Une salle d'honneur dans le palais.
LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE, CAMILLO, _et suite_.
POLIXÈNE.--Déjà le berger a vu changer neuf fois l'astre humide des
nuits, depuis que nous avons laissé notre trône vide; et j'épuiserais,
mon frère, encore autant de temps à vous faire mes remerciements, que je
n'en partirais pas moins chargé d'une dette éternelle. Ainsi, comme un
chiffre placé toujours dans un bon rang, je multiplie, avec un merci,
bien d'autres milliers qui le précèdent.
LÉONTES.--Différez encore quelque temps vos remerciements: vous vous
acquitterez en partant.
POLIXÈNE.--Seigneur, c'est demain: je suis tourmenté par les craintes de
ce qui peut arriver ou se préparer pendant notre absence. Veuillent les
dieux que nuls vents malfaisants ne soufflent sur mes États, et ne me
fassent dire: mes inquiétudes n'étaient que trop fondées! et d'ailleurs
je suis resté assez longtemps pour fatiguer Votre Majesté.
LÉONTES.--Mon frère, nous sommes trop solide pour que vous puissiez
venir à bout de nous.
POLIXÈNE.--Point de plus long séjour.
LÉONTES.--Encore une huitaine.
POLIXÈNE.--Très-décidément, demain.
LÉONTES.--Nous partagerons donc le temps entre nous; et, en cela, je ne
veux pas être contredit.
POLIXÈNE.--Ne me pressez pas ainsi, je vous en conjure. Il n'est point
de voix persuasive; non, il n'en est point dans le monde, qui pût me
gagner aussitôt que la vôtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma
présence vous était nécessaire, quand le besoin exigerait de ma part un
refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y mettre obstacle, ce serait
me punir de votre affection; et un plus long séjour deviendrait
pour vous une charge et un embarras; pour nous épargner ces deux
inconvénients, adieu, mon frère.
LÉONTES.--Vous restez muette, ma reine? Parlez donc.
HERMIONE.--Je comptais, seigneur, garder le silence jusqu'à ce que vous
l'eussiez amené à protester avec serment qu'il ne resterait pas; vous le
suppliez trop froidement, seigneur. Dites-lui que vous êtes sûr que
tout va bien en Bohême; le jour d'hier nous a donné ces nouvelles
satisfaisantes: dites-lui cela, et il sera forcé dans ses derniers
retranchements.
LÉONTES.--Bien dit, Hermione.
HERMIONE.--S'il disait qu'il languit de revoir son fils, ce serait une
bonne raison; et s'il dit cela, laissez-le partir; s'il jure qu'il en
est ainsi, il ne doit pas rester plus longtemps, nous le chasserons
d'ici avec nos quenouilles.--(_A Polixène._) Cependant je me hasarderai
à vous demander de nous prêter encore une semaine de votre royale
présence. Quand vous recevrez mon époux en Bohême, je vous recommande de
l'y retenir un mois au delà du terme marqué pour son départ: et pourtant
en vérité, Léontes, je ne vous aime pas d'une minute de moins, que toute
autre femme n'aime son époux.--Vous resterez?
POLIXÈNE.--Non, madame.
HERMIONE.--Oh! mais vous resterez.
POLIXÈNE.--Je ne le puis vraiment pas.
HERMIONE.--Vraiment? Vous me refusez avec des serments faciles; mais
quand vous chercheriez à déplacer les astres de leur sphère par des
serments, je vous dirais encore: Seigneur, on ne part point. Vraiment
vous ne partirez point: le _vraiment_ d'une dame a autant de pouvoir que
le _vraiment_ d'un gentilhomme. Voulez-vous encore partir? forcez-moi de
vous retenir comme prisonnier, et non pas comme un hôte; et alors vous
payerez votre pension en nous quittant, et serez par là dispensé de tous
remerciements; qu'en dites-vous? êtes-vous mon prisonnier, ou mon hôte?
Par votre redoutable _vraiment_, il faut vous décider à être l'un ou
l'autre.
POLIXÈNE.--Votre hôte, alors, madame! car être votre prisonnier
emporterait l'idée d'une offense, qu'il m'est moins aisé à moi de
commettre qu'à vous de punir.
HERMIONE.--Ainsi je ne serai point votre geôlier, mais votre bonne
hôtesse. Allons, il me prend envie de vous questionner sur les tours de
mon seigneur et les vôtres, lorsque vous étiez jeunes. Vous deviez faire
alors de jolis petits princes.
POLIXÈNE.--Nous étions, belle reine, deux étourdis, qui croyaient qu'il
n'y avait point d'autre avenir devant eux, qu'un lendemain semblable à
aujourd'hui, et que notre enfance durerait toujours.
HERMIONE.--Mon seigneur n'était-il pas le plus fou des deux?
POLIXÈNE.--Nous étions comme deux agneaux jumeaux, qui bondissaient
ensemble au soleil, et bêlaient l'un après l'autre; notre échange mutuel
était de l'innocence pour de l'innocence; nous ne connaissions pas l'art
de faire du mal, non: et nous n'imaginions pas qu'aucun homme en fit.
Si nous avions continué cette vie, et que nos faibles intelligences
n'eussent jamais été exaltées par un sang plus impétueux, nous aurions
pu répondre hardiment au ciel, _non coupables_, en mettant à part la
tache héréditaire.
HERMIONE.--Vous nous donnez à entendre par là que depuis vous avez fait
des faux pas.
POLIXÈNE.--O dame très-sacrée, les tentations sont nées depuis lors: car
dans ces jours où nous n'avions pas encore nos plumes, ma femme n'était
qu'une petite fille; et votre précieuse personne n'avait pas encore
frappé les regards de mon jeune camarade.
HERMIONE.--Que la grâce du ciel me soit en aide! Ne tirez aucune
conséquence de tout ceci, de peur que vous ne disiez que votre reine
et moi nous sommes de mauvais anges. Et pourtant, poursuivez: nous
répondrons des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous avez
fait votre premier péché avec nous, et que vous avez continué de pécher
avec nous, et que vous n'ayiez jamais trébuché qu'avec nous.
LÉONTES, _à Hermione_.--Est-il enfin gagné?
HERMIONE.--Il restera, seigneur.
LÉONTES.--Il n'a pas voulu y consentir, à ma prière. Hermione, ma
bien-aimée, jamais vous n'avez parlé plus à propos.
HERMIONE.--Jamais?
LÉONTES.--Jamais, qu'une seule fois.
HERMIONE.--Comment? j'ai parlé deux fois à propos? et quand a été la
première, s'il vous plaît? Je vous en prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi
d'éloges, et engraissez-m'en comme un oiseau domestique; une bonne
action qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres qui
seraient venues à la suite; les louanges sont notre salaire: vous pouvez
avec un seul doux baiser nous faire avancer plus de cent lieues, tandis
qu'avec l'aiguillon vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais
allons au but. Ma dernière bonne action a été de l'engager à rester:
quelle a donc été la première? Celle-ci a une soeur aînée, ou je ne vous
comprends pas: ah! fasse le ciel qu'elle se nomme vertu! Mais j'ai
déjà parlé une fois à propos: quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je
languis de le savoir.
LÉONTES.--Eh bien! ce fut quand trois tristes mois expirèrent enfin
d'amertume, et que tu ouvris ta main blanche pour frapper dans la mienne
en signe d'amour;--tu dis alors: Je suis à vous pour toujours.
HERMIONE.--Allons, c'est vertu.--Ainsi, voyez-vous, j'ai parlé à propos
deux fois: la première, afin de conquérir pour toujours mon royal époux;
la seconde, afin d'obtenir le séjour d'un ami pour quelque temps.
(Elle présente la main à Polixène.)
LÉONTES, _à part_.--Trop de chaleur quand on mêle de si près l'amitié,
on finit bientôt par mêler les personnes: j'ai en moi un _tremor
cordis_: mon coeur bondit; mais ce n'est pas de joie, ce n'est pas de
joie.--Cet accueil peut avoir une apparence honnête: il peut puiser
sa liberté dans la cordialité, dans la bonté du naturel, dans un coeur
affectueux, et être convenable pour qui le montre: il le peut, je
l'accorde. Mais de se serrer ainsi les mains, de se serrer les
doigts comme ils le font en ce moment, et de se renvoyer des sourires
d'intelligence, comme un miroir; et puis de soupirer comme le signal
de mort du cerf: oh! c'est là un genre d'accueil qui ne plaît ni à mon
coeur, ni à mon front.--Mamilius, es-tu mon enfant?
MAMILIUS.--Oui, mon bon seigneur.
LÉONTES.--Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi! as-tu noirci ton
nez? On dit que c'est une copie du mien. Allons, petit capitaine,
il faut être _propre_. Je veux dire _propre[1]_ au moins, capitaine,
quoique ce mot s'applique également au boeuf, à la génisse et au veau.
Quoi, toujours jouant du virginal[2] sur sa main. (_Observant Polixène
et Hermione.) (A son fils_.) Mon petit veau, es-tu bien mon veau?
[Note 1: Équivoque sur le mot _neat_ qui veut dire _bétail à cornes_ et
_propre, gentil_.]
[Note 2: Espèce d'épinette. Un livre des leçons de cet instrument ayant
appartenu à la reine Élisabeth existe encore.]
MAMILIUS.--Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur.
LÉONTES.--Il te manque la peau rude et cette crue que je me sens
au front pour me ressembler parfaitement.--Et pourtant, nous nous
ressemblons comme deux oeufs: ce sont les femmes qui le disent, et elles
disent tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses,
comme les mauvais draps reteints en noir, comme les vents, comme les
eaux; fausses comme les dés que désire un homme qui ne connaît point de
limite entre le tien et le mien; cependant il serait toujours vrai de
dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le page, regardez-moi
avec votre oeil bleu-de-ciel.--Petit fripon, mon enfant chéri, ta mère
peut-elle?... se pourrait-il bien?... O imagination! tu poignardes mon
coeur, tu rends possibles des choses réputées impossibles, tu as un
commerce avec les songes... (Comment cela peut-il être?...) avec ce qui
n'a aucune réalité: toi, force coactive, qui t'associes au néant;--il
devient croyable que tu peux t'unir à quelque chose de réel, et tu le
fais au delà de ce qu'on te commande; j'en fais l'expérience par les
idées contagieuses qui empoisonnent mon cerveau et qui endurcissent mon
front.
POLIXÈNE.--Qu'a donc le roi de Sicile?
HERMIONE.--Il paraît un peu troublé.
POLIXÈNE, _au roi_.--Qu'avez-vous, seigneur, et comment vous
trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher frère?
HERMIONE.--Vous avez l'air d'être agité de quelque pensée: êtes-vous
ému, seigneur?
LÉONTES.--Non, en vérité. (_A part_.). Comme la nature trahit
quelquefois sa folie et sa tendresse pour être le jouet des coeurs
durs!--En considérant les traits de mon fils, il m'a semblé que je
reculais de vingt-trois années; et je me voyais en robe, dans mon
fourreau de velours vert; mon épée emmuselée: de crainte qu'elle ne
mordît son maître et ne lui devînt funeste, comme il arrive souvent à
ce qui sert d'ornement. Combien je devais ressembler alors, à ce
que j'imagine, à ce pépin, à cette gousse de pois verts, à ce petit
gentilhomme!--Mon bon monsieur, voulez-vous échanger votre argent contre
des oeufs[3]?
MAMILIUS.--Non, seigneur, je me battrais.
LÉONTES.--Oui-da! Que ton lot[4] dans la vie soit d'être heureux!--Mon
frère, êtes-vous aussi fou de votre jeune prince que nous vous semblons
l'être du nôtre?
[Note 3: Expression proverbiale usitée quand un homme se voit outragé
et ne fait aucune résistance, nous avons en Français le proverbe: «A qui
vendez-vous vos coquilles?»]
[Note 4: _Dole_ signifiait la portion d'aumônes distribuée aux pauvres
dans les familles riches. _Happy man be his dole_, était une expression
proverbiale.]
