LES LIVRES NOUVEAUX

_Nouveaux pastels, dix portraits d'hommes_, par Paul Bourget. 1 in-18, 3

fr. 50 (Lemerre).--Si fin pastelliste que soit M. Paul Bourget, il est

parfaitement capable d'une très solide peinture, et, dans les dix

portraits d'homme qu'il nous présente aujourd'hui, il en est

quelques-uns, et dans tous les cas au moins un, dont la vigueur accuse

quelque chose de mieux aux doigts du portraitiste qu'un simple crayon,

fût-il de couleur. Nous voulons parler de ce farouche _Monsieur

Legrimaudet_, ce naufragé de la destinée, énigme vivante que le peintre

nous pose, mais qu'il a la cruauté de ne pas nous résoudre; Legrimaudet,

ce type effroyable d'ingratitude, cet affamé qui n'a jamais dit merci à

qui lui a donné du pain, mais qui emprunte un louis pour acheter un

jouet à un enfant malade. Et ce portrait de moine gardien dans les

montagnes de Pise d'un couvent sécularisé, _un saint_, comme il

l'appelle, je ne vois rien d'un La Tour à cette figure-là. Donc,

pastels, ou aquarelles, ou sépias, peintures à l'huile ou à la détrempe,

comme on voudra, les _Nouveaux pastels_ (hommes) sont à lire et ne sont

point inférieurs à leurs aînés, _Pastels_ (femmes) comme on sait.

_Lirette_, par Georges Beaume. 1 vol. in-12. 3 fr. 50(Dentu).--Une jeune

fille mariée par ses parents à un bellâtre qu'elle n'aime pas et

emportant dans le mariage le regret attendri d'un jeune homme qu'elle

aime. Le mari, lâchement indigne, l'abandonne à son foyer pour aller

jouer au cercle et courir après des créatures. La pauvre enfant se

désole en silence, essayant de se reprendre à l'espoir d'une maternité

prochaine, lorsqu'on lui annonce la mort de celui dont elle écartait de

toutes ses forces le souvenir. Alors le vide se fait devant elle, elle

ne sait plus si elle doit désirer vivre ou mourir... C'est, en de jeunes

pages pleines de fraîcheur, un début plein de promesses.

_Les Parisiens peints par un Chinois_, par le général Tcheng-Ki-Tong. 1

volume in-12, 3 fr. 50 (Charpentier).--Ce pauvre général, qui était

devenu si Parisien lui-même, se doutait-il, quand il écrivait ces pages,

que c'était un adieu, un testament qu'il nous laissait? Pensait-il nous

quitter si tôt, aller si tôt retrouver ce Céleste-Empire, si différent

de notre République, où les têtes tiennent si peu sur les épaules des

mandarins les plus considérables, qu'on a pu craindre un moment pour la

solidité de la sienne? On se le demande, et l'on est tenté de trouver

que ce Chinois occidentalisé manque à notre boulevard. Toujours est-il

que nous lui devons bien de lire ce testament, dans lequel nous nous

verrons à travers les yeux d'un homme jaune, ce qui est toujours amusant

et fort instructif. Nous pourrons même compléter le portrait qu'il a

fait de nous en ajoutant ce qu'il n'a pas osé dire, mais ce qu'il a dû

certainement penser, à savoir que le Parisien est superlativement

_gobeur_, et que, lorsqu'il s'entiche d'une personnalité quelconque, il

n'y en a plus que pour elle.

_Saracinesca_, par Marion Crawford, 2 vol. in-12, 7 fr. (Sauvaitre, 72,

boulevard Haussmann). A l'époque où l'auteur a placé son récit,

c'est-à-dire en 1865, Rome est encore la Rome d'autrefois, la ville

pontificale, la ville morte, éternel regret des artistes, que les

Italiens et les politiques peuvent se vanter d'avoir fait sortir de ses

cendres, mais qui a cessé d'être la ville éternelle depuis qu'elle est

rentrée dans la vie. C'est aussi l'époque des luttes politiques entre

les conservateurs et les libéraux, luttes ardentes quoique cachées, où

les conspirations tiennent une grande place, où les partis se résument

en deux hommes: le grand ministre Cavour et l'énigmatique cardinal

Antonelli. Sans entrer dans le récit de ces événements politiques,

l'auteur en a fait le fond de son tableau. Cette haute société romaine,

si étrange et si curieuse à connaître, nous y apparaît fidèlement, on

peut le croire, et à coup sûr spirituellement dépeinte, et la donnée

dramatique du roman en fait une oeuvre du plus vif intérêt.

_De Paris au Soudan_, par Émile Broussais, avec la carte d'Afrique

indiquant les possessions et les zones d'influence de tous les États

européens de Fr. Schrader. (Leroux, éditeur, 28, rue

Bonaparte).--L'auteur, avocat à la Cour d'appel d'Alger, est de ceux qui

ont foi dans l'avenir de la patrie française, dans le développement de

notre colonisation africaine, et c'est à servir cette cause qu'il a

consacré son livre. Rapprocher le plus possible de Paris le centre de

l'Afrique, voilà le but; mettre le Soudan à six jours de Paris, voilà le

résultat auquel il est possible d'arriver. C'est une idée depuis

longtemps poursuivie, qui a déjà coûté la vie à bien des victimes: les

Flatters, les Joubert, les Palat, d'autres encore, auront marqué de leur

sang cette route brillante de l'avenir. M. Émile Broussais, qui a la

connaissance parfaite du pays et de ses intérêts, étudie avec soin la

question qui n'est pas, comme on pense bien, de mettre Tombouctou à

proximité du boulevard des Italiens, mais d'étendre sur l'Afrique la

souveraineté politique, commerciale et industrielle de la France. Ceux

qui s'y intéressent comme lui liront avec fruit son ouvrage si complet

et si documenté.

Une fois l'an, la librairie Dentu publie un volume collectif dans lequel

chaque membre du Comité de la Société des gens de lettres fournit sa

quote-part; le produit de ce volume appartient à la Caisse des retraites

de la Société.

C'est ainsi qu'on a vu paraître en 1879: _Les Contes de toutes les

couleurs_; en 1880: _En petit Comité_; en 1881: _Chacun la sienne_; en

1882: _Entre amis_; en 1883: _la Ronde des Conteurs_; en 1884: _l'Enfant

de 36 pères_; en 1885: _Comme chez Nicolet_; en 1886: _47, Chaussée

d'Antin_; en 1887: _Pique-Nique_; en 1888: _Nos cinquante ans_; en 1889:

_Dans le même train_; en 1890: _les Compagnons de la plume_. Cette

année, le recueil se nomme: _Coude à coude_.

La variété des tempéraments fournit la variété des genres dans ce livre

toujours intéressant, parfois remarquable. Tous les sujets s'y

confondent, depuis la nouvelle jusqu'au conte, en passant par le récit,

l'anecdote, le poème, le monologue, les mémoires, voire même

l'archéologie. Le grave et le doux, le plaisant et le sévère se

coudoient habilement pour former un ensemble agréable à l'esprit,

plaisant à l'oeil.

Quant aux noms des auteurs, tous connus, tous aimés du public, voici

leurs noms par lettre alphabétique.

Philibert Audebrand, George Bastard, Élie Berthet, Fortuné du Boisgobey,

Paul Bonhomme, Borel d'Hauterive, Édouard Cadol, Théodore Cahu, Charles

Chincholle, Albert Cim, Jules Claretie, Louis Collas, Henri Demesse,

Charles Diguet, Paul Eudel, Gourdon de Genouillac, Charles Gueulette,

Ernest Hamel, Fernand Hue, Arsène Houssaye, Léonce de Larmandie, Camille

Le Senne, Hector Malot, Jules Mary, Édouard Montagne, Charles de Mouy,

Joseph Noulens, Émile Richebourg, Armand Silvestre, Jules Simon, Édouard

Thierry, Gustave Toulouze, Charles Valois.

_Bébé-rose_, par André Godard. (3 fr. 50. Ollendorff, éditeur.)--Les

récents débats législatifs relatifs à la réglementation des courses et

du pari-mutuel ajoutent un intérêt d'actualité à cette étude de moeurs

sportives à la fois amusante et passionnée, et que tout le monde peut

lire. Le héros, Remo van Derben, surnommé Bébé-rose, est un aimable

insouciant, voilé d'une nuance de mélancolie. Il vivrait du jeu

volontiers, et dans les courses prévoit une combinaison de fortune. Que

de Bébé-rose en ce temps-ci! Remo s'éprend d'une jeune fille sur une

plage à la mode, et lance le père, un curieux type de magistrat-homme de

lettres, dans une vaste agence sportive, le _Paris-Libre_; la seconde

partie du roman nous fait assister à la lamentable odyssée de la famille

dans tous les milieux parisiens et à la catastrophe finale de l'agence

sur l'hippodrome de Saint-Ouen. C'est très observé, très actuel et très

honnête.

_Dette de haine_, par Georges Ohnet. (1 vol. chez Ollendorff, 28 bis,

rue Richelieu. Prix: 3 fr. 50.)--Nous ne voulons que mentionner

aujourd'hui l'apparition de ce nouveau roman de Georges Ohnet, sur

lequel nous reviendrons prochainement et dont le succès s'est dessiné

dès le premier jour.

_Les pièces de Molière_. La librairie des bibliophiles vient de faire

paraître le Mariage forcé (5 fr.). C'est la dixième. Notice et notes de

M. Auguste Vitu; dessins de Louis Leloir, gravés à l'eau-forte par

Champollion.

_De New-York à Brest en 7 heures_, par André Laurie. Un vol. in-18, 3

fr. 50. (Hetzel).--Roman d'aventures, que les jeunes gens et les jeunes

filles peuvent lire, ce qui est toujours à noter. Cette traversée de

l'Atlantique en moins d'une demi-journée ne s'opère, on le pense bien,

ni en ballon, ni en bateau. Le procédé imaginé par l'auteur est beaucoup

plus ingénieux, mais nous n'aurons garde de le dévoiler.

[Illustration: NOS GRAVURES]

L'Illustration, No. 2522, 27 Juin 1891 · 第 12 / 24 题