_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence;
L. NARBONNE.
* * * * *
_Réponse des plénipotentiaires français_.
Les soussignés, plénipotentiaires de S. M. l'empereur des Français, ont
reçu, avec les deux notes que S. Exc. M. le comte de Metternich,
ministre d'État et des affaires étrangères, plénipotentiaire de la cour
médiatrice, leur a fait l'honneur de leur adresser hier, les copies de
celles de MM. les plénipotentiaires russe et prussien. Pénétrés de
l'obligation sacrée que leur impose la nature même de leur mission,
celle d'écarter toute discussion qui n'aurait pas pour but de réaliser
les plus chères espérances des peuples, les soussignés ne considéreront,
dans les notes qui leur ont été remises, que les points qui ont un
rapport direct à l'oeuvre de la pacification. Ils éviteront également de
s'étendre en protestations de leur désir de la paix, parce que, quelque
naturel qu'il soit de s'en honorer, ce désir règle l'esprit des
négociations, mais non la marche des affaires, qui doivent se traiter
suivant les usages reçus, dans leur ordre, et en levant les difficultés
à mesure qu'elles se rencontrent.
C'est avec autant de surprise que de regret que les soussignés ont vu
que ces notes avaient pour but de rejeter une proposition qui leur avait
paru, et qui est en effet la seule propre à concilier la diversité
d'opinion qui s'est élevée sur la forme des négociations.
Dans cet état de choses, ils s'adressent avec confiance au médiateur
pour lui représenter, ce qu'il est impossible de ne pas reconnaître, que
la seule ouverture qui ait tendu réellement à entamer la négociation, a
été faite par eux. En effet, les dissentiments des deux parties laissant
la question indécise, et l'opinion du médiateur, quelque poids que lui
donne sa sagesse et ses lumières, n'ayant pas pu la décider, les
soussignés, autant par déférence pour le médiateur que par le désir
d'aplanir toutes les difficultés, ont consenti à adopter entièrement le
mode qu'il avait proposé, en demandant simplement qu'on admît aussi leur
proposition.
C'était donc un pas de fait; car il serait injuste de ne regarder comme
tel, en négociation, que le sacrifice total de ses prétentions qu'une
des parties ferait à l'autre. Ils devraient espérer qu'après cette
démarche de leur part, faite dans la forme que le médiateur avait
désirée, il se déciderait enfin à faire valoir les motifs, non moins
fondés sur la raison que sur l'usage, dont ils ont appuyé leur
proposition dans les fréquentes conférences officielles qu'ils ont eues
à ce sujet avec M. le comte de Metternich. Cependant ils voient que les
plénipotentiaires alliés, sans combattre cette proposition, sans
répondre aux considérations qui l'ont dictée, sans alléguer même d'autre
raison que leur seule volonté, persistent dans leur prétention, et que
le plénipotentiaire de la cour médiatrice se range entièrement de leur
avis, quoiqu'on ne puisse se dissimuler que le seul motif qu'il ait fait
valoir pour justifier cette préférence ne se trouve plus fondé depuis
que les soussignés ont admis la forme qu'il proposait.
Toutes les objections que l'on peut faire contre le mode qu'ils ont
indiqué dans leur note du 6, tombent d'elles-mêmes, si l'on réfléchit
qu'il concilie toutes les prétentions, qu'il réunit tous les avantages
des différentes formes, l'authenticité de la négociation par écrit, et
la facilité et la célérité de la négociation verbale.
Il serait superflu de s'attacher à relever l'étrange assertion que ce
mode est inusité, puisque le plus simple examen des faits suffit pour la
détruire. Personne n'ignore que dans les principaux congrès dont
l'histoire fait mention, dans ceux où, comme à présent, on a eu à
débattre des intérêts aussi compliqués que variés, à Munster, à Nimègue,
à Ryswich, cette double forme a toujours été employée. S'y refuser
aujourd'hui, n'est-ce pas évidemment montrer que le but pacifique qu'on
met tant de soins à annoncer, n'est pas celui qu'on se propose
réellement? On affecte de nommer Teschen, de prendre pour règle ce qui a
été une exception, et d'invoquer à l'appui le résultat de cette
négociation, comme si celles qui viennent d'être citées en avaient eu un
moins heureux, comme si elles n'avaient pas également réglé les intérêts
des souverains, et assuré la tranquillité des États. Quel peut être, on
le demande encore, le motif qui fait préférer une forme qu'on a suivie
seulement dans une circonstance où il n'y avait qu'un objet à traiter,
et où les bases étaient même posées d'avance?
Il est facile de juger par l'état actuel de la question, qui l'on doit
accuser des retards apportés à la négociation, ou ceux qui, élevant une
prétention opposée à l'usage, repoussent une proposition qui leur assure
tous les avantages qu'ils réclament, ou ceux qui, ayant pour eux l'usage
universellement suivi, consentent à adopter en entier la forme choisie
par leur partie adverse, et se bornent à demander qu'on n'exclue pas une
manière de traiter qui, malgré toutes les allégations contraires, peut
seule amener de prompts résultats.
Les soussignés se flattent que ces considérations seront d'autant mieux
senties par S. Exc. M. le comte de Metternich, qu'il n'aura pu lui
échapper que si la forme exclusive des négociations par écrit offre
quelques avantages, ce n'est pas, à en juger du moins par les notes
qu'il a communiquées aux soussignés, celui d'aider à concilier les
esprits. Il remarquera sans doute aussi que les propositions des
soussignés ont été, au contraire, une nouvelle preuve de leur constant
désir d'aplanir toutes les difficultés pour arriver à la paix, lors même
que leurs adversaires paraissent y avoir renoncé. Ils renouvellent donc
la proposition qu'ils n'ont cessé de faire, d'échanger leurs pleins
pouvoirs, afin d'ouvrir à l'instant les négociations selon la forme
proposée par le médiateur, sans exclure, néanmoins la forme des
conférences, pour conserver les moyens de s'expliquer de vive voix.
Les soussignés ont l'honneur, etc.
Prague, le 9 août 1813.
_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence;
L. NARBONNE.
* * * * *
_Déclaration de guerre de l'Autriche._
Le soussigné, ministre d'État et des affaires étrangères, est chargé,
par ordre exprès de son auguste maître, de faire la déclaration suivante
à son excellence M. le comte de Narbonne, ambassadeur de S. M.
l'empereur des Français, roi d'Italie.
Depuis la dernière paix signée avec la France, en octobre 1809, S. M.
impériale et royale apostolique a voué toute sa sollicitude, non
seulement à établir des relations d'amitié et de confiance dont elle
avait fait la base de son système politique, mais à faire servir ces
relations au maintien de la paix et de l'ordre en Europe. Elle s'était
flattée que ce rapprochement intime, cimenté par une alliance de famille
contractée avec S. M. l'empereur des Français, contribuerait à lui
donner, sur sa marche politique, la seule influence qu'elle soit jalouse
d'acquérir, celle qui tend à communiquer aux cabinets de l'Europe
l'esprit de modération, le respect pour les droits et les possessions
des États indépendants, qui l'animent elle-même.
S. M. impériale n'a pu se livrer longtemps à de si belles espérances; un
an était à peine écoulé depuis l'époque qui semblait mettre le comble à
la gloire militaire du souverain de la France, et rien ne paraissait
plus manquer à sa prospérité, pour autant qu'elle dépendait de son
attitude et de son influence au dehors, quand de nouvelles réunions au
territoire français, d'États jusqu'alors indépendants, de nouveaux
morcellements et déchirements de l'empire d'Allemagne [31], vinrent
réveiller les inquiétudes des puissances, et préparer, par leur funeste
réaction sur le nord de l'Europe, la guerre qui devait s'allumer en 1812
entre la France et la Russie [32].
[31: _Observations dictées par Napoléon_.
L'Autriche a de plein gré renoncé à l'empire d'Allemagne. Elle a reconnu
les princes de la confédération, elle a reconnu le protectorat de
l'empereur. Si le cabinet autrichien a conçu le projet de rétablir
l'empire d'Allemagne, de revenir sur tout ce que la victoire a fondé et
que les traités ont consacré, il a formé une entreprise qui prouve mal
_l'esprit de modération et le respect pour les droits des États
indépendants_ dont il se dit animé.]
[32: Le cabinet de Vienne met en oubli le traité d'alliance qu'il a
conclu le 14 mars 1812. Il oublie que, par ce traité, la France et
l'Autriche se sont garanti réciproquement l'intégrité de leurs
territoires actuels; il oublie que, par ce traité, l'Autriche s'est
engagée à défendre le territoire de la France tel qu'il existait alors,
et qui n'a depuis reçu aucun agrandissement; il oublie que, par ce
traité, il ne s'est pas borné à demander pour l'Autriche l'intégrité de
son territoire, mais les agrandissements que les circonstances
pourraient lui procurer; il oublie que, le 14 mars 1812, toutes les
questions qui devaient amener la guerre étaient connues et posées, et
que c'est volontairement et en connaissance de cause qu'il prit parti
contre la Russie. Pourquoi, s'il avait alors les sentiments qu'il
manifeste aujourd'hui, n'a-t-il pas fait alors cause commune avec la
Russie? Pourquoi du moins, au lieu de s'unir à ce qu'il présente
aujourd'hui comme une cause injuste, n'a-t-il pas adopté la neutralité?
La Prusse fit à la même époque une alliance avec la France, qu'elle a
violée depuis; mais ses forteresses et son territoire étaient occupés.
Placée entre deux grandes puissances en armes, et théâtre de la guerre,
la neutralité était de fait impossible. Elle se rangea du côté du plus
fort. Lorsqu'ensuite la Russie occupa son territoire, elle reçut la loi
et fut l'alliée de la Russie. Aucune des circonstances qui ont réglé les
déterminations de la Prusse n'ont existé en 1812, et n'existent en 1813
pour l'Autriche. Elle s'est engagée de plein gré en 1812 à la cause
qu'elle croyait la plus juste, à celle dont le triomphe importait le
plus à ses vues et aux intérêts de l'Europe dont elle se montre
protecteur si inquiet et défenseur si généreux. Elle a versé son sang
pour soutenir la cause de la France; en 1813, elle le prodigue pour
soutenir le parti contraire. Que doivent penser les peuples? Quel
jugement ne porteront-ils pas d'un gouvernement qui, attaquant
aujourd'hui ce qu'il défendait hier, montre que ce n'est ni la justice
ni la politique qui règlent les plus importantes déterminations de son
cabinet.]
Le cabinet français sait mieux qu'aucun autre combien S. M. l'empereur
d'Autriche a eu à coeur d'en prévenir l'éclat par toutes les voies que
lui dictait son intérêt pour les deux puissances, et pour celles qui
devaient se trouver entraînées dans la grande lutte qui se préparait. Ce
n'est pas elle que l'Europe accusera jamais des maux incalculables qui
en ont été la suite [33].
[33: Le cabinet français sait mieux qu'aucun autre que l'Autriche a
offert son alliance, lorsqu'on n'avait pas même conçu l'espérance de
l'obtenir; il sait que si quelque chose avait pu le porter à la guerre,
c'était la certitude que non-seulement l'Autriche n'y prendrait aucune
part contre lui, mais qu'elle y prendrait part pour lui. Il sait que,
loin de déconseiller la guerre, l'Autriche l'a excitée; que, loin de la
craindre, elle l'a désirée; que, loin de vouloir s'opposer à de nouveaux
morcellements d'États, elle a conçu de nouveaux déchirements dont elle
voulait faire son profit.]
Dans cet état de choses, S. M. l'empereur ne pouvant conserver à ses
peuples le bienfait de la paix, et maintenir une heureuse neutralité au
milieu du vaste champ de bataille qui, de tous côtés, environnait ses
états, ne consulta, dans le parti qu'elle adopta, que sa fidélité à des
relations si récemment établies, et l'espoir qu'elle aimait à nourrir
encore que son alliance avec la France, en lui offrant des moyens plus
sûrs de faire écouter les conseils de la sagesse, mettrait des bornes à
des maux inévitables, et servirait la causé du retour de la paix en
Europe [34].
[34: Le cabinet de Vienne ne pouvait, dit-il, maintenir une heureuse
neutralité au milieu du vaste champ de bataille qui l'environnait de
tous les côtés.--Les circonstances n'étaient-elles donc pas les mêmes
qu'en 1806? De sanglants combats ne se livrèrent-ils pas en 1806 et en
1807, près des limites de son territoire, et ne conserva-t-il pas aux
peuples le bienfait de la paix, et ne se maintint-il pas dans une
heureuse neutralité?--Mais le gouvernement de l'Autriche, en prenant le
parti de la guerre, en combattant pour la cause de la France,
_consulta_, dit-il, _sa fidélité à des relations nouvellement établies_;
fidélité qui ne mérite plus d'être consultée lorsque ces relations sont
devenues plus anciennes d'une année et plus étroites par une alliance
formelle. S'il faut l'en croire aujourd'hui, ce n'était pas pour
s'assurer des agrandissements qu'il s'alliait à la France en 1812, qu'il
lui garantissait toutes ses possessions, et qu'il prenait part à la
guerre: c'était pour servir la cause du retour de la paix, et pour faire
écouter les conseils de la sagesse. Quelle logique! quelle modestie!]
Il n'en a malheureusement pas été ainsi: ni les succès brillants de la
campagne de 1812, ni les désastres sans exemple qui en ont marqué la fin
n'ont pu ramener dans les conseils du gouvernement français l'esprit de
modération qui aurait mis à profit les uns, et diminué l'effet des
autres [35].
[35: Comment le cabinet de Vienne a-t-il appris que les succès brillants
de la campagne de 1812 n'ont pas ramené la modération dans les conseils
du gouvernement français? S'il avait été bien informé, il aurait su que
les conseils de la France, après la bataille de la Moscowa, ont été
modérés et pacifiques, et que tout ce qui pouvait ramener la paix fut
alors tenté.]
S. M. n'en saisit pas moins le moment où l'épuisement réciproque avait
ralenti les opérations actives de la guerre, pour porter aux puissances
belligérantes des paroles de paix, qu'elle espérait encore voir
accueillir de part et d'autre avec la sincérité qui les lui avait
dictées.
Persuadée toutefois qu'elle ne pourrait les faire écouter qu'en les
soutenant de forces qui promettraient au parti avec lequel elle
s'accorderait de vues et de principes l'appui de sa coopération active,
pour terminer la grande lutte [36]; en offrant sa médiation aux
puissances, elle se décida à l'effort, pénible pour son coeur, d'un
appel au courage et au patriotisme de ses peuples. Le congrès, proposé
par elle et accepté par les deux partis, s'assembla au milieu des
préparatifs militaires que le succès des négociations devait rendre
inutiles, si les voeux de l'empereur se réalisaient, mais qui devaient,
dans le cas contraire, conduire par de nouveaux efforts au résultat
pacifique que S. M. impériale eût préféré d'atteindre sans effusion de
sang [37].
[36: Le cabinet de Vienne met de la suite dans ses inconséquences. Il
fait cause commune avec la France en 1812; et c'était, dit-il
aujourd'hui, pour l'empêcher de faire la guerre à la Russie. Il arme en
1813 pour la Prusse et la Russie, et c'est, dit-il, pour leur inspirer
le désir de la paix. Ces puissances, d'abord exaltées par des progrès
qu'elles devaient au hasard des circonstances, avaient été rendues à des
sentiments plus calmes par les revers éclatants du premier mois de la
campagne: affaiblies, vaincues, elles allaient revenir de leurs
illusions. Le gouvernement autrichien leur déclare qu'il arme pour
elles: il leur montre ses armées prêtes à prendre leur défense, et en
leur offrant de nouvelles chances dans la continuation de la guerre, il
prétend leur inspirer le désir de la paix! Qu'aurait-il fait, s'il avait
voulu les encourager à la guerre? Il a offert à la Russie d'en prendre
sur lui le fardeau; il a offert à la Prusse d'en changer le théâtre, il
a appelé sur son propre territoire les troupes de ses alliés et toutes
les calamités qui pesaient sur celui de la Prusse. Il a enfin offert au
cabinet de Pétersbourg le spectacle le plus agréable pour un empereur de
Russie, de l'Autriche, son ennemie naturelle, combattant la France, son
ennemie actuelle. Si le cabinet de Vienne avait demandé les conseils de
la sagesse, elle lui aurait dit qu'on n'arrête pas un incendie en lui
donnant un nouvel aliment, qu'il n'est pas sage de s'y précipiter pour
un peuple dont les intérêts sont contraires ou étrangers; enfin qu'il y
a de la folie à exposer à toutes les chances de la guerre une nation
qui, après de si longs malheurs, pouvait continuer à jouir des douceurs
de la paix. Mais l'ambition n'est pas un conseiller qu'avoue la
sagesse.]
[37: L'auteur de cette déclaration ne sort pas du cercle vicieux dans
lequel il s'est engagé. La Russie et la Prusse savaient fort bien que le
gouvernement autrichien armait contre la France. Dès ce moment elles ne
pouvaient pas vouloir la paix. Ce résultat des dispositions du cabinet
de Vienne était trop évident pour qu'il n'y eût pas compté.]
En obtenant, de la confiance qu'elles avaient vouée à S. M. impériale,
le consentement des puissances à la prolongation de l'armistice que la
France jugeait nécessaire pour les négociations, l'empereur acquit, avec
cette preuve de leurs vues pacifiques, celle de la modération de leurs
principes et de leurs intentions [38].
[38: Le cabinet de Vienne avait fait perdre le mois de juin tout entier,
en ne remplissant aucune des formalités préalables à l'ouverture du
congrès. La France ne demanda point que l'armistice fût prolongé, mais
elle y consentit. Ce qu'elle désirait, ce qu'elle demanda, c'est qu'il
fût convenu que les négociations continueraient pendant les hostilités.
Mais le cabinet de Vienne s'y refusa; l'Autriche aurait été liée, comme
médiatrice, pendant les négociations; il préféra une prolongation
d'armistice qui lui donnait le temps d'achever ses armements, et dont la
durée limitée lui offrait un terme fatal pour rompre les négociations et
pour se déclarer.]
Il y reconnut les siens, et se persuada, de ce moment, que ce serait de
leur côté qu'il rencontrerait des dispositions sincères à concourir au
rétablissement d'une paix solide et durable. La France, loin de
manifester des intentions analogues, n'avait donné que des assurances
générales, trop souvent démenties par des déclarations publiques qui ne
fondaient aucunement l'espoir qu'elle porterait à la paix les sacrifices
qui pourraient la ramener en Europe [39].
[39: Comment le cabinet de Vienne s'est-il assuré _que la France ne
porterait pas à la paix les sacrifices qui pourraient la ramener en
Europe_? Avant le moment qu'il avait fixé pour la guerre, a-t-il proposé
un _ultimatum_ et fait connaître ce qu'il voulait?--Il a déclaré la
guerre parce qu'il ne voulait que la guerre. Il l'a déclarée, sans
s'assurer si elle pouvait être évitée, et avec une précipitation à
laquelle il est difficile de reconnaître l'influence des conseils de la
sagesse.]
La marche du congrès ne pouvait laisser de doutes à cet égard; le retard
de l'arrivée de MM. les plénipotentiaires français, sous des prétextes
que le grand but de sa réunion aurait dû faire écarter [40],
l'insuffisance de leurs instructions sur les objets de forme qui
faisaient perdre un temps irréparable, lorsqu'il ne restait que peu de
jours pour la plus importante des négociations [41]; toutes ces
circonstances réunies ne démontraient que trop que la paix, telle que la
désiraient l'Autriche et les souverains alliés, était étrangère aux
voeux de la France [42]; et qu'ayant accepté pour la forme, et pour ne
pas s'exposer aux reproches de la prolongation de la guerre, la
proposition d'une négociation, elle voulait en éluder l'effet [43], ou
s'en prévaloir peut-être uniquement pour séparer l'Autriche des
puissances qui s'étaient déjà réunies avec elle de principe, avant même
que les traités eussent consacré leur union pour la cause de la paix et
du bonheur du monde [44].
[40: C'est par le fait de l'Autriche et des alliés que l'arrivée des
plénipotentiaires a été retardée; cependant des difficultés suscitées à
dessein n'étaient pas levées, que M. le comte de Narbonne était déjà à
Prague. Ses pouvoirs, communs aux deux plénipotentiaires, l'autorisaient
à agir concurremment ou séparément. M. le duc de Vicence arriva plus
tard, parce que de nouvelles difficultés, où la dignité de la France
était compromise, furent élevées par les ennemis. Mais à quoi bon ces
observations? Qu'aurait fait un retard de quelques jours à un médiateur
qui n'aurait pas voulu la guerre, et quel motif de guerre qu'un retard
de quelques jours?]
[41: Les plénipotentiaires avaient pour instructions d'adhérer à toutes
les formes de négociation consacrées par l'usage. Le médiateur proposa
des formes inusitées, et qui tendaient à empêcher tout rapprochement des
plénipotentiaires, tout rapport entre eux, toute négociation. Il
introduisit une discussion qu'avec une volonté sincère de la paix le
médiateur n'aurait jamais occasionnée. _Il ne restait_, dit-il, _que peu
de jours pour la plus importante des négociations_. Eh! pourquoi ne
restait-il que peu de jours? qu'avait de commun la négociation avec
l'armistice? ne pouvait-on pas négocier en se battant? Qu'importe
quelques jours de plus ou de moins quand il s'agit de la paix? Si le
cabinet de Vienne ne voulait pas la négocier, mais la dicter, comme on
dicte des conditions à une place assiégée, peu de jours à la vérité
pouvaient suffire; mais alors pourquoi n'a-t-il pas même proposé une
capitulation? _Il ne restait que peu de jours pour la plus importante
des négociations!_ Quelle est donc la négociation qui a été faite en peu
de jours? Le temps est l'élément le plus nécessaire quand il s'agit de
s'entendre; le temps est un élément inutile pour un médiateur qui a pris
d'avance son parti. Cependant lorsque c'est contre la France qu'il
s'agit de se déclarer, une telle détermination n'est pas de si peu de
conséquence qu'il soit indifférent d'employer quelques jours de plus ou
de moins à y penser.]
[42: Il faut rendre ici justice à la pénétration du cabinet de Vienne.
Sans doute la paix telle que la voulaient les souverains alliés était
étrangère aux voeux de la France, de même que la paix telle que la
voulait la France devait être étrangère aux voeux des alliés. Toute
puissance qui entre en négociation veut tout ce qu'elle peut obtenir.
Lorsqu'il y a un médiateur, il s'interpose entre les volontés opposées,
afin de les rapprocher. Telle est sa mission: sa gloire est d'y réussir.
Mais tel n'était pas le rôle que le cabinet autrichien s'était donné; il
n'a jamais été médiateur, il a été ennemi dès le moment où, selon son
aveu, il n'a voulu d'autre paix que celle que voulait une seule des
parties. Mais quelle était cette paix que voulait le cabinet de Vienne?
S'il voulait en effet la paix, une paix quelconque, pourquoi ne s'est-il
pas expliqué? Pourquoi? parce qu'il avait adopté toutes les prétentions
de la Russie, de la Prusse et de l'Angleterre; parce qu'il avait de plus
ses prétentions propres sur lesquelles il ne voulait pas céder; enfin
parce qu'il était résolu à la guerre.]
[43: La France a proposé l'ouverture d'un congrès, parce qu'elle voulait
sincèrement la paix; parce qu'elle se flattait que ses
plénipotentiaires, mis en présence de ceux de la Russie et de la Prusse,
parviendraient à s'entendre avec eux, parce qu'un congrès, même sous la
médiation de l'Autriche, était un moyen d'échapper aux dangers des
insinuations que le cabinet de Vienne répandait.
La France a accepté la médiation de l'Autriche, parce qu'en supposant au
cabinet de Vienne les vues ambitieuses sur lesquelles nous n'avions pas
de doutes, on devait croire qu'il se trouverait gêné par son rôle de
médiateur, et qu'il n'oserait pas, dans une négociation publique et pour
son seul intérêt, repousser nos vues modérées et les sacrifices que nous
étions disposés à faire à la paix; parce qu'enfin, s'il en était
autrement, et si le médiateur et nos ennemis étaient d'accord sur leurs
prétentions réciproques, le cabinet de Vienne proposerait un _ultimatum_
qui soulèverait l'indignation de la France et de ses alliés.]
[44: Ainsi l'_Autriche était déjà réunie de principes avec les ennemis
de la France!_ Qui lui demandait cet aveu?
Le cabinet de Vienne craignait que la France ne se prévalût d'une
négociation pour séparer l'Autriche des puissances ennemies! Sans doute,
si l'Autriche s'était unie à elles pour les empêcher de faire la paix et
avec la ferme résolution de nous faire la guerre, elle devait craindre
une négociation où notre modération pouvait leur offrir des chances plus
avantageuses dans la paix que dans la guerre; mais pourquoi donc le
cabinet de Vienne a-t-il offert sa médiation et fait retentir l'Europe
de ses voeux pour la paix?]
L'Autriche sort de cette négociation, dont le résultat a trompé ses
voeux les plus chers, avec la conscience de la bonne foi qu'elle y a
portée. Plus zélée que jamais pour le noble but qu'elle s'était proposé,
elle ne prend les armes que pour l'atteindre, de concert avec les
puissances animées des mêmes sentiments. Toujours également disposée à
prêter la main au rétablissement d'un ordre de choses qui, par une sage
répartition de forces, place la garantie de la paix sous l'égide d'une
association d'états indépendants, elle ne négligera aucune occasion de
parvenir à ce résultat; et la connaissance qu'elle a acquise des
dispositions des cours devenues désormais ses alliées lui donne la
certitude qu'elles coopéreront avec sincérité à un but aussi salutaire
[45].
[45: L'Autriche veut _établir un ordre de choses qui, par une sage
répartition de forces, place la garantie de la paix sous l'égide d'une
association d'états indépendants_. Elle ne fera la paix que quand une
égale répartition de forces garantira l'indépendance de chaque état.
Pour y parvenir, elle doit d'abord agrandir à ses dépens la Bavière et
la Saxe, car c'est aux grandes puissances à descendre pour que les
puissances du second ordre deviennent leurs égales; lorsqu'elle aura
donné l'exemple, elle sera en droit de demander qu'il soit imité. Ainsi
le cabinet de Vienne veut combattre pour faire de toutes les puissances
une république de souverains dont les éléments seront parfaitement
égaux; et c'est à de telles rêveries qu'il faudrait sacrifier le repos
du monde! Peut-on se jouer plus ouvertement de la raison publique, de
l'opinion de l'Europe? En rédigeant des manifestes, comme en réglant sa
conduite, le cabinet de Vienne n'a pas _écouté les conseils de la
sagesse_.]
En déclarant, d'ordre de l'empereur, à M. le comte de Narbonne, que ses
fonctions d'ambassadeur viennent à cesser de ce moment, le soussigné met
à la disposition de S. Exc. les passeports dont elle aura besoin pour
elle et pour sa suite.
Les mêmes passeports seront remis à M. de La Blanche, chargé d'affaires
de France à Vienne, ainsi qu'aux autres individus de l'ambassade.
Il a l'honneur d'offrir, etc.
Prague, le 12 août 1813.
_Signé_ METTERNICH.
_Dernière note de M. de Bassano à M. de Metternich._
Le soussigné, ministre des relations extérieures, a mis sous les yeux de
S. M. l'empereur et roi la déclaration du 11 août, par laquelle
l'Autriche dépose le rôle de médiateur dont elle avait couvert ses
desseins.
Depuis le mois de février, les dispositions hostiles du cabinet de
Vienne envers la France étaient connues de toute l'Europe. Le Danemark,
la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, Naples et la Westphalie ont dans
leurs archives des pièces qui prouvent combien l'Autriche, sous les
fausses apparences de l'intérêt qu'elle prenait à son allié et de
l'amour de la paix, nourrissait de jalousie contre la France. Le
soussigné se refuse à retracer le système de protestations prodiguées
d'un côté, et d'insinuations répandues de l'autre, par lequel le cabinet
de Vienne compromettait la dignité de son souverain, et qui, dans son
développement, à prostitué ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes,
un médiateur, un congrès et le nom de la paix.
Si l'Autriche voulait faire la guerre, qu'avait-elle besoin de se parer
d'un faux langage, et d'entourer la France de pièges mal tissus qui
frappaient tous les regards?
Si le médiateur voulait la paix, aurait-il prétendu que des transactions
si compliquées s'accomplissent en quinze ou vingt jours? Était-ce une
volonté pacifique celle qui consistait à dicter la paix à la France en
moins de temps qu'il n'en faut pour conclure la capitulation d'une place
assiégée? La paix de Teschen exigea plus de quatre mois de négociation.
Plus de six semaines furent employées à Sistow avant que la discussion,
même sur les formes, fût terminée. La négociation de la paix de Vienne,
en 1809, lorsque la plus grande partie de la monarchie autrichienne
était entre les mains de la France, à duré deux mois.
Dans ces diverses transactions, les intérêts et le nombre des parties
étaient circonscrits; et lorsqu'il s'agissait, à Prague, de poser, dans
un congrès, les bases de la pacification générale, de concilier les
intérêts de la France, de l'Autriche, de la Russie, de la Prusse, du
Danemark, de la Saxe et de tant d'autres puissances; lorsqu'aux
complications qui naissent de la multiplicité et de la diversité des
intérêts, se joignirent les difficultés résultant des prétentions
ouvertes et cachées du médiateur, il était dérisoire de prétendre que
tout fût terminé, montre en main, en quinze jours. Sans la funeste
intervention de l'Autriche, la paix entre la Russie, la France et la
Prusse serait faite aujourd'hui.
L'Autriche, ennemie de la France, et couvrant son ambition du masque de
médiatrice, compliquait tout, et rendait toute conciliation impossible.
Mais l'Autriche s'étant déclarée en état de guerre est dans une position
plus vraie et toute simple. L'Europe est ainsi plus près de la paix; il
y a une complication de moins.
Le soussigné a donc reçu l'ordre de proposer à l'Autriche de préparer
dès aujourd'hui les moyens de parvenir à la paix, d'ouvrir un congrès où
toutes les puissances, grandes et petites, seront appelées, où toutes
les questions seront solennellement posées, où l'on n'exigera point que
cette oeuvre, aussi difficile que salutaire, soit terminée ni dans une
semaine ni dans un mois; où l'on procédera avec la lenteur inséparable
de toute opération de cette nature, avec la gravité qui appartient à un
si grand but et à de si grands intérêts. Les négociations pourront être
longues: elles doivent l'être. Est-ce en peu de jours que les traités
d'Utrecht, de Nimègue, de Ryswick, d'Aix-la-Chapelle ont été conclus?
Dans la plupart des discussions mémorables, la question de la paix fut
toujours indépendante de celle de la guerre: on négociait sans savoir si
l'on se battait ou non; et puisque les alliés fondent tant d'espérances
sur les chances du combat, rien n'empêche de négocier, aujourd'hui comme
alors, en se battant.
Le soussigné propose de neutraliser un point sur la frontière pour le
lieu des conférences; de réunir les plénipotentiaires de la France, de
l'Autriche, de la Russie, de la Prusse, de la Saxe; de convoquer tous
ceux des puissances belligérantes, et de commencer, dans cette auguste
assemblée, l'oeuvre de la paix, si vivement désirée par toute l'Europe.
Les peuples éprouveront une consolation véritable en voyant les
souverains s'occuper à mettre un terme aux calamités de la guerre, et
confier à des hommes éclairés et sincères le soin de concilier les
intérêts, de compenser les sacrifices, et de rendre la paix avantageuse
et honorable à toutes les nations.
Le soussigné ne s'attache point à répondre au manifeste de l'Autriche et
au seul grief sur lequel il repose. Sa réponse serait complète en un
seul mot. Il citerait la date du traité d'alliance conclu le 14 mars
1812 entre les deux puissances, et la garantie, stipulée par le traité,
du territoire de l'empire tel qu'il était le 14 mars 1812.
Le soussigné, etc.
Dresde, le 18 août 1813.
_Signé_ le duc de BASSANO.
_Dernière note de M. de Metternich à M. de Bassano_
Le soussigné, ministre secrétaire d'État et des affaires étrangères, a
reçu hier l'office que S. Exc. M. le duc de Bassano lui a fait l'honneur
de lui adresser le 18 août dernier.
Ce n'est pas après que la guerre a éclaté entre l'Autriche et la France
que le cabinet autrichien croit devoir relever les inculpations
gratuites que renferme la note de M. le duc de Bassano. Forte de
l'opinion générale, l'Autriche attend avec calme le jugement de l'Europe
et celui de la postérité.
La proposition de S. M. l'empereur des Français offrant encore à
l'empereur une lueur d'espoir de parvenir à la pacification générale, sa
majesté impériale a cru pouvoir la saisir. En conséquence, elle a
ordonné au soussigné de porter à la connaissance des cabinets russe et
prussien la demande de l'ouverture d'un congrès qui, pendant la guerre
même, s'occuperait des moyens d'arriver à une pacification générale. LL.
MM. l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, animés des mêmes
sentiments que leur auguste allié, ont autorisé le soussigné à déclarer
à S. Exc. M. le duc de Bassano que, _ne pouvant point décider sur un
objet d'un intérêt tout-à-fait commun, sans en avoir préalablement
conféré avec les autres alliés, les trois cours vont porter incessamment
à leur connaissance la proposition de la France_.
Le soussigné les a chargés de transmettre, dans le plus court délai
possible, au cabinet français, les ouvertures de toutes les cours
alliées, en réponse à la susdite proposition.
Le soussigné a l'honneur, etc.
Prague, le 21 août 1813.
_Signé_ le prince de METTERNICH.