La vie de l'abbé Prevost fut, on le sait, romanesque comme ses écrits.
Entré adolescent chez les Jésuites, il en sortit pour être soldat; puis
il y rentra comme novice, pour en sortir encore; il revint aux armes,
il les quitta de nouveau, et parut vouloir _faire une fin_, en prenant
l'habit de bénédictin en 1724. Malgré tant d'aventures, il n'avait pas
vingt-cinq ans, et sa jeunesse commençait à peine. Durant les sept
années qu'il passa dans la docte Congrégation de Saint-Maur, il
dissimula de son mieux, il fit effort sur lui-même; mais la nature
l'emporta, et il rompit ses liens par une fuite éclatante en 1728.
C'est à cette époque de son séjour dans l'Ordre et de sa sortie que se
rapportent quelques pièces qu'il nous a été permis de recueillir. Elles
se trouvent aux manuscrits de la Bibliothèque du Roi dans les paquets de
dom Grenier (n° 5 du 15e paquet); elles nous ont été signalées par
un investigateur instruit, M. Damiens, et nous devons à MM. les
conservateurs de la Bibliothèque l'autorisation de les publier.
[Note 285: Cet article complète à quelques égards celui que nous avons
déjà donné sur l'abbé Prevost, et qui se trouve au tome I des _Portraits
littéraires_.--On est encore revenu sur lui au tome IX des _Causeries du
Lundi_.]
Lorsque Prevost se décida à sortir de la Congrégation de Saint-Maur, il
ne songeait d'abord qu'à se retirer à Cluny, où la règle était moins
austère; il voulait simplement, comme il va nous le dire, quitter la
Congrégation pour _passer dans le grand Ordre_, changer de branche au
sein du même Ordre. Mais les choses tournèrent autrement. Le bref de
translation qu'il avait obtenu de Rome, et qui devait être publié, ou,
selon les termes canoniques, _fulminé_ à Amiens, se trouva brusquement
accroché et resta sans effet. Prevost, qui n'avait pas été informé de
ce contre-temps et qui crut la chose faite, sortit, le jour convenu, de
Saint-Germain-des-Prés: «Il se rendit au jardin du Luxembourg, nous dit
son biographe[286], où on l'attendoit avec un habit ecclésiastique. La
métamorphose se fit dans ce jardin. L'habit monacal fut renvoyé à
Saint-Germain-des-Prés... Il avoit laissé dans sa cellule trois lettres
pour le Père général, le Père prieur, et un religieux de ses amis.»
C'est une des deux premières lettres qui a été conservée dans les
paquets de dom Grenier, et que nous donnons ici. Cet adieu de Prevost
à son supérieur le peint au naturel et plus au complet qu'on ne l'a vu
nulle part encore; on y sent percer, à travers les termes d'un respect
fort dégagé, un accent d'ironie et une pointe de menace qui a son
piquant, et qu'on n'est pas accoutumé de trouver sous sa plume. Mais
lisons d'abord, nous raisonnerons après:
«Mon Révérend Père,
«Je ferai demain ce que je devrois avoir fait il y a plusieurs
années, ou plutôt ce que je devrois ne m'être jamais mis dans la
nécessité de faire; je quitterai la Congrégation pour passer dans le
grand Ordre. De quoi m'avisois-je, il y a huit ans, d'entrer parmi
vous? et vous, mon Révérend Père, ou vos prédécesseurs, de quoi vous
avisiez-vous de me recevoir? Ne deviez-vous pas prévoir, et moi
aussi, les peines que nous ne manquerions pas de nous causer tôt ou
tard, et les extrémités fâcheuses où elles pourroient aboutir? J'ai
eu chez vous de justes sujets de chagrin; la démarche que je vais
faire vous chagrinera peut-être aussi: voyons de quel côté est
l'injustice.
[Note 286: En tête des _Pensées_ de l'abbé Prevost, 1764.]