POLIXÈNE.--Quand je suis chez moi, seigneur, il fait tout mon exercice,
tout mon amusement, toute mon occupation. Tantôt il est mon ami dévoué
et tantôt mon ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'État, tout
enfin: il me rend un jour de juillet aussi court qu'un jour de décembre;
et par la variété de son humeur enfantine, il me guérit d'idées qui
m'épaissiraient le sang.
LÉONTES.--Ce petit écuyer a le même office près de moi: nous allons nous
promener nous deux; et nous vous laissons, seigneur, à vos affaires plus
sérieuses.--Hermione, montrez combien vous nous aimez dans l'accueil que
vous ferez à votre frère: que tout ce qu'il y a de plus cher en Sicile
soit regardé comme de peu de valeur; après vous et mon jeune promeneur,
c'est lui qui a le plus de droits sur mon coeur.
HERMIONE.--Si vous nous cherchiez, nous serons à vous dans le jardin;
vous y attendrons-nous?
LÉONTES.--Suivez à votre gré vos penchants: on vous trouvera, pourvu que
vous soyez sous le ciel. (_A part, observant Hermione_.)--Je pêche en
ce moment, quoique tu n'aperçoives point l'hameçon. Va, poursuis.
Comme elle tient son bec tendu vers lui! et comme elle s'arme de toute
l'audace d'une femme devant son époux indulgent! (_Polixène, Hermione,
sortent avec leur suite_.) Les voilà partis! M'y voilà enfoncé jusqu'aux
genoux, me voilà cornard par-dessus les oreilles! (_A Mamilius_.) Va,
mon enfant, va jouer.--Ta mère joue aussi, et moi aussi: mais je joue
un rôle si fâcheux, qu'il me conduira au tombeau au milieu des sifflets;
les mépris et les huées seront ma cloche funèbre. Va, mon enfant, va
jouer. Il y a eu, ou je suis bien trompé, des hommes déshonorés avant
moi; et à présent, au moment même où je parle, il est plus d'un époux
qui tient avec confiance sa femme sous le bras et qui ne songe guère
qu'elle a reçu des visites en son absence, et que son vivier a été pêché
par le premier venu, par monsieur _Sourire_, son voisin. Enfin, c'est
toujours une consolation qu'il y ait d'autres hommes qui aient des
grilles, et que ces grilles soient, comme les miennes, ouvertes
contre leur volonté. Si tous les hommes qui ont des femmes déloyales
s'abandonnaient au désespoir, la dixième partie du genre humain se
pendrait. C'est un mal sans remède: c'est quelque planète licencieuse
dont l'influence se fait sentir partout où elle domine; et sa
puissance, croyez-le, s'étend de l'orient à l'occident, du nord au midi.
Conclusion, il n'y a point de barrières pour garder une femme; retiens
cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec armes et bagages: des
milliers d'hommes comme moi ont cette maladie et ne la sentent pas.--Eh
bien! mon enfant?
MAMILIUS.--On dit que je vous ressemble.
LÉONTES.--Oui, c'est une sorte de consolation. (_Il aperçoit Camillo._)
Quoi! Camillo ici?
CAMILLO.--Oui, mon bon seigneur.
LÉONTES, _à Mamilius_.--Va jouer, Mamilius, tu es un brave
garçon.--(_Mamilius sort._) Eh bien! Camillo, ce grand monarque prolonge
son séjour.
CAMILLO.--Vous avez bien de la peine à faire tenir son ancre dans votre
port; vous aviez beau la jeter, elle revenait toujours à vous.
LÉONTES.--Y as-tu fait attention?
CAMILLO.--Il ne voulait pas céder à vos prières; ses affaires devenaient
toujours plus urgentes.
LÉONTES.--T'en es-tu aperçu? Voilà donc déjà des gens autour de moi qui
murmurent tout bas et se disent à l'oreille: «Le roi de Sicile est un...
et cætera.» C'est déjà bien avancé, lorsque je viens à le sentir le
dernier.--Comment s'est-il déterminé à rester, Camillo?
CAMILLO.--Sur les prières de la vertueuse reine.
LÉONTES.--De la reine, soit:--vertueuse, cela devrait être, sans doute;
mais voilà, cela n'est pas. Cette idée-là est-elle entrée dans quelque
autre cervelle que la tienne? Car ta conception est d'une nature
absorbante, elle attire à elle plus de choses que les esprits vulgaires.
Cela n'est-il remarqué que par les intelligences plus fines, par
quelques têtes d'un génie extraordinaire? Les créatures subalternes
pourraient bien être tout à fait aveugles dans cette affaire: parle.
CAMILLO.--Dans cette affaire, seigneur? Je crois que tout le monde
comprend que le roi de Bohême fait ici un plus long séjour.
LÉONTES.--Tu dis?
CAMILLO.--Qu'il fait ici un plus long séjour.
LÉONTES.--Oui, mais pourquoi?
CAMILLO.--Pour satisfaire Votre Majesté et se rendre aux instances de
notre gracieuse souveraine.
LÉONTES.--Se rendre aux instances de votre souveraine? se rendre? Je
n'en veux pas davantage.--Camillo, je t'ai confié les plus chers secrets
de mon coeur aussi bien que ceux de mon conseil; et, comme un prêtre, tu
as purifié mon sein; je t'ai toujours quitté comme un pénitent converti:
mais je me suis trompé sur ton intégrité, c'est-à-dire trompé sur ce qui
m'en offrait l'apparence.
CAMILLO.--Que le ciel m'en préserve, seigneur!
LÉONTES.--Oui, de le souffrir.--Tu n'es pas honnête, ou, si ton
penchant t'y porte, tu es un lâche qui coupes le jarret à l'honnêteté
et l'empêches de suivre sa course naturelle; ou autrement, il faut te
regarder comme un serviteur initié dans ma confiance intime et négligent
à y répondre; ou bien comme un insensé qui voit chez moi jouer un jeu où
je perds le plus riche de mes trésors, et qui prend le tout en badinage.
CAMILLO.--Mon noble souverain, je puis être négligent, insensé et
timide; nul homme n'est si exempt de ces défauts que sa négligence,
sa folie et sa timidité ne se montrent quelquefois dans la multitude
infinie des affaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai été
négligent dans les vôtres à dessein, c'est une folie à moi; si jamais
j'ai joué exprès le rôle d'un insensé, ç'aura été par négligence et
faute de réfléchir assez aux conséquences; si jamais la crainte m'a fait
hésiter dans une entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont
l'exécution était réclamée à grands cris par la nécessité, ç'a été par
une timidité qui souvent attaque le plus sage. Ce sont là, seigneur,
autant d'infirmités ordinaires dont l'homme le plus honnête n'est jamais
exempt. Mais, j'en conjure Votre Majesté, parlez-moi plus clairement;
faites-moi connaître et voir en face ma faute, et si je la renie, c'est
qu'elle ne m'appartient pas.
LÉONTES.--N'avez-vous pas vu, Camillo (mais cela est hors de doute, vous
l'avez vu, ou le verre de votre lunette est opaque comme la corne d'un
homme déshonoré), ou entendu dire (car sur une chose aussi visible la
rumeur publique ne peut pas se taire), ou pensé en vous-même (car il n'y
aurait pas de faculté de penser dans l'homme qui ne le penserait pas)
que ma femme m'est infidèle?--Si tu veux l'avouer (ou autrement nie
avec impudence, nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pensée),
conviens donc que ma femme est un cheval de bois[5] et qu'elle mérite un
nom aussi infâme que la dernière des filles qui livre sa personne avant
d'avoir engagé sa foi; dis-le et soutiens-le.
[Note 5: _Hobby horse_.]
CAMILLO.--Je ne voudrais pas rester là en écoutant noircir ainsi ma
souveraine maîtresse sans en tirer sur-le-champ vengeance. Malédiction
sur moi-même! vous n'avez jamais proféré de parole plus indigne que
celle-là; la répéter serait un crime, aussi grand que celui que vous
imaginez, quand il serait vrai.
LÉONTES.--Et n'est-ce rien que de se parler à l'oreille? que d'appuyer
joue contre joue? de mesurer leur nez ensemble? de se baiser les
lèvres en dedans? d'étouffer un éclat de rire par un soupir? Et, signe
infaillible d'un honneur profané, de faire chevaucher leur pied l'un
sur l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhaiter que
l'horloge aille plus vite? que les heures se changent en minutes et midi
en minuit, que tous les yeux fussent aveuglés par une taie, hors les
leurs, les leurs seulement, qui voudraient être coupables sans être vus:
n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et tout ce qu'il
enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel qui nous couvre n'est
rien; la Bohême n'est rien; ma femme n'est rien, et tous ces riens ne
signifient rien, si tout cela n'est rien.
CAMILLO.--Mon cher seigneur, guérissez-vous de cette funeste pensée, et
au plus tôt, car elle est très-dangereuse.
LÉONTES.--C'est possible, mais c'est vrai.
CAMILLO.--Non, seigneur, non.
LÉONTES.--C'est vrai: vous mentez, vous mentez. Je te dis que tu mens,
Camillo, et je te hais. Je te déclare un homme stupide, un misérable
sans âme, ou un hypocrite qui temporise, qui peut voir de tes yeux
indifféremment le bien et le mal, également enclin à tous les deux. Si
le sang de ma femme était aussi corrompu que l'est son honneur, elle ne
vivrait pas le temps qu'un sablier met à s'écouler.
CAMILLO.--Qui est donc son corrupteur?
LÉONTES.--Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue à son cou, comme
une médaille, le roi de Bohême. Qui?... Si j'avais autour de moi des
serviteurs zélés et fidèles qui eussent des yeux pour voir mon honneur
comme ils voient leurs profits et leurs intérêts personnels, ils
feraient une chose qui couperait court à cette débauche. Oui, et toi,
mon échanson, toi que j'ai tiré de l'obscurité et élevé au rang d'un
grand seigneur, toi qui peux voir aussi clairement que le ciel voit
la terre et que la terre voit le ciel, combien je suis outragé... Tu
pourrais épicer une coupe pour procurer à mon ennemi un sommeil éternel,
et cette potion serait un baume pour mon coeur.
CAMILLO.--Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela non avec une
potion violente, mais avec une liqueur lente, dont les effets ne
trahiraient pas la malignité, comme le poison. Mais je ne puis croire à
cette souillure chez mon auguste maîtresse, si souverainement honnête et
vertueuse. Je vous ai aimé, sire...
LÉONTES.--Eh bien! va en douter et pourrir à ton aise!--Me crois-tu
assez inconséquent, assez troublé pour chercher à me tourmenter
moi-même, pour souiller la pureté et la blancheur de mes draps, qui, en
se conservant, procure le sommeil, mais qui, une fois tachée, devient
des aiguillons, des épines, des orties et des queues de guêpes,--pour
provoquer l'ignominie à propos du sang du prince mon fils, que je
crois être à moi et que j'aime comme mon enfant, sans de mûres et
convaincantes raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire? Un
homme peut-il s'égarer ainsi?
CAMILLO.--Je suis obligé de vous croire, seigneur, et je vous
débarrasserai du roi de Bohême, pourvu que, quand il sera écarté, Votre
Majesté consente à reprendre la reine et à la traiter comme auparavant,
ne fût-ce que pour l'intérêt de votre fils et pour imposer par là
silence à l'injure des langues dans les cours et les royaumes connus du
vôtre et qui vous sont alliés.
LÉONTES.--Tu me conseilles là précisément la conduite que je me suis
prescrite à moi-même. Je ne porterai aucune atteinte à son honneur,
aucune.
CAMILLO.--Allez donc, seigneur, et montrez au roi de Bohême et à votre
reine le visage serein que l'amitié porte dans les fêtes. C'est moi
qui suis l'échanson de Polixène: s'il reçoit de ma main un breuvage
bienfaisant, ne me tenez plus pour votre serviteur.
LÉONTES.--C'est assez: fais cela, et la moitié de mon coeur est à toi;
si tu ne le fais pas, tu perces le tien.
CAMILLO.--Je le ferai, seigneur.