SCÈNE II

Une salle d'honneur dans le palais.

LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE, CAMILLO, _et suite_.

POLIXÈNE.--Déjà le berger a vu changer neuf fois l'astre humide des

nuits, depuis que nous avons laissé notre trône vide; et j'épuiserais,

mon frère, encore autant de temps à vous faire mes remerciements, que je

n'en partirais pas moins chargé d'une dette éternelle. Ainsi, comme un

chiffre placé toujours dans un bon rang, je multiplie, avec un merci,

bien d'autres milliers qui le précèdent.

LÉONTES.--Différez encore quelque temps vos remerciements: vous vous

acquitterez en partant.

POLIXÈNE.--Seigneur, c'est demain: je suis tourmenté par les craintes de

ce qui peut arriver ou se préparer pendant notre absence. Veuillent les

dieux que nuls vents malfaisants ne soufflent sur mes États, et ne me

fassent dire: mes inquiétudes n'étaient que trop fondées! et d'ailleurs

je suis resté assez longtemps pour fatiguer Votre Majesté.

LÉONTES.--Mon frère, nous sommes trop solide pour que vous puissiez

venir à bout de nous.

POLIXÈNE.--Point de plus long séjour.

LÉONTES.--Encore une huitaine.

POLIXÈNE.--Très-décidément, demain.

LÉONTES.--Nous partagerons donc le temps entre nous; et, en cela, je ne

veux pas être contredit.

POLIXÈNE.--Ne me pressez pas ainsi, je vous en conjure. Il n'est point

de voix persuasive; non, il n'en est point dans le monde, qui pût me

gagner aussitôt que la vôtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma

présence vous était nécessaire, quand le besoin exigerait de ma part un

refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y mettre obstacle, ce serait

me punir de votre affection; et un plus long séjour deviendrait

pour vous une charge et un embarras; pour nous épargner ces deux

inconvénients, adieu, mon frère.

LÉONTES.--Vous restez muette, ma reine? Parlez donc.

HERMIONE.--Je comptais, seigneur, garder le silence jusqu'à ce que vous

l'eussiez amené à protester avec serment qu'il ne resterait pas; vous le

suppliez trop froidement, seigneur. Dites-lui que vous êtes sûr que

tout va bien en Bohême; le jour d'hier nous a donné ces nouvelles

satisfaisantes: dites-lui cela, et il sera forcé dans ses derniers

retranchements.

LÉONTES.--Bien dit, Hermione.

HERMIONE.--S'il disait qu'il languit de revoir son fils, ce serait une

bonne raison; et s'il dit cela, laissez-le partir; s'il jure qu'il en

est ainsi, il ne doit pas rester plus longtemps, nous le chasserons

d'ici avec nos quenouilles.--(_A Polixène._) Cependant je me hasarderai

à vous demander de nous prêter encore une semaine de votre royale

présence. Quand vous recevrez mon époux en Bohême, je vous recommande de

l'y retenir un mois au delà du terme marqué pour son départ: et pourtant

en vérité, Léontes, je ne vous aime pas d'une minute de moins, que toute

autre femme n'aime son époux.--Vous resterez?

POLIXÈNE.--Non, madame.

HERMIONE.--Oh! mais vous resterez.

POLIXÈNE.--Je ne le puis vraiment pas.

HERMIONE.--Vraiment? Vous me refusez avec des serments faciles; mais

quand vous chercheriez à déplacer les astres de leur sphère par des

serments, je vous dirais encore: Seigneur, on ne part point. Vraiment

vous ne partirez point: le _vraiment_ d'une dame a autant de pouvoir que

le _vraiment_ d'un gentilhomme. Voulez-vous encore partir? forcez-moi de

vous retenir comme prisonnier, et non pas comme un hôte; et alors vous

payerez votre pension en nous quittant, et serez par là dispensé de tous

remerciements; qu'en dites-vous? êtes-vous mon prisonnier, ou mon hôte?

Par votre redoutable _vraiment_, il faut vous décider à être l'un ou

l'autre.

POLIXÈNE.--Votre hôte, alors, madame! car être votre prisonnier

emporterait l'idée d'une offense, qu'il m'est moins aisé à moi de

commettre qu'à vous de punir.

HERMIONE.--Ainsi je ne serai point votre geôlier, mais votre bonne

hôtesse. Allons, il me prend envie de vous questionner sur les tours de

mon seigneur et les vôtres, lorsque vous étiez jeunes. Vous deviez faire

alors de jolis petits princes.

POLIXÈNE.--Nous étions, belle reine, deux étourdis, qui croyaient qu'il

n'y avait point d'autre avenir devant eux, qu'un lendemain semblable à

aujourd'hui, et que notre enfance durerait toujours.

HERMIONE.--Mon seigneur n'était-il pas le plus fou des deux?

POLIXÈNE.--Nous étions comme deux agneaux jumeaux, qui bondissaient

ensemble au soleil, et bêlaient l'un après l'autre; notre échange mutuel

était de l'innocence pour de l'innocence; nous ne connaissions pas l'art

de faire du mal, non: et nous n'imaginions pas qu'aucun homme en fit.

Si nous avions continué cette vie, et que nos faibles intelligences

n'eussent jamais été exaltées par un sang plus impétueux, nous aurions

pu répondre hardiment au ciel, _non coupables_, en mettant à part la

tache héréditaire.

HERMIONE.--Vous nous donnez à entendre par là que depuis vous avez fait

des faux pas.

POLIXÈNE.--O dame très-sacrée, les tentations sont nées depuis lors: car

dans ces jours où nous n'avions pas encore nos plumes, ma femme n'était

qu'une petite fille; et votre précieuse personne n'avait pas encore

frappé les regards de mon jeune camarade.

HERMIONE.--Que la grâce du ciel me soit en aide! Ne tirez aucune

conséquence de tout ceci, de peur que vous ne disiez que votre reine

et moi nous sommes de mauvais anges. Et pourtant, poursuivez: nous

répondrons des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous avez

fait votre premier péché avec nous, et que vous avez continué de pécher

avec nous, et que vous n'ayiez jamais trébuché qu'avec nous.

LÉONTES, _à Hermione_.--Est-il enfin gagné?

HERMIONE.--Il restera, seigneur.

LÉONTES.--Il n'a pas voulu y consentir, à ma prière. Hermione, ma

bien-aimée, jamais vous n'avez parlé plus à propos.

HERMIONE.--Jamais?

LÉONTES.--Jamais, qu'une seule fois.

HERMIONE.--Comment? j'ai parlé deux fois à propos? et quand a été la

première, s'il vous plaît? Je vous en prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi

d'éloges, et engraissez-m'en comme un oiseau domestique; une bonne

action qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres qui

seraient venues à la suite; les louanges sont notre salaire: vous pouvez

avec un seul doux baiser nous faire avancer plus de cent lieues, tandis

qu'avec l'aiguillon vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais

allons au but. Ma dernière bonne action a été de l'engager à rester:

quelle a donc été la première? Celle-ci a une soeur aînée, ou je ne vous

comprends pas: ah! fasse le ciel qu'elle se nomme vertu! Mais j'ai

déjà parlé une fois à propos: quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je

languis de le savoir.

LÉONTES.--Eh bien! ce fut quand trois tristes mois expirèrent enfin

d'amertume, et que tu ouvris ta main blanche pour frapper dans la mienne

en signe d'amour;--tu dis alors: Je suis à vous pour toujours.

HERMIONE.--Allons, c'est vertu.--Ainsi, voyez-vous, j'ai parlé à propos

deux fois: la première, afin de conquérir pour toujours mon royal époux;

la seconde, afin d'obtenir le séjour d'un ami pour quelque temps.

(Elle présente la main à Polixène.)

LÉONTES, _à part_.--Trop de chaleur quand on mêle de si près l'amitié,

on finit bientôt par mêler les personnes: j'ai en moi un _tremor

cordis_: mon coeur bondit; mais ce n'est pas de joie, ce n'est pas de

joie.--Cet accueil peut avoir une apparence honnête: il peut puiser

sa liberté dans la cordialité, dans la bonté du naturel, dans un coeur

affectueux, et être convenable pour qui le montre: il le peut, je

l'accorde. Mais de se serrer ainsi les mains, de se serrer les

doigts comme ils le font en ce moment, et de se renvoyer des sourires

d'intelligence, comme un miroir; et puis de soupirer comme le signal

de mort du cerf: oh! c'est là un genre d'accueil qui ne plaît ni à mon

coeur, ni à mon front.--Mamilius, es-tu mon enfant?

MAMILIUS.--Oui, mon bon seigneur.

LÉONTES.--Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi! as-tu noirci ton

nez? On dit que c'est une copie du mien. Allons, petit capitaine,

il faut être _propre_. Je veux dire _propre[1]_ au moins, capitaine,

quoique ce mot s'applique également au boeuf, à la génisse et au veau.

Quoi, toujours jouant du virginal[2] sur sa main. (_Observant Polixène

et Hermione.) (A son fils_.) Mon petit veau, es-tu bien mon veau?

[Note 1: Équivoque sur le mot _neat_ qui veut dire _bétail à cornes_ et

_propre, gentil_.]

[Note 2: Espèce d'épinette. Un livre des leçons de cet instrument ayant

appartenu à la reine Élisabeth existe encore.]

MAMILIUS.--Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur.

LÉONTES.--Il te manque la peau rude et cette crue que je me sens

au front pour me ressembler parfaitement.--Et pourtant, nous nous

ressemblons comme deux oeufs: ce sont les femmes qui le disent, et elles

disent tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses,

comme les mauvais draps reteints en noir, comme les vents, comme les

eaux; fausses comme les dés que désire un homme qui ne connaît point de

limite entre le tien et le mien; cependant il serait toujours vrai de

dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le page, regardez-moi

avec votre oeil bleu-de-ciel.--Petit fripon, mon enfant chéri, ta mère

peut-elle?... se pourrait-il bien?... O imagination! tu poignardes mon

coeur, tu rends possibles des choses réputées impossibles, tu as un

commerce avec les songes... (Comment cela peut-il être?...) avec ce qui

n'a aucune réalité: toi, force coactive, qui t'associes au néant;--il

devient croyable que tu peux t'unir à quelque chose de réel, et tu le

fais au delà de ce qu'on te commande; j'en fais l'expérience par les

idées contagieuses qui empoisonnent mon cerveau et qui endurcissent mon

front.

POLIXÈNE.--Qu'a donc le roi de Sicile?

HERMIONE.--Il paraît un peu troublé.

POLIXÈNE, _au roi_.--Qu'avez-vous, seigneur, et comment vous

trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher frère?

HERMIONE.--Vous avez l'air d'être agité de quelque pensée: êtes-vous

ému, seigneur?

LÉONTES.--Non, en vérité. (_A part_.). Comme la nature trahit

quelquefois sa folie et sa tendresse pour être le jouet des coeurs

durs!--En considérant les traits de mon fils, il m'a semblé que je

reculais de vingt-trois années; et je me voyais en robe, dans mon

fourreau de velours vert; mon épée emmuselée: de crainte qu'elle ne

mordît son maître et ne lui devînt funeste, comme il arrive souvent à

ce qui sert d'ornement. Combien je devais ressembler alors, à ce

que j'imagine, à ce pépin, à cette gousse de pois verts, à ce petit

gentilhomme!--Mon bon monsieur, voulez-vous échanger votre argent contre

des oeufs[3]?

MAMILIUS.--Non, seigneur, je me battrais.

LÉONTES.--Oui-da! Que ton lot[4] dans la vie soit d'être heureux!--Mon

frère, êtes-vous aussi fou de votre jeune prince que nous vous semblons

l'être du nôtre?

[Note 3: Expression proverbiale usitée quand un homme se voit outragé

et ne fait aucune résistance, nous avons en Français le proverbe: «A qui

vendez-vous vos coquilles?»]

[Note 4: _Dole_ signifiait la portion d'aumônes distribuée aux pauvres

dans les familles riches. _Happy man be his dole_, était une expression

proverbiale.]

POLIXÈNE.--Quand je suis chez moi, seigneur, il fait tout mon exercice,

tout mon amusement, toute mon occupation. Tantôt il est mon ami dévoué

et tantôt mon ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'État, tout

enfin: il me rend un jour de juillet aussi court qu'un jour de décembre;

et par la variété de son humeur enfantine, il me guérit d'idées qui

m'épaissiraient le sang.

LÉONTES.--Ce petit écuyer a le même office près de moi: nous allons nous

promener nous deux; et nous vous laissons, seigneur, à vos affaires plus

sérieuses.--Hermione, montrez combien vous nous aimez dans l'accueil que

vous ferez à votre frère: que tout ce qu'il y a de plus cher en Sicile

soit regardé comme de peu de valeur; après vous et mon jeune promeneur,

c'est lui qui a le plus de droits sur mon coeur.

HERMIONE.--Si vous nous cherchiez, nous serons à vous dans le jardin;

vous y attendrons-nous?

LÉONTES.--Suivez à votre gré vos penchants: on vous trouvera, pourvu que

vous soyez sous le ciel. (_A part, observant Hermione_.)--Je pêche en

ce moment, quoique tu n'aperçoives point l'hameçon. Va, poursuis.

Comme elle tient son bec tendu vers lui! et comme elle s'arme de toute

l'audace d'une femme devant son époux indulgent! (_Polixène, Hermione,

sortent avec leur suite_.) Les voilà partis! M'y voilà enfoncé jusqu'aux

genoux, me voilà cornard par-dessus les oreilles! (_A Mamilius_.) Va,

mon enfant, va jouer.--Ta mère joue aussi, et moi aussi: mais je joue

un rôle si fâcheux, qu'il me conduira au tombeau au milieu des sifflets;

les mépris et les huées seront ma cloche funèbre. Va, mon enfant, va

jouer. Il y a eu, ou je suis bien trompé, des hommes déshonorés avant

moi; et à présent, au moment même où je parle, il est plus d'un époux

qui tient avec confiance sa femme sous le bras et qui ne songe guère

qu'elle a reçu des visites en son absence, et que son vivier a été pêché

par le premier venu, par monsieur _Sourire_, son voisin. Enfin, c'est

toujours une consolation qu'il y ait d'autres hommes qui aient des

grilles, et que ces grilles soient, comme les miennes, ouvertes

contre leur volonté. Si tous les hommes qui ont des femmes déloyales

s'abandonnaient au désespoir, la dixième partie du genre humain se

pendrait. C'est un mal sans remède: c'est quelque planète licencieuse

dont l'influence se fait sentir partout où elle domine; et sa

puissance, croyez-le, s'étend de l'orient à l'occident, du nord au midi.

Conclusion, il n'y a point de barrières pour garder une femme; retiens

cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec armes et bagages: des

milliers d'hommes comme moi ont cette maladie et ne la sentent pas.--Eh

bien! mon enfant?

MAMILIUS.--On dit que je vous ressemble.

LÉONTES.--Oui, c'est une sorte de consolation. (_Il aperçoit Camillo._)

Quoi! Camillo ici?

CAMILLO.--Oui, mon bon seigneur.

LÉONTES, _à Mamilius_.--Va jouer, Mamilius, tu es un brave

garçon.--(_Mamilius sort._) Eh bien! Camillo, ce grand monarque prolonge

son séjour.

CAMILLO.--Vous avez bien de la peine à faire tenir son ancre dans votre

port; vous aviez beau la jeter, elle revenait toujours à vous.

LÉONTES.--Y as-tu fait attention?

CAMILLO.--Il ne voulait pas céder à vos prières; ses affaires devenaient

toujours plus urgentes.

LÉONTES.--T'en es-tu aperçu? Voilà donc déjà des gens autour de moi qui

murmurent tout bas et se disent à l'oreille: «Le roi de Sicile est un...

et cætera.» C'est déjà bien avancé, lorsque je viens à le sentir le

dernier.--Comment s'est-il déterminé à rester, Camillo?

CAMILLO.--Sur les prières de la vertueuse reine.

LÉONTES.--De la reine, soit:--vertueuse, cela devrait être, sans doute;

mais voilà, cela n'est pas. Cette idée-là est-elle entrée dans quelque

autre cervelle que la tienne? Car ta conception est d'une nature

absorbante, elle attire à elle plus de choses que les esprits vulgaires.

Cela n'est-il remarqué que par les intelligences plus fines, par

quelques têtes d'un génie extraordinaire? Les créatures subalternes

pourraient bien être tout à fait aveugles dans cette affaire: parle.

CAMILLO.--Dans cette affaire, seigneur? Je crois que tout le monde

comprend que le roi de Bohême fait ici un plus long séjour.

LÉONTES.--Tu dis?

CAMILLO.--Qu'il fait ici un plus long séjour.

LÉONTES.--Oui, mais pourquoi?

CAMILLO.--Pour satisfaire Votre Majesté et se rendre aux instances de

notre gracieuse souveraine.

LÉONTES.--Se rendre aux instances de votre souveraine? se rendre? Je

n'en veux pas davantage.--Camillo, je t'ai confié les plus chers secrets

de mon coeur aussi bien que ceux de mon conseil; et, comme un prêtre, tu

as purifié mon sein; je t'ai toujours quitté comme un pénitent converti:

mais je me suis trompé sur ton intégrité, c'est-à-dire trompé sur ce qui

m'en offrait l'apparence.

CAMILLO.--Que le ciel m'en préserve, seigneur!

LÉONTES.--Oui, de le souffrir.--Tu n'es pas honnête, ou, si ton

penchant t'y porte, tu es un lâche qui coupes le jarret à l'honnêteté

et l'empêches de suivre sa course naturelle; ou autrement, il faut te

regarder comme un serviteur initié dans ma confiance intime et négligent

à y répondre; ou bien comme un insensé qui voit chez moi jouer un jeu où

je perds le plus riche de mes trésors, et qui prend le tout en badinage.

CAMILLO.--Mon noble souverain, je puis être négligent, insensé et

timide; nul homme n'est si exempt de ces défauts que sa négligence,

sa folie et sa timidité ne se montrent quelquefois dans la multitude

infinie des affaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai été

négligent dans les vôtres à dessein, c'est une folie à moi; si jamais

j'ai joué exprès le rôle d'un insensé, ç'aura été par négligence et

faute de réfléchir assez aux conséquences; si jamais la crainte m'a fait

hésiter dans une entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont

l'exécution était réclamée à grands cris par la nécessité, ç'a été par

une timidité qui souvent attaque le plus sage. Ce sont là, seigneur,

autant d'infirmités ordinaires dont l'homme le plus honnête n'est jamais

exempt. Mais, j'en conjure Votre Majesté, parlez-moi plus clairement;

faites-moi connaître et voir en face ma faute, et si je la renie, c'est

qu'elle ne m'appartient pas.

LÉONTES.--N'avez-vous pas vu, Camillo (mais cela est hors de doute, vous

l'avez vu, ou le verre de votre lunette est opaque comme la corne d'un

homme déshonoré), ou entendu dire (car sur une chose aussi visible la

rumeur publique ne peut pas se taire), ou pensé en vous-même (car il n'y

aurait pas de faculté de penser dans l'homme qui ne le penserait pas)

que ma femme m'est infidèle?--Si tu veux l'avouer (ou autrement nie

avec impudence, nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pensée),

conviens donc que ma femme est un cheval de bois[5] et qu'elle mérite un

nom aussi infâme que la dernière des filles qui livre sa personne avant

d'avoir engagé sa foi; dis-le et soutiens-le.

[Note 5: _Hobby horse_.]

CAMILLO.--Je ne voudrais pas rester là en écoutant noircir ainsi ma

souveraine maîtresse sans en tirer sur-le-champ vengeance. Malédiction

sur moi-même! vous n'avez jamais proféré de parole plus indigne que

celle-là; la répéter serait un crime, aussi grand que celui que vous

imaginez, quand il serait vrai.

LÉONTES.--Et n'est-ce rien que de se parler à l'oreille? que d'appuyer

joue contre joue? de mesurer leur nez ensemble? de se baiser les

lèvres en dedans? d'étouffer un éclat de rire par un soupir? Et, signe

infaillible d'un honneur profané, de faire chevaucher leur pied l'un

sur l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhaiter que

l'horloge aille plus vite? que les heures se changent en minutes et midi

en minuit, que tous les yeux fussent aveuglés par une taie, hors les

leurs, les leurs seulement, qui voudraient être coupables sans être vus:

n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et tout ce qu'il

enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel qui nous couvre n'est

rien; la Bohême n'est rien; ma femme n'est rien, et tous ces riens ne

signifient rien, si tout cela n'est rien.

CAMILLO.--Mon cher seigneur, guérissez-vous de cette funeste pensée, et

au plus tôt, car elle est très-dangereuse.

LÉONTES.--C'est possible, mais c'est vrai.

CAMILLO.--Non, seigneur, non.

LÉONTES.--C'est vrai: vous mentez, vous mentez. Je te dis que tu mens,

Camillo, et je te hais. Je te déclare un homme stupide, un misérable

sans âme, ou un hypocrite qui temporise, qui peut voir de tes yeux

indifféremment le bien et le mal, également enclin à tous les deux. Si

le sang de ma femme était aussi corrompu que l'est son honneur, elle ne

vivrait pas le temps qu'un sablier met à s'écouler.

CAMILLO.--Qui est donc son corrupteur?

LÉONTES.--Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue à son cou, comme

une médaille, le roi de Bohême. Qui?... Si j'avais autour de moi des

serviteurs zélés et fidèles qui eussent des yeux pour voir mon honneur

comme ils voient leurs profits et leurs intérêts personnels, ils

feraient une chose qui couperait court à cette débauche. Oui, et toi,

mon échanson, toi que j'ai tiré de l'obscurité et élevé au rang d'un

grand seigneur, toi qui peux voir aussi clairement que le ciel voit

la terre et que la terre voit le ciel, combien je suis outragé... Tu

pourrais épicer une coupe pour procurer à mon ennemi un sommeil éternel,

et cette potion serait un baume pour mon coeur.

CAMILLO.--Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela non avec une

potion violente, mais avec une liqueur lente, dont les effets ne

trahiraient pas la malignité, comme le poison. Mais je ne puis croire à

cette souillure chez mon auguste maîtresse, si souverainement honnête et

vertueuse. Je vous ai aimé, sire...

LÉONTES.--Eh bien! va en douter et pourrir à ton aise!--Me crois-tu

assez inconséquent, assez troublé pour chercher à me tourmenter

moi-même, pour souiller la pureté et la blancheur de mes draps, qui, en

se conservant, procure le sommeil, mais qui, une fois tachée, devient

des aiguillons, des épines, des orties et des queues de guêpes,--pour

provoquer l'ignominie à propos du sang du prince mon fils, que je

crois être à moi et que j'aime comme mon enfant, sans de mûres et

convaincantes raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire? Un

homme peut-il s'égarer ainsi?

CAMILLO.--Je suis obligé de vous croire, seigneur, et je vous

débarrasserai du roi de Bohême, pourvu que, quand il sera écarté, Votre

Majesté consente à reprendre la reine et à la traiter comme auparavant,

ne fût-ce que pour l'intérêt de votre fils et pour imposer par là

silence à l'injure des langues dans les cours et les royaumes connus du

vôtre et qui vous sont alliés.

LÉONTES.--Tu me conseilles là précisément la conduite que je me suis

prescrite à moi-même. Je ne porterai aucune atteinte à son honneur,

aucune.

CAMILLO.--Allez donc, seigneur, et montrez au roi de Bohême et à votre

reine le visage serein que l'amitié porte dans les fêtes. C'est moi

qui suis l'échanson de Polixène: s'il reçoit de ma main un breuvage

bienfaisant, ne me tenez plus pour votre serviteur.

LÉONTES.--C'est assez: fais cela, et la moitié de mon coeur est à toi;

si tu ne le fais pas, tu perces le tien.

CAMILLO.--Je le ferai, seigneur.

Le conte d'hiver · 第 9 / 33 题