«Il est certain, mon Révérend Père, que je me suis conduit dans la
Congrégation d'une manière irréprochable. Si j'ai des ennemis parmi
vous, je ne crains pas de les prendre eux-mêmes à témoin. Mon
caractère est naturellement plein d'honneur. J'aimois un corps
auquel j'étois attaché par mes promesses; je souhaitois d'y être
aimé; et, fait comme je suis, j'aurois perdu la vie plutôt que
de commettre quelque chose d'opposé à ces deux sentiments. J'ai
d'ailleurs les manières honnêtes et l'humeur assez douce; je rends
volontiers service; je hais les murmures et les détractions; je
suis porté d'inclination au travail, et je ne crois pas vous avoir
déshonoré dans les petits emplois dont j'ai été chargé. Par quel
malheur est-il donc arrivé qu'on n'a jamais cessé de me regarder
avec défiance dans la Congrégation, qu'on m'a soupçonné plus d'une
fois des trahisons les plus noires, et qu'on m'en a toujours cru
capable, lors même que l'évidence n'a pas permis qu'on m'en accusât?
J'ai des preuves à donner là-dessus qui passeroient les bornes d'une
lettre, et, pour peu que chacun veuille s'expliquer sincèrement,
l'on conviendra que telle est à mon égard la disposition de presque
tous vos religieux. J'avois espéré, mon Révérend Père, que la grâce
que vous m'aviez faite de m'appeler à Paris pourrait effacer des
préventions si injustes, ou qu'elle les empêcheroit du moins
d'éclater. Cependant on m'écrit de province qu'un visiteur, se
vantant à table d'avoir contribué à m'y faire venir, en a donné
pour raison que j'y serois moins dangereux qu'autre part, et qu'il
falloit d'ailleurs tirer de moi tout ce qu'on peut du côté des
sciences, puisqu'il seroit contre la prudence de me confier des
emplois. Un séculier, homme d'honneur et de distinction, m'a assuré,
par un billet écrit exprès, qu'il avoit entendu dire à peu près la
même chose à Votre Révérence. Vous conviendrez, mon Révérend Père,
que cela est piquant pour un honnête homme. Tout autre que moi se
croiroit peut-être autorisé à vous marquer son ressentiment par des
injures; mais, je vous l'ai déjà dit, ce n'est pas mon caractère.
Trouvez bon seulement que j'évite par ma retraite une persécution
que je mérite si peu. Quittons-nous sans aigreur et, sans violence.
J'ai perdu chez vous, dans l'espace de huit ans, ma santé, mes yeux,
mon repos, personne ne l'ignore; c'est être assez puni d'y avoir
demeuré si longtemps. N'ajoutez point à ces peines celles que
j'aurois à souffrir si j'apprenois que vous voulussiez vous opposer
aux démarches que je fais pour m'en délivrer. Je vous déclare que
vos oppositions seroient inutiles par les sages mesures que j'ai
su prendre. Je vous respecte beaucoup, mais je ne vous crains
nullement, et peut-être pourrois-je me faire craindre si vous
en usiez mal; car autant je suis disposé à rendre justice à la
Congrégation sur ce qu'elle a de bon, autant devez-vous compter que
je relèverois vivement ses endroits faibles si vous me poussiez à
bout, ou si j'apprenois seulement que vous en eussiez le dessein. Ne
me forcez point à vous donner en spectacle au public. On pourroit
faire revivre les _Provinciales_: il est injuste que les Jésuites en
fournissent toujours la matière, et vous jugeriez si je réussis dans
ce style-là. Je compte, mon Révérend Père, que sans en venir à ces
extrémités, qui ne feroient plaisir ni à vous ni à moi, vous voudrez
bien consentir au changement de ma condition. Vous avez reçu si
respectueusement la Constitution, que je ne saurois douter que vous
ne receviez de même un bref qui vient de la même source. Faites-moi
la grâce de m'écrire un mot à Amiens, sous cette simple adresse:
_A M. Prevost, pour prendre à la poste_; ou, si vous aimez mieux,
prenez la peine d'adresser votre lettre à M. d'Ergny, grand
pénitencier et chanoine, mon parent, qui voudra bien me la remettre.
Vous n'ignorez pas d'ailleurs le _petità et non obtentà_. J'ai
l'honneur d'être, avec bien du respect, mon Révérend Père, votre
très-humble et très-obéissant serviteur,