LÉONTES.--J'aurai l'air amical, comme tu me le conseilles. (Il sort.)

CAMILLO, _seul_.--O malheureuse reine!--Mais moi, à quelle position

suis-je réduit?--Il faut que je sois l'empoisonneur du vertueux

Polixène; et mon motif pour cette action, c'est l'obéissance à un

maître, à un homme qui, en guerre contre lui-même, voudrait que tous

ceux qui lui appartiennent fussent de même.--En faisant cette action,

j'avance ma fortune.--Quand je pourrais trouver l'exemple de mille

sujets qui auraient frappé des rois consacrés et prospéré ensuite, je

ne le ferais pas encore; mais puisque ni l'airain, ni le marbre, ni

le parchemin ne m'en offrent un seul, que la scélératesse elle-même se

refuse à un tel forfait..., il faut que j'abandonne la cour; que je

le fasse ou que je ne le fasse pas, ma ruine est inévitable. Étoiles

bienfaisantes, luisez à présent sur moi! Voici le roi de Bohême.

(Entre Polixène.)

POLIXÈNE.--Cela est étrange! Il me semble que ma faveur commence à

baisser ici! Ne pas me parler!--Bonjour, Camillo.

CAMILLO.--Salut, noble roi.

POLIXÈNE.--Quelles nouvelles à la cour?

CAMILLO.--Rien d'extraordinaire, seigneur.

POLIXÈNE.--A l'air qu'a le roi, on dirait qu'il a perdu une province,

quelque pays qu'il chérissait comme lui-même. Je viens dans le moment

même de l'aborder avec les compliments accoutumés; lui, détournant ses

yeux du côté opposé, et donnant à sa lèvre abaissée le mouvement du

mépris, s'éloigne rapidement de moi, me laissant à mes réflexions sur ce

qui a pu changer ainsi ses manières.

CAMILLO.--Je n'ose pas le savoir, seigneur...

POLIXÈNE.--Comment, vous n'osez pas le savoir! vous n'osez pas? Vous

le savez, et vous n'osez pas le savoir pour moi? C'est là ce que vous

voulez dire; car pour vous, ce que vous savez, il faut bien que vous le

sachiez, et vous ne pouvez pas dire que vous n'osez pas le savoir. Cher

Camillo, votre visage altéré est pour moi un miroir où je lis aussi

le changement du mien; car il faut bien que j'aie quelque part à cette

altération en trouvant ma position changée en même temps.

CAMILLO.--Il y a un mal qui met le désordre chez quelques-uns de nous,

mais je ne puis nommer ce mal, et c'est de vous qu'il a été gagné, de

vous qui pourtant vous portez fort bien.

POLIXÈNE.--Comment! gagné de moi? N'allez pas me prêter le regard

du basilic: j'ai envisagé des milliers d'hommes qui n'ont fait que

prospérer par mon coup d'oeil, mais je n'ai donné la mort à aucun.

Camillo... comme il est certain que vous êtes un gentilhomme plein de

science et d'expérience, ce qui orne autant notre noblesse que peuvent

le faire les noms illustres de nos aïeux, qui nous ont transmis la

noblesse par héritage, je vous conjure, si vous savez quelque chose

qu'il soit de mon intérêt de connaître, de m'en instruire; ne me le

laissez pas ignorer en l'emprisonnant dans le secret.

CAMILLO.--Je ne puis répondre.

POLIXÈNE.--Une maladie gagnée de moi, et cependant je me porte bien! Il

faut que vous me répondiez, entendez-vous, Camillo? Je vous en conjure,

au nom de tout ce que l'honneur permet (et cette prière que je vous fais

n'est pas des dernières qu'il autorise), je vous conjure de me déclarer

quel malheur imprévu tu devines être prêt de se glisser sur moi, à

quelle distance il est encore, comment il s'approche, quel est le

moyen de le prévenir, s'il y en a; sinon, quel est celui de le mieux

supporter.

CAMILLO.--Seigneur, je vais vous le dire, puisque j'en suis sommé au nom

de l'honneur et par un homme que je crois plein d'honneur. Faites donc

attention à mon conseil, qui doit être aussi promptement suivi que je

veux être prompt à vous le donner, ou nous n'avons qu'à nous écrier,

vous et moi: _Nous sommes perdus!_ Et adieu.

POLIXÈNE.--Poursuivez, cher Camillo.

CAMILLO.--Je suis l'homme chargé de vous tuer.

POLIXÈNE.--Par qui, Camillo?

CAMILLO.--Par le roi.

POLIXÈNE.--Pourquoi?

CAMILLO.--Il croit, ou plutôt il jure avec conviction, comme s'il

l'avait vu de ses yeux ou qu'il eût été l'agent employé pour vous y

engager, que vous avez eu un commerce illicite avec la reine.

POLIXÈNE.--Ah! si cela est vrai, que mon sang se tourne en liqueur

venimeuse et que mon nom soit accouplé au nom de celui qui a trahi le

meilleur de tous; que ma réputation la plus pure se change en une odeur

infecte qui offense les sens les plus obtus, en quelque lieu que je me

présente, et que mon approche soit évitée et plus abhorrée que la plus

contagieuse peste dont l'histoire ou la tradition aient jamais parlé!

CAMILLO.--Jurez, pour le dissuader, par toutes les étoiles du ciel et

par toutes leurs influences; vous pourriez aussi bien empêcher la mer

d'obéir à la lune que réussir à écarter par vos serments ou ébranler

par vos avis le fondement de sa folie: elle est appuyée sur sa folie, et

elle durera autant que son corps.

POLIXÈNE.--Comment cette idée a-t-elle pu se former?

CAMILLO.--Je l'ignore, mais je suis certain qu'il est plus sûr d'éviter

ce qui est formé que de s'arrêter à chercher comment cela est né. Si

donc vous osez vous fier à mon honnêteté, qui réside enfermée dans

ce corps, que vous emmènerez avec vous en otage, partons cette nuit:

j'informerai secrètement de l'affaire vos serviteurs, et je saurai les

faire sortir de la ville par deux ou par trois à différentes poternes.

Quant à moi, je dévoue mon sort à votre service, perdant ici ma fortune

par cette confidence. Ne balancez pas; car, par l'honneur de mes

parents, je vous ai dit la vérité: si vous en cherchez d'autres preuves,

je n'ose pas rester à les attendre; et vous ne serez pas plus en sûreté

qu'un homme condamné par la propre bouche du roi, et dont il a juré la

mort.

POLIXÈNE.--Je te crois. J'ai vu son coeur sur son visage. Donne-moi ta

main, sois mon guide, et ta place sera toujours à côté de la mienne. Mes

vaisseaux sont prêts, et il y a deux jours que mes gens attendaient mon

départ de cette cour.--Cette jalousie a pour objet une créature bien

précieuse; plus elle est une personne rare, plus cette jalousie doit

être extrême: et plus il est puissant, plus elle doit être violente;

il s'imagine qu'il est déshonoré par un homme qui a toujours professé

d'être son ami; sa vengeance doit donc, par cette raison, en être plus

cruelle. La crainte m'environne de ses ombres; qu'une prompte fuite soit

mon salut et sauve la gracieuse reine, le sujet des pensées de Léontes,

mais qui est sans raison l'objet de ses injustes soupçons. Viens,

Camillo; je te respecterai comme mon père, si tu parviens à sauver ma

vie de ces lieux. Fuyons.

CAMILLO.--J'ai l'autorité de demander les clefs de toutes les poternes:

que Votre Majesté profite des moments: le temps presse; allons,

seigneur, partons. (Ils sortent.)

Le conte d'hiver · 第 10 / 33 题