en tout convenable à son caractère et à son esprit avec

quelques personnes qui lui prodiguèrent un intérêt affectueux, et

particulièrement avec M. Léon de Champreux, de Toulouse: «J'ai rarement

vu, nous écrit M. de Champreux, autant de naïveté et de bonhomie

réunies à un esprit plus piquant, plus original; chaque parole dans sa

conversation était un trait; mais, bon et affectueux par-dessus tout, sa

plaisanterie était toujours inoffensive. Rien, même dans ses écrits, ne

peut donner idée du charme de son intimité. Les horribles douleurs qu'il

endurait n'altéraient en rien son égalité d'humeur, et, entre deux

plaintes sur ce qu'il souffrait, il laissait échapper une de ces

adorables saillies qui en faisaient un homme tout à fait à part.»

[Note 296: Septembre 1843.]

[Note 297: Il y était professeur de _belles-lettres générales_ depuis

1832.]

[Note 298: Près d'Yverdun.]

[Note 299: Je les dois à M. Sayous, parent et ami de Topffer, et qui

l'a si bien connu par l'esprit et par le coeur.]

La fin du séjour à Vichy fut triste, le retour fut lamentable: après

quelques jours pourtant, il sembla que le mal avait un peu cédé, et

l'ardeur du malade pour le travail aurait pu même donner à croire qu'il

était guéri. Durant ces mois d'automne et d'hiver (1844-1845), on le

vit dessiner, en le refondant, _M. Cryptogame_, composer et publier

son _Histoire d'Albert_ en scènes, à la plume, puis son _Essai de

Physiognomonie_. Après quoi il reprit la suite de son _Traité du lavis à

l'encre de Chine (Menus-Propos d'un Peintre Genevois)_ et en acheva

une partie assez considérable et complètement inédite, dans laquelle,

remuant et discutant à sa manière les plus intéressantes questions de

l'esthétique, il a écrit, nous assurent de bons juges, des pages bien

neuves et les plus sérieuses qui soient sorties de sa plume. Son

ambition n'était pas de proposer une nouvelle théorie après toutes

celles des philosophes; c'était en peintre et pour sa satisfaction comme

tel, et pour l'intelligence de son art adoré, qu'il s'appliquait depuis

des années à ce genre d'écrits, y revenant chaque fois avec une force

d'application nouvelle. Ce qui redoublait son zèle en réjouissant son

âme, c'était de voir que la nouvelle école de paysage, florissante à

Genève, marchait hardiment dans cette voie dont il avait été, lui, comme

un pionnier infatigable: cette haute couronne alpestre si belle de

simplicité, de magnificence et de grandeur, il lui semblait qu'un art

généreux, en la reproduisant, allait en doter deux fois sa patrie.

Ainsi il cherchait instinctivement dans ses travaux favoris, dans la

poursuite de ses projets les plus chers, une défense énergique contre

la tristesse qui menaçait de l'abattre. Dans la conversation même, il

s'animait très-vite; l'intérêt des idées qu'elle faisait naître le

rendait complètement à son état naturel, et jamais son entretien n'était

sans quelques-uns de ces traits amusants, inattendus, qui lui étaient

particuliers. Mais au fond, depuis la fatale découverte et la

perspective mortelle, quelque chose de grave et de résigné, de religieux

sans mots ni phrases du sujet, dominait dans sa pensée et se révélait

indirectement dans ses discours par une plus grande douceur et une

plus grande indulgence de jugement. Dès cette époque, le journal où il

consignait les détails relatifs à ses affaires privées se remplit de

pensées personnelles, qui permettraient de suivre l'enchaînement de ses

impressions, de ses alarmes, de ses espérances, de ses consolations

aussi. Ce journal est aux mains de M. Vinet, qui en saura tirer le miel

savoureux et la salutaire amertume.

Mais pourquoi prolonger ces longs mois d'agonie? ils ne furent bientôt

plus pour Topffer qu'une suite de pertes graduelles, de déchirements

avant-coureurs. Vers la fin de l'hiver il dut renoncer à son pensionnat,

dont le fardeau lui avait jusque-là été si léger. Quittant avec un

serrement de coeur sa chère maison de la promenade Saint-Antoine, il

alla à Mornex, tiède village du Salève, se préparer à un second voyage

de Vichy. Avant de partir, il eut la douleur de voir mourir sa mère. Au

retour de Vichy (août 1845) après divers essais de séjour aux champs, il

revint à Genève. Hors d'état d'écrire, ou du moins de composer, encore

moins de dessiner, il imagina alors de _peindre_, ce qu'il pouvait

faire dans une posture encore possible. Appuyé sur les deux bras de son

fauteuil, un petit chevalet placé devant lui, il peignait avec ardeur,

avec un bonheur qui fut le dernier de sa vie; c'était la première fois,

depuis un ou deux essais tentés à l'âge de dix-huit ans, qu'il lui

arrivait de peindre à l'huile. Ses yeux, qui s'étaient opposés dès sa

jeunesse à ce qu'il continuât, il n'avait plus à les ménager désormais,

et il leur demandait comme une dernière sensation d'artiste ce jeu,

cette harmonie des couleurs vers laquelle il se sentait irrésistiblement

appelé; il s'enivrait d'un dernier rayon. Calame venait lui donner des

conseils, et les petits tableaux assez nombreux qu'il a exécutés durant

ces deux mois à peine attestent quelle était sa profonde vocation

native. Mais bientôt cette dernière diversion cessa; et dès lors, durant

les mois et les semaines du rapide déclin, il n'y aurait plus à noter

que les délicatesses de son âme toujours ouverte et sensible à tout,

les soins tendrement ingénieux d'une admirable épouse, la sollicitude

unanime de tout ce qui l'approchait, jusqu'à ce qu'enfin à son tour,

accompagné de la cité tout entière qui lui faisait cortége, ce qui

restait de lui sur la terre s'achemina, le 11 juin, _vers cette dernière

allée de grands hêtres qui mènent au Champ du repos_. C'est ainsi que

lui-même nous les a montrés autrefois dans son gai récit de _la Peur_;

c'est ainsi qu'il y revenait plus mélancoliquement dans son dernier

roman de _Rosa et Gertrude_.

Il y a pour nous à dire quelque chose de ce roman qu'on va lire[300], et

qui ne jurera en rien avec le récent souvenir funèbre. C'est une douce

histoire, touchante, simple, savante pourtant de composition et sans en

avoir l'air. Un bon pasteur y tient la plume et y garde jusqu'au bout la

parole, M. Bernier, digne collègue de M. Prévère. Un jour, dans une

rue écartée de Genève, par un temps de bise, en allant porter des

consolations à un agonisant, M. Bernier a rencontré deux jeunes filles

innocemment rieuses, qui se tenaient par le bras et se garaient de leur

mieux contre les bouffées du vent. Comment il s'intéresse au premier

aspect à ces deux jeunes personnes étrangères, comment il les remet dans

leur chemin qu'elles avaient perdu, comment il les rencontre de temps en

temps et se trouve peu à peu et sans le vouloir mêlé à leur destinée:

tout cela est raconté avec une simplicité et un détail ingénu qui finit

par piquer la curiosité elle-même. Le bon pasteur, dans son récit, garde

parfaitement le ton qui lui est propre, et rien ne le fait s'en

départir jamais. On peut dire de lui ce que l'auteur a dit de certains

dessinateurs d'après nature, qu'il réussit à exprimer ses vues et ses

impressions «sinon habilement, du moins avec une naïveté sentie, avec

une gaucherie fidèle.» L'habileté est de la part de l'auteur qui se

cache si bien derrière. Il y a un vrai charme à ce parler du bon

vieillard, chez qui la candeur est toujours éclairée par la charité et

par les lumières de l'Évangile. Si l'auteur a voulu montrer dans ce

ministre (et il l'a voulu en effet) combien avec un esprit juste, avec

un coeur pur et droit, exercé par la pratique chrétienne, guidé par les

inspirations de l'Écriture, et muni d'une vigilance et d'une observation

continuelles, on peut se trouver en fin de compte plus avisé que les

malicieux, plus habile que les habiles, et véritablement un maître

prudent et consommé dans les traverses les plus délicates de la vie

comme dans les choses du coeur, il a complètement réussi. Les singuliers

embarras de M. Bernier, chargé des deux nouvelles ouailles qu'il s'est

données, ses tribulations croissantes et toujours consolées, depuis le

moment où il sort de l'hôtel au milieu des rires en les tenant chacune

sous un bras, jusqu'au jour où il les recueille chez lui dans sa propre

chambre et où la grossesse de la pauvre Rosa se déclare, ces incidents

survenant coup sur coup et l'un à l'autre enchaînés sont touchés avec un

art secret, et ménagés avec une conduite qui fait l'intérêt du fond.

Le Doyen de Killerine, ou le révérend Primerose, dans des situations

analogues, ont une teinte assez prononcée de ridicule, que l'excellent

M. Bernier sait mieux éviter. On sourit de lui, mais on n'a que le temps

de sourire. Cet homme simple, et dont le lecteur croit devancer parfois

la sagacité, se trouve toujours au niveau de chaque crise et la fait

tourner à bien. Il y a des scènes parfaitement belles, celle, par

exemple, du départ improvisé de M. Bernier, lorsque, tout sanglant de

la chute qu'il vient de faire, il monte, de force et d'adresse, dans

la voiture où le baron de Bulow enlevait les deux amies. Le moment où

Gertrude lui apprend la grossesse de Rosa et où son premier sentiment,

au milieu du surcroît d'anxiété qui lui en revient, est d'aller à la

jeune mère et de la bénir, arrache des larmes par sa sublimité simple.

Toutes les scènes qui se rapportent à la mort de Rosa sont d'une haute

beauté morale; il sera sensible à tout lecteur que celui qui les a si

bien conçues et représentées travaillait, lui aussi, en vue du sujet

même, c'est-à-dire du suprême instant et qu'il peignait _d'après

nature_.

[Note 300: Ces pages ont été écrites pour être publiées d'abord en

tête du roman même.]

Il y a quelques défauts dans la forme, dans le style, et nous les dirons

sincèrement. Topffer, on le sait, a une langue à lui; il suit à sa

manière le procédé de Montaigne, de Paul-Louis Courier. Profitant de sa

situation excentrique en dehors de la capitale, il s'était fait un

mode d'expression libre, franc, pittoresque, une langue moins encore

genevoise de dialecte que véritablement _composite_; comme l'auteur des

_Essais_, il s'était dit: «C'est aux paroles à servir et à suivre, et

que le gascon y arrive, si le françois n'y peut aller.» Cette veine lui

est heureuse en mainte page de ses écrits, de ses voyages; il renouvelle

ou crée de bien jolis mots. Qui n'aimerait chez lui, par exemple, l'âne

qui _chardonne_, le gai voyageur qui _tyrolise_ aux échos? Mais le goût

a parfois à souffrir aussi de certaines duretés, de rocailles, pour

ainsi dire, que rachètent bientôt après, comme dans une marche alpestre,

la pureté de l'air et la fraîcheur. On rencontre de ces duretés ainsi

rachetées dans le charmant récit de _Rosa et Gertrude_. En voulant

conserver à M. Bernier le ton exact d'un ministre évangélique, l'auteur

a, en quelques endroits, multiplié les termes familiers aux réformés, et

qui ne les choquent pas comme étant tirés des vieilles traductions de

la Bible qu'ils lisent journellement. Cela, pour nous, ne laisse pas

de heurter et de faire disparate en plus d'un lieu; il y aurait eu

certainement moyen, sans rien altérer, de mieux fondre. En nous

permettant, même en ce moment, cette libre critique, nous avons voulu

témoigner l'entière sincérité de notre jugement et nous maintenir le

droit de dire bien haut, comme nous nous plaisons à le faire, que

l'histoire de _Rosa et Gertrude_ est une des lectures les plus douces,

les plus attachantes et les plus saines qui se puissent goûter.

1er octobre 1846.

Portraits littéraires, Tome III · 第 35 / 77 题