Lundi, 18 octobre (1728).
«Je ne crois pas qu'on se plaigne de la manière dont je suis sorti
de Saint-Germain. Je n'ai pas même emporté mes habits. Un honnête
homme doit l'être jusque dans les bagatelles. Vous m'avez entretenu
pendant huit ans; je vous ai bien servi: ainsi, autant tenu, autant
payé.»
Prevost se croit parfaitement en règle par l'effet du bref qui le
concerne et qu'il suppose déjà publié par l'évêque d'Amiens; aussi
il plaisante et pousse la raillerie jusqu'à l'offensive. Il rappelle
aux supérieurs de la Congrégation leur faiblesse dans l'affaire de
la Constitution Unigenitus: «_Vous avez reçu si respectueusement la
Constitution, que je ne saurois douter que vous ne receviez de même
un bref qui vient de la même source.» Il ne craint pas de montrer
le bout de l'escopette, de laisser entrevoir au besoin, si on l'y
force, toute une série de _Provinciales_ nouvelles, déjà en
embuscade, et prêtes à faire feu sur les rangs de la Congrégation:
«_Il est injuste_, dit-il, _que les Jésuites en fournissent toujours
la matière._» Prevost a du faible pour les Jésuites, quoiqu'il les
ait deux fois quittés. Dans une autre lettre qu'on va lire, on verra
qu'il a pratiqué l'une de leurs maximes, et que s'il a prononcé à
haute voix la formule de ses voeux comme bénédictin, il se vante d'y
avoir ajouté tout bas les _restrictions intérieures_ qui devaient un
jour l'autoriser à les rompre. En comprenant d'ailleurs que Prevost,
de l'humeur dont on le connaît, a dû avoir inévitablement à se
plaindre des préventions et des tracasseries monacales, on ne
saurait juger que ces préventions aient été tout à fait sans motif
et sans fondement: il se chargeait lui-même de les justifier par
l'issue. On l'avait soupçonné d'être dangereux; mais ne prouvait-il
pas lui-même qu'il pouvait aisément le devenir? Sans prétendre peser
les torts, on sent qu'il y avait entre la vie monastique et lui de
ces incompatibilités d'humeur qui devaient s'accumuler à la longue
et finir par un éclatant divorce.
Cette lettre de Prevost était encore signée _Prevost, B_. Il se croyait
toujours _bénédictin_. Lorsqu'il apprit que son plan avait manqué
et qu'il se trouvait dans la situation d'un fugitif que personne ne
protégeait, il songea à sa sûreté personnelle très-compromise. Il
n'avait voulu que changer de branche, mais, la dernière branche lui
faisant défaut, il prit son grand vol, et, comme on dit, la clef des
champs. Réfugié en Hollande, il s'y mit à vivre des faciles productions
d'une plume qui était déjà toute taillée. C'est de là que, trois ans
après, il écrivait la lettre suivante à l'un de ses anciens amis de la
Congrégation de Saint-Maur, dom de La Rue, savant éditeur d'Origène.
Dans cette lettre tout amicale, le côté affectueux, aimable et obligeant
de l'abbé Prevost se développe avec grâce. On rentre ici dans les tons
qui lui sont habituels, et dont il n'était précédemment sorti que par
nécessité.
«Mon Révérend Père,
Comme mon changement ne regarde que l'enveloppe et qu'il n'y en
a aucun dans mes sentiments ni dans le fond de mon caractère, je
conserve toujours chèrement la mémoire de mes anciens amis, et je
suis en Hollande le même qu'à Paris à l'égard de tous ceux à qui je
dois de l'estime et de la reconnoissance. Je souhaiterois, par le
même principe, qu'ils conservassent aussi pour moi quelque chose de
leur ancienne amitié. Vous êtes, mon Révérend Père, un de ceux que
je serois le plus ravi de voir dans ces sentiments. Je n'ai jamais
pensé là-dessus de deux façons, et M. le docteur Walker a pu vous
rendre témoignage que j'ai célébré mille fois votre mérite dans les
meilleures compagnies de Londres avec tout le zèle qu'inspirent
la vérité et l'amitié. Je fais la même chose en Hollande, où j'ai
l'avantage d'être vu aussi de fort bon oeil de tout ce qu'il y a de
personnes de distinction. On y attend impatiemment votre Origène, et
je vous assure que, dans le grand nombre de lieux où j'ai quelque
accès, la moitié de sa réputation y est déjà bien établie. J'ai
toujours été persuadé, mon Révérend Père, qu'on ne risque rien à
vous louer beaucoup, et que les effets ne peuvent que faire honneur
à mon jugement quand votre ouvrage paraîtra. En attendant, s'il y
avoit quelque chose en quoi je pusse vous rendre mes services, soit
ici, soit en Angleterre, où j'ai toujours d'étroites relations, je
vous offre mes soins avec une sincérité qui se fera connoître encore
mieux dans l'occasion. Je les offre de même à vos amis, qui ont été
autrefois les miens, à dom Lemerault, à dom Thuillier, et je les
prie de croire qu'il n'entre que de l'estime et de l'affection dans
mes offres. C'est avec beaucoup de chagrin que je me suis vu privé
ici du plaisir de voir dom Thuillier. Je n'appris son arrivée
qu'après son départ, et je fus très-affligé d'entendre dire à
plusieurs personnes qu'il étoit parti avec l'opinion que j'avois
évité à dessein de lui parler et de le voir. Le Ciel m'est témoin
que c'eût été pour moi une très-vive satisfaction, et que j'ai fort
regretté de l'avoir perdue. Quelle raison aurois-je eue de le fuir?
Je vis, grâce au ciel, sans reproche; tel en Hollande qu'à Paris,
point dévot, mais réglé dans ma conduite et dans mes moeurs, et
toujours inviolablement attaché à mes vieilles maximes de droiture
et d'honneur. J'espère les conserver jusqu'au tombeau. Qu'on me
rende un peu de justice, on conviendra que je n'étois nullement
propre à l'état monastique, et tous ceux qui ont su le secret de ma
vocation n'en ont jamais bien auguré. S'il y a quelque chose à me
reprocher, c'est d'avoir rompu mes engagements; mais est-on bien sûr
que j'en aie jamais pris d'indissolubles? Le Ciel connoît le fond de
mon coeur, c'en est assez pour me rendre tranquille. Si les hommes
le connoissoient comme lui, ils sauroient que de malheureuses
affaires m'avoient conduit au noviciat comme dans un asile, qu'elles
ne me permirent point d'en sortir aussitôt que je l'aurois voulu, et
que, forcé par la nécessité, je ne prononçai la formule de mes
voeux qu'avec toutes les restrictions intérieures qui pouvoient
m'autoriser à les rompre. Voilà le mystère. Les hommes en jugent
à leur façon, mais ma conscience me répond que le Ciel en juge
autrement, et cela me suffit. Cependant j'avoue que le respect
humain auroit été capable de me retenir dans mes chaînes, si je
n'eusse fait réflexion, que la moitié du monde vaut bien l'autre, et
que la même démarche qui me feroit peut-être perdre quelque estime
en France m'en attireroit beaucoup en Angleterre et en Hollande.
C'est ce que j'éprouve heureusement. On sait faire ici quelque
distinction entre ceux qui se mettent au large par esprit de
débauche et ceux qui ne cherchent qu'à vivre dans une honnête et
paisible liberté. J'en ai des preuves tous les jours dans les
marques d'amitié et de considération que je reçois de tout le monde.
Je vis donc avec beaucoup de tranquillité et d'agréments. L'étude
fait ma principale occupation. Je compte de donner incessamment
le 1er tome de M. de Thou, il est fini; mais je suis bien aise
d'attendre l'édition latine d'Angleterre. Je suppose néanmoins
qu'elle ne tardera pas trop longtemps; car on me presse beaucoup de
faire paroître la mienne. J'ai travaillé mes notes avec beaucoup
de soin, et je me flatte que cela donnera quelque avantage à ma
traduction sur celle dont on nous menace à Paris.
«Je vous souhaite, mon Révérend Père, une parfaite santé et beaucoup
de contentement, et je forme ce souhait avec la même sincérité de
coeur que vous m'avez connue lorsque nous demeurions sous le même
toit. Permettez que je salue ici très-humblement dom Thuillier, dom
Lemerault, dom Du Plessis, dom Montfaucon, et tous ceux d'entre
vos RR. PP. qui ne me haïssent point. Si vous voulez m'employer à
quelque chose pour votre service, mon adresse est _A M. d'Exiles,
chez M. Neaulme, sur la place de la Cour, à La Haye_. J'ai l'honneur
d'être avec toute l'estime possible, mon Révérend Père, votre
très-humble et très-obéissant serviteur,
«L. PREVOST, A La Haye, 10 novembre 1731.»
La naïveté avec laquelle Prévost confesse à son ami ses _restrictions
intérieures,_, ménagées à travers ses voeux, et s'en autorise comme
d'une précaution toute simple, est bien propre à faire sourire; l'élève
de La Flèche s'y découvre ingénument. Ce qui paraîtra plus digne d'un
homme, c'est cette réflexion si juste, que _la moitié du monde vaut bien
l'autre_, et que ce qu'on perd dans l'opinion sur une rive de l'Escaut,
on le regagne en estime sur l'autre rive. «Plaisante justice qu'une
rivière borne!» a dit Pascal après Montaigne; Prévost le redit après
tous deux. Chez lui pourtant la réflexion ne venait qu'à la suite de
l'action et à titre d'excuse; il obéissait avant tout à l'entraînement.
On trouve d'assez curieux renseignements sur sa personne et sur sa
situation vers cette époque de sa vie, dans le récit du _Voyage
littéraire_ de Jordan. Ce Français de Berlin, qui visita en 1733 Paris
et Londres, rencontra dans cette dernière ville Prévost, et avec son
style plat il le peint sous des traits assez fidèles: «Je trouvai ce
même jour, dit-il, M. Prevost d'Exiles. C'est un homme fin qui joint à
la connoissance des belles-lettres celle de la théologie, de l'histoire
et de la philosophie. Il a de l'esprit infiniment, et surtout _cet
esprit de développement_ si nécessaire dans les matières métaphysiques.
Tout le monde connoît les agréments de son style. Je ne parlerai point
de sa conduite, ni d'_une action criminelle dont il s'est rendu coupable
à Londres; cela ne me regarde point. Je ne le considère que par rapport
à ses talents. Cela n'est-il pas excusable dans un voyageur?»
Prévost a du malheur; voilà cette terrible accusation de
Lenglet-Dufresnoy, cette accusation au criminel, qui reparaît chez un
honnête étranger, chez un homme de cette _autre moitié du monde_, auprès
de laquelle il comptait si bien trouver grâce. Au reste, Jordan n'est
pas en défense contre l'éloquent abbé; il se laisse gagner à ses
manières civiles, au charme abondant de cette parole qu'on voit d'ici
se dérouler; et à quelques pages plus loin, on lit dans le courant du
Journal: «J'eus une conversation fort agréable avec M. Prevost, que l'on
trouve tous les jours plus aimable, savant et spirituel. Il travaille à
l'_État des Sciences en Europe_. Il est très-capable de réussir dans un
pareil ouvrage, et de nous donner une belle histoire revêtue de tous les
agréments de la diction.» Puis, le comparant à Voltaire qui est en train
de composer son _Siècle de Louis XIV_, et qu'il nous représente comme
_un jeune homme maigre, qui parait attaqué de consomption_, l'honnête
Jordan souhaite à l'un plus de santé et à l'autre plus d'aisance. La
correspondance de Voltaire nous montre en effet que Prevost, dans un de
ces moments de gêne auxquels il était si sujet (juin 1740), prit sur lui
de recourir à l'opulent poète, non sans lui faire, comme critique, des
offres de service en retour.
Au tome VI du _Pour et Contre_ (1735), parlant du _Voyage_ de Jordan qui
venait de paraître, Prevost touche quelques mots de l'accusation, à la
fois vague et grave, dont il s'y voit l'objet; mais, soit qu'il se sente
la conscience moins nette, soit que les compliments mêlés à ce mauvais
propos l'aient amolli, il répond moins vivement qu'il n'avait fait,
l'année précédente, à Lenglet-Dufresnoy: «Je me suis attendu, depuis mon
retour en France, dit-il, à ces galanteries de MM. les protestants,
et je ne suis pas fâché d'avoir occasion de m'expliquer sur la seule
manière dont je veux y répondre. S'ils prétendent décrier mon caractère,
je défie la calomnie la plus envenimée de faire impression sur les
personnes de bon sens dont j'ai l'honneur d'être connu. S'ils en veulent
à mes foiblesses, je leur passe condamnation, et ils me trouveront
toujours prêt à renouveler l'aveu que j'ai déjà fait au public. Qu'ils
les déguisent après cela sous toutes sortes de formes, je leur aurai
beaucoup d'obligation s'ils peuvent contribuer à augmenter mon
repentir.» On ne peut certes rien de plus humble et de plus fait
pour désarmer; cette action _criminelle_ commise à Londres, et qui
n'empêchait pas le coupable d'y séjourner, était, je l'espère, quelque
délit amoureux, un de ces crimes qui, après tout, laissent subsister
l'honnête homme [287].
[Note 287: J'indique, un peu à regret, pour ceux qui veulent tout
savoir, les anecdotes sur l'abbé Prevost qui se trouvent au tome
111, page 149 et suiv. des _Mélanges historiques, satiriques_... de
Bois-Jourdain. On y voit qu'il fut un moment arrêté à cause d'une
mauvaise affaire qui lui arriva étant en Angleterre. On y trouve ce
petit portrait de l'homme au physique: «Ce moine défroqué est toujours
habillé comme un officier de cavalerie. Il a un extérieur sage, modeste
et prévenant.»]
C'était le moment où s'imprimait _Manon Lescaut_. Remarquez bien que
l'exact Berlinois n'a gardé d'en parler, tandis qu'il s'étend sur les
mérites scientifiques et métaphysiques de l'abbé Prevost, et sur un
livre soi-disant sérieux dont on ne sait même plus s'il a jamais été
achevé. Les contemporains, surtout les plus gens de poids et les plus
appliqués, ne laissent pas d'être sujets à ces petites bévues-là.
En revanche, celui-ci nous apprend encore que Prevost s'est donné
le plaisir, dans ses _Mémoires d'un Homme de qualité_, de faire des
portraits de ses anciens confrères de Saint-Maur, et de les loger dans
la bibliothèque du monastère de Saint-Laurent à l'Escurial. Il est
dommage qu'on n'ait pas la clef des noms, mais on sent bien que le
romancier peint ici d'après ses souvenirs. Ce supérieur général,
grossier, sans naissance, sans mérite, aux manières dures, et qui ne
fait nul cas des savants parce qu'il ignore jusqu'aux premiers éléments
des sciences, n'est autre peut-être que celui à qui Prévost adressait
cette lettre railleuse et à demi menaçante en partant; je le soupçonne
fort d'être le général de la Congrégation de Saint-Maur, dom Alidon en
personne. Les autres portraits qui suivent, plus fins, plus nuancés
et assaisonnés de malice, sont évidemment d'après nature. Le père
_Erasmos_, qui unit en lui deux hommes si divers, si dissemblables, tour
à tour savant aimable et moine bourru, nous apparaît plein de vie dans
sa singularité; de tels originaux se copient et ne s'inventent pas.
Tout à côté on rencontre le père _Tirman_, qui a de l'esprit et de
l'érudition; «mais, comme il n'a pas la tête des plus fortes, on craint
qu'à force de la charger la voiture ne se brise.» Il serait piquant
de savoir à quel docte confrère des De La Rue et des Montfaucon
s'appliquaient ces divers signalements. On mettrait ainsi des
physionomies distinctes à des figures qui de loin nous semblent toutes
les mêmes, et d'une ennuyeuse monotonie sous le froc.
Si les bénédictins avaient laissé de ces vivants souvenirs chez Prevost,
il est à croire qu'il en avait laissé aussi dans son passage parmi eux;
mais la trace ne s'en est point conservée. Cet ancien ami, par exemple,
dom De La Rue, à qui il écrivit une lettre si affectueuse, sur quel
ton lui fit-il réponse? et osa-t-il même se compromettre jusqu'à lui
répondre? La note officielle que l'on garda du transfuge dans les
registres de la Communauté, si l'on daigna en garder une, dut être à peu
près dans le genre de celle-ci, que nous trouvons chez dom Grenier:
«Dom Prevost, dit d'Exiles, surnom emprunté, après avoir été
successivement deux fois jésuite et deux fois soldat, fit profession
dans la Congrégation de Saint-Maur en 1721. Son père, procureur du
Roi à Hesdin, assista à sa profession; la veille, il lui avoit donné
les avis salutaires qu'un père respectable pouvoit donner à un fils:
il lui tint ce propos entre autres, en présence de la Communauté de
Saint-Wandrille, si je ne me trompe, que s'il manquoit de son vivant
aux engagements qu'il étoit parfaitement libre de contracter ou de
ne pas contracter, il le chercheroit par toute la terre pour lui
brûler la cervelle. Dom Prevost commença à faire connoître son goût
pour les lettres par une pièce contre les amours du Régent. Mais il
la supprima lui-même, avant que les supérieurs en fussent instruits,
par un quiproquo heureux et pour son auteur et pour le corps dont il
étoit membre. Il professa à Saint-Germer avec applaudissement.»
Avoir _professé à Saint-Germer avec applaudissement_, c'était là
l'épisode qui protégeait un peu sa mémoire de ce côté du cloître. Chaque
canton du monde tour à tour met la gloire dans ce qui l'intéresse et
ce qui le sert. La note précédente fournirait d'ailleurs une nouvelle
preuve, s'il en était besoin, de l'absurdité d'une anecdote qui courut
dans le temps. On avait raconté que Prevost, jeune, au sortir du
collège, avait eu une liaison amoureuse dans sa ville natale, et qu'un
jour son père étant venu lui faire une scène chez sa maîtresse qu'il
avait maltraitée, l'amant en fureur avait précipité du haut d'un
escalier le bonhomme, qui, sans accuser personne, était mort des suites
de sa chute: on prétendait expliquer de la sorte la brusque vocation du
coupable et son entrée chez les bénédictins. Un petit-neveu de l'abbé
Prevost avait démenti cette anecdote par une lettre adressée à la
_Décade philosophique_ (20 thermidor an XI); il lui avait suffi de
rappeler que le père de l'abbé Prevost n'était mort qu'en 1739,
c'est-à-dire à une date où son fils, âgé de quarante-deux ans, avait eu
le temps de sortir du cloître et d'épuiser bien d'autres aventures. Dans
la note précédente, nous voyons que, loin que ce soit le fils qui tue le
père, c'est le père qui menace de tuer son fils, dans le cas où celui-ci
viendrait à rompre ses voeux. Ces Prevost avaient la parole vive
comme l'imagination, mais avec eux beaucoup de choses se passaient en
paroles[288].
[Note 288: L'anecdote de l'abbé Prevost, parricide sans le vouloir,
peut se lire dans les _Mémoires d'un Voyageur qui se repose_, de Dutens
(tome II, page 282); elle est mise dans la bouche de l'abbé Barthélémy
causant à Chanteloup. Ce serait l'abbé Prevost qui, dans un souper
d'amis, aurait lui-même le premier raconté l'anecdote que répétait
l'abbé Barthélémy. C'est une suite d'_on dit_ et de propos de table ou
de salon, pour amuser.]
Les méchants propos qui avaient poursuivi Prevost durant la partie
orageuse de sa vie ne respectèrent pas toujours sa mémoire. Collé, au
tome III de son _Journal_ (décembre 1763), annonçant la mort du
grand romancier, s'exprime sur son compte en termes bien durs, bien
flétrissants; mais il en parle d'après d'anciens ouï-dire et en homme
qui ne paraît point l'avoir personnellement connu. Il suffirait, pour
combattre le mauvais effet des paroles de Collé, et pour prouver que
Prevost resta digne jusqu'à la fin de la société des honnêtes gens,
d'opposer le témoignage de Jean-Jacques, qui, dans ses _Confessions_
(partie II, livre VIII), parle de l'abbé qu'il avait beaucoup vu, comme
d'un homme très-aimable, très-simple; Jean-Jacques seulement ajoute
qu'on ne retrouvait pas dans sa conversation le coloris de ses ouvrages.
Ce feu, cette vivacité que Jordan lui avait vue à Londres vingt ans
auparavant, avait sans doute diminué avec l'âge; les fatigues d'une vie
nécessiteuse, et tour à tour agitée ou abandonnée; devaient à la longue
se faire sentir et produire des sommeils. Il y avait du La Fontaine chez
l'abbé Prevost. Peintre immortel de la passion, mais surtout peintre
naïf, cette naïveté survivait sans doute chez lui aux autres traits et
dominait dans sa personne. C'est dans ses ouvrages (et je l'ai fait
ailleurs) qu'il convient de prendre une entière et véritable idée de son
esprit et de son âme. Lui-même il a dit avec un mélange de satisfaction
et d'humilité qui n'est pas sans grâce: «On se peint, dit-on, dans ses
écrits; cette réflexion serait peut-être trop flatteuse pour moi.» Il
a raison; et pourtant cette règle de juger de l'auteur par ses écrits
n'est point injuste, surtout par rapport à lui et à ceux qui, comme lui,
joignent une âme tendre et une imagination vive à un caractère faible;
car si notre vie bien souvent laisse trop voir ce que nous sommes
devenus, nos écrits nous montrent tels du moins que nous aurions voulu
être.