peu d'importance. Montaigne a pu aider Bacon à dégager quelques idées
de détail, développer en lui l'habitude de l'analyse psychologique. Il
ne lui a ni donné un genre littéraire, comme le titre d'_Essais_
pouvait le faire supposer, ni suggéré son apologie de la science, ni
fourni sa conception de la morale. Nous avons seulement constaté, et
cela partout où nous avons porté notre investigation, des présomptions
très sérieuses pour admettre que son livre a été fort étudié par
Bacon. Tant de similitudes ne peuvent guère s'expliquer autrement.
C'est dans la composition du _Novum organum_, si je ne me trompe, que
les fruits de cette étude vont se faire voir. Il me faut avouer
toutefois que c'est là seulement une hypothèse. Même ici nous ne
touchons pas une influence certaine; elle n'est que vraisemblable,
aucune mention de Montaigne, aucune communauté d'expression chez les
deux écrivains ne permettent d'être affirmatif. Je ne puis qu'indiquer
les raisons qui me rendent cette opinion très probable.
Et d'abord comment une pareille influence est-elle possible? Comment
se peut-il que Montaigne qui, nous venons de le voir, ne construit pas
une science, qui, au lieu d'encourager l'esprit humain à la fonder,
critique sans cesse ses prétentions et lui étale ses faiblesses, ait
pu préparer la création d'une méthode? Bacon se charge de nous
l'expliquer lui-même. Il a déclaré que sa méthode avait les mêmes
commencements que l'acatalepsie, qu'on lui reprocherait d'énerver
l'esprit, de lui ôter toute confiance en soi-même. Dans la suite
seulement il doit sortir du doute et fournir des éléments de
connaissance positive. Son but est de placer l'esprit en face des
faits, de lui apprendre à les examiner sans les déformer, à en tirer
toute la leçon qu'ils comportent. Pour cela il lui faut en arracher
les mauvaises habitudes qui l'empêchent de voir les choses dans leur
intégrité, il lui faut dénoncer les vices natifs qui l'ont poussé à
contracter ces mauvaises habitudes afin qu'il les évite à l'avenir.
Toute cette préparation de la méthode remplit le premier livre du
_Novum organum_. A première vue on aperçoit combien elle est conforme
à ce qu'on est convenu d'appeler le scepticisme de Montaigne.
L'idée maîtresse de tout le livre, c'est cette constatation faite par
Bacon que l'esprit humain a besoin d'être assujetti à une méthode.
Livré à lui-même, il ne sait pas examiner les faits ni s'y asservir.
Il est trop hâtif, trop souple, il court aux conclusions aveuglément;
il a trop de confiance en lui, il se fie à ses forces; il est le jouet
de ses préjugés et de ses habitudes. La source de tous les abus, nous
dit Bacon, c'est l'admiration pour l'esprit humain[121]; c'est elle
qui nous empêche de penser aux vrais secours dont nous aurions besoin.
Et ailleurs: c'est du plomb qu'il nous faut attacher à l'esprit, non
des ailes[122]; il n'est que trop actif par lui-même. Cette idée-là
est exprimée sous bien des formes dans le premier livre du _Novum
organum_; elle y est sous-entendue plus souvent encore, elle est le
principe de presque toutes les remarques particulières. Or, à tout
prendre, c'est bien aussi l'idée capitale de la critique de Montaigne.
Il est vrai qu'il hésite sur la manière de «brider cette raison» si
fuyante; pour les questions qui n'intéressent que la spéculation,
c'est au fait que, lui aussi, veut l'assujettir. Pour les questions
pratiques, comme il ne conçoit pas l'idée qu'on pourrait déduire des
faits une politique et une morale, c'est à l'autorité qu'il a recours;
autorité de l'Eglise pour la religion, autorité de la coutume pour la
politique et la morale. Mais quoi qu'il puisse penser des remèdes, en
tous cas, à chaque instant, il signale le mal. «La raison est un
instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable
à tous biais»[123], dit-il quelque part; «l'esprit est un outil
déréglé, dangereux et téméraire». «La raison va toujours, torte,
boiteuse et déhanchée»[124]. Nous n'examinons pas le fond des choses;
nous décrétons juste ce qui est conforme à notre coutume, injuste ce
qui lui est contraire. Nous voyons le doigt de Dieu dans la victoire
de la Rochelabeille; et que dirons-nous après la défaite de
Mont-Contour[125]? Il serait aisé d'accumuler un grand nombre de
passages où Montaigne se plaît à montrer le déréglement de la raison,
où il oppose un fait à un jugement hâtif. C'est là dans les _Essais_
son attitude habituelle. Or l'hypothèse que je présente se réduit à
ceci: la plupart des critiques que Bacon va adresser à l'esprit humain
avaient été dégagées par Montaigne. Puisque nous savons que les
_Essais_ de Montaigne jouissaient d'une très grande faveur au temps de
Bacon, puisque nous avons constaté que Bacon lui-même s'en inspirait
fréquemment, il est bien probable que la critique de Montaigne a
préparé celle de Bacon et l'a facilitée. La lecture des _Essais_ a
fortifié le point de vue de l'auteur du _Novum organum._
Mais s'il en est ainsi, comment s'expliquer un fait à tout le moins
paradoxal? Les rapprochements de texte, qui jusqu'à présent se sont
offerts à nous en abondance, vont maintenant nous faire défaut. Dans
le _Novum organum_ les commentateurs ne nous en proposent plus. Ne
serait-ce pas que la méthode qui consiste à mesurer l'influence d'un
écrivain au nombre de rapprochements qu'on peut établir entre ses
oeuvres et les oeuvres de ses successeurs est une méthode défectueuse?
Certes, relever des similitudes de ce genre est nécessaire, car
souvent elles fournissent la seule base solide de semblables études.
Mais, par la force des choses, elles signalent à l'attention des
ressemblances de mots et de faits plus que des ressemblances d'idées.
Elles se trouvent par là souvent très incomplètes, et toujours elles
demandent à être maniées avec une extrême prudence. L'interprétation
des résultats qu'apporte une semblable méthode nécessite une extrême
circonspection. Plusieurs raisons nous expliquent que dans le _Novum
organum_ on n'ait pas signalé de réminiscences de Montaigne.
Pour faire la critique de l'esprit humain, les deux philosophes ne se
placent pas au même point de vue. Bacon catalogue et classe les
défauts inhérents à la raison humaine; sans esprit de système et sans
plan, Montaigne qui, à l'occasion de ses lectures, veut montrer son
jugement, chaque fois qu'il se heurte à quelque préjugé le signale et
en découvre la racine. On conçoit par suite que la fréquentation de
Montaigne ait pu aider Bacon dans son enquête, et d'autre part que la
diversité de leurs buts nous cache un peu son influence.
De plus Bacon, tout préoccupé qu'il est, autour de 1620, de commencer
sa bâtisse par la plus fructueuse des sciences, à son avis, la science
des choses naturelles, qui doit servir de base à une philosophie de la
nature, signale de préférence les illusions que causent les fantômes
dans l'examen des choses physiques. Montaigne s'attache surtout à la
morale: c'est dans l'interprétation des faits de la vie quotidienne,
rencontrés soit dans son expérience personnelle, soit dans les
histoires, qu'il cherche à voir broncher les jugements humains. Aussi
c'est seulement sous leur forme la plus générale et dans leur
application aux phénomènes moraux qu'il dénonce les vices de l'esprit.
Lorsque Montaigne, par exemple, déclare que nos habitudes entravent
notre jugement, ce qui le frappe particulièrement, c'est que notre
idée de justice n'est pas fondée en raison; elle n'a rien d'absolu et
d'universel, elle est relative aux coutumes de chaque pays. Le juste,
c'est ce que nous sommes habitués à considérer comme tel[126]. Bacon
fait la même observation sur la fâcheuse influence de l'habitude, mais
ce qui l'intéresse, lui, ce sera par exemple que dans les études les
plus variées le spécialiste apporte ses habitudes d'esprit au lieu de
s'adapter à son sujet. Aristote reste logicien en physique[127]. Ce
sera encore que, lorsque nous prenons l'habitude de l'analyse, nous
devenons incapables de synthèse, et inversement la synthèse nous fait
négliger l'analyse. Démocrite ne voit que les éléments, et les autres
philosophes ne considèrent que les ensembles.
Enfin, ici peut-être plus que jamais, Bacon repense à sa manière les
idées qui lui sont suggérées par ses devanciers. En traversant son
cerveau, elles subissent une sorte de refonte, au point qu'elles ne
conservent plus aucune trace des éléments qui les ont formées. Bacon
les enferme afin de les rendre plus frappantes et plus faciles à
retenir, dans une série d'aphorismes d'allure très lapidaire qui
marquent avec une grande netteté les arêtes de la pensée, mais qui la
dépouillent aussi des nuances d'expression qu'elle revêtait parfois
chez l'auteur qui a pu la suggérer. N'oublions pas surtout les
magnifiques métaphores dont il les pare. Bacon a comparé les défauts
naturels à l'esprit humain à autant de fantômes qui le hantent et qui
lui cachent la réalité. Les uns troublent la tribu humaine tout
entière, d'autres s'attachent à chacun de nous et ne fréquentent que
notre antre particulière, d'autres se tiennent sur la place publique.
Derrière ces créations poétiques qui sont bien à lui, il faut
reconnaître des erreurs de tous les temps qui, en tous les temps, ont
été plus ou moins distinctement aperçues.
Une systématisation méthodique, une application constante de ses idées
à l'activité scientifique, une terminologie très neuve et expressive
qui recouvre sa pensée d'un riche manteau poétique, voilà en somme ce
qui appartient en propre à Bacon dans sa critique de l'esprit. Cela
n'empêche pas que les idées dominantes de cette critique n'aient été
auparavant très vigoureusement mises en évidence par Montaigne, et que
Bacon, qui lisait familièrement Montaigne, n'ait dû être aidé par lui
à donner corps à sa doctrine.
Selon Bacon, quatre sortes de fantômes hantent les cerveaux des
hommes: les fantômes de race, les fantômes de l'antre, les fantômes de
la place publique et les fantômes du théâtre. Sans les cataloguer ni
les nommer ainsi, Montaigne s'est attaqué à tous les quatre. Les
fantômes de race l'ont occupé plus que les autres.
«Les fantômes de race, dit Bacon, ont leur source dans la nature même
de l'homme; c'est un mal inhérent à la race humaine, un vrai mal de
famille, car rien n'est plus dénué de fondement que ce principe: «Le
sens humain est la mesure de toutes les choses. Il faut dire au
contraire que toutes les perceptions, soit des sens, soit de l'esprit,
ne sont que des relations à l'homme, et non des relations à l'univers.
L'entendement humain, semblable à un miroir faux, fléchissant les
rayons qui jaillissent des objets, et mêlant sa propre nature à celle
des choses gâte tout, pour ainsi dire, et défigure toutes les images
qu'il réfléchit[128]». On reconnaît là dès l'abord une idée chère à
Montaigne. C'est une des idées directrices de l'_Apologie de Raimond
Sebonde_, peut-être la principale. Là Montaigne a, lui aussi, commenté
le mot de Protagoras qui fait l'homme mesure des choses. Toute la
dernière partie du chapitre, qui traite des perceptions des sens, tend
à faire voir combien elles nous faussent la réalité, combien, au lieu
de nous transmettre la nature dans son intégrité, elles nous
projettent dans cette nature, nous mêlent à elles, et ne nous
réfléchissent qu'une image très altérée du monde. Voilà pour les
perceptions des sens. Quant aux inductions de l'esprit, relisez les
pages qu'il consacre à l'idée que l'homme se fait de la divinité. Ce
qu'il lui reproche, c'est, au lieu de la loger en son cerveau telle
qu'elle est, de la construire d'éléments purement humains: nous lions
la puissance de Dieu avec nos lois physiques et intellectuelles, nous
l'honorons de ce qui nous honore, nous lui donnons une part de nos
plaisirs, nous l'asservissons à nos caprices. Et ce même
anthropomorphisme qui nous donne de Dieu une idée si fantastique,
vicie dans leur principe toutes nos idées des choses: «Il nous
faut noter qu'à chaque chose il n'est rien plus cher et plus estimable
que son estre et que chacun raporte les qualitez de toutes autres
choses à ses propres qualitez, lesquelles nous pouvons bien estendre
et racourcir, mais c'est tout, car hors de ce raport et de ce principe
nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est
impossible qu'elle sorte de là et passe au delà.[129]»
Donc, pour Montaigne comme pour Bacon, nos perceptions, tant celles de
l'esprit que celles des sens, sont des relations à l'homme beaucoup
plus que des relations à l'univers; tous les éléments de notre
connaissance sont tellement imprégnés de nous qu'ils nous renseignent
fort difficilement sur les choses.
Il ne s'est pas contenté d'exprimer sous cette forme générale ce vice
capital de l'esprit humain. Avant Bacon il avait, très nettement,
dévoilé quelques-uns de ces fantômes de la première espèce contre
lesquels le philosophe de la science met en garde les futurs savants.
Je ne dis pas qu'il les ait tous dévoilés: il en est un ou deux que
nous trouvons chez Bacon, et que Montaigne n'a pas clairement dégagés:
celui-ci par exemple que l'esprit fausse la réalité en y introduisant
de l'ordre et de la symétrie[130]. Pour la plupart ils sont là
néanmoins, parfois avec plus de relief que chez Bacon.
Bacon insiste beaucoup sur ce défaut commun de tout ramener à nos
idées[131]. C'est par là, dit-il, que s'explique le crédit
extraordinaire des prophéties et des songes, le monde n'en retient que
ce qui se réalise, ce qui flatte ses idées. Tout ce qui est contraire
à notre manière de voir, nous n'en tenons aucun compte.
«L'entendement, une fois familiarisé avec certaines idées qui lui
plaisent, soit comme généralement reçues, soit comme agréables en
elles-mêmes, s'y attache obstinément; il ramène tout à ces idées de
prédilection, il veut que tout s'accorde avec elles; il les fait juges
de tout; et les faits qui contredisent ces opinions favorites ont beau
se présenter en foule, ils ne peuvent les ébranler dans son esprit; ou
il n'aperçoit point ces faits, ou il les dédaigne, ou il s'en
débarrasse à l'aide de quelque frivole distinction, ne souffrant
jamais qu'on manque de respect à ces premières maximes qu'il s'est
faites. Elles sont pour lui comme sacrées et inviolables.»
Cette critique était déjà très vive chez Montaigne. Je crois même que
pour la question des prophéties et des songes, Bacon a dû avoir
présent à l'esprit le onzième essai du premier livre[132]: vous y
trouverez la même explication dans des termes analogues; un même
exemple l'illustre chez l'un et chez l'autre, celui de Diagoras qui,
comme on prétend le convaincre de l'existence des dieux par le grand
nombre des ex-voto placés dans le temple par des voyageurs échappés au
naufrage, répond judicieusement que rien ne témoigne le nombre de ceux
qui, en dépit de leurs prières et de leurs voeux, ont été engloutis
par les tempêtes.[133]
En tous cas Montaigne a dit combien nos idées sont tenaces, qu'elles
habitent une région de notre esprit où le libre examen ne pénètre pas,
et il a reproché à l'homme de les prendre comme pierre de touche au
lieu de l'expérience. «On reçoit comme un jargon ce qui en est
communement tenu; on reçoit cette verité avec tout son bastiment et
son attelage d'argumens et de preuves comme un corps ferme et solide
qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire, chacun à qui
mieux mieux va plastrant et confortant cette creance reçeue de tout ce
que peut sa raison qui est un util souple, contournable et
accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en
fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guères de
choses, c'est que les communes opinions on ne les essaye jamais.[134]»
Et ailleurs il montre que jamais, quoi qu'elle fasse, l'expérience
n'est capable de nous ôter notre confiance native en nos idées: «Que
la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que
vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre
croyance autres et autres opinions, toujours la presente et la
derniere c'est la certaine et infayllible; pour cette cy il faut
abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout.[135]»
Plusieurs de ses essais n'ont d'autre objet que de nous enseigner à
nous préserver de ce vice commun. Il veut que nous sachions voir et
comprendre les événements qui contredisent nos idées aussi bien que
ceux qui semblent les confirmer. Prenons pour exemple le chapitre
intitulé: _Qu'il faut sobrement se mesler de puger des ordonnances
divines_[136]. C'est une brillante victoire, nous dit Montaigne, que
la chrestienté vient de remporter à Lépante sur les Turcs; nous y
voyons le doigt de Dieu: Dieu ne peut que protéger les chrétiens, il
manifeste sa prédilection pour notre sainte religion, disons-nous.
Mais prenez garde, si une autre fois les infidèles, comme il leur est
arrivé déjà si souvent, triomphent de nous, que dirons-nous? Arrius et
Léon, deux grands hérétiques, sont morts ignominieusement dans des
latrines: Dieu a voulu les confondre en face du monde, dites-vous.
Peut-être, répond Montaigne, mais n'oubliez pas qu'Irénée est mort de
même. Gardez-vous des idées _a priori_, et surtout quand vous voulez
les prouver par des faits, voyez bien si d'autres faits ne les
infirment pas. Et c'est ainsi qu'à plusieurs reprises Montaigne met en
pratique ses préceptes de critique. C'était offrir à Bacon des
exemples, plus puissants que des règles, pour l'aider à prendre
conscience de sa méthode.
Un autre fantôme de race, nous dit Bacon, c'est cette manie qu'a
l'esprit humain de rechercher toujours des causes. Même si les
éléments de cette enquête lui font défaut, il va de l'avant, il ne
peut s'arrêter. C'est ainsi qu'il engendre ces vierges stériles qu'on
nomme les causes finales[137]. Montaigne ne s'est pas particulièrement
attaqué aux causes finales, bien qu'il semble les critiquer
quelquefois; en revanche il a bien nettement signalé le vice initial
qui nous conduit à elles. Dans deux endroits surtout, au chapitre _Des
coches_[138] et au chapitre _Des boîteux_[139], il s'est amusé à
montrer la légèreté avec laquelle les philosophes les plus autorisés
se piquent de trouver les causes de toutes choses. Les problèmes
d'Aristote surtout lui ont prêté à rire sur ce point. Inventez-nous un
fait de toutes pièces, nous dit-il, fût-il invraisemblable, avant même
de songer à le contester, nous lui aurons trouvé trois ou quatre
explications. «Nostre discours est capable d'estoffer cent autres
mondes et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne lui faut
ny matière ny baze: laissez-le courre; il bastit aussi bien sur le
vuide que sur le plain, et de l'inanité que de la matiere.»
«_Dare corpus idonea fumo_... »[140]
Et il revient volontiers sur cette «flexibilité de nostre invention à
forger des raisons à toute sorte de songes», la souplesse de cet
esprit que rien ne contient, son impatience à faire jouer ses rouages,
fût-ce à vide.
Nos passions donnent naissance à un troisième fantôme, qui est encore
signalé par nos deux philosophes. «Les passions, dit Bacon, pénètrent
et teignent toute la substance de l'entendement[141].» Montaigne
insiste sur cette idée en moraliste. Les faits qui se présentent à son
esprit, ce sont ses expériences amoureuses: il se rappelle combien
différemment il jugeait les mêmes choses lorsqu'une image chère le
possédait et lorsque la crise était passée. Bacon en parle en savant:
notre besoin de croire ce que nous souhaitons, notre paresse à
entreprendre une enquête difficile, à creuser jusqu'au fond les
questions, notre timidité en face de tout résultat paradoxal, notre
mépris pour le travail expérimental, notre vaniteuse fierté à tout
tirer de notre raison, voilà les exemples qu'il en allègue. Montaigne
se tient tout particulièrement en garde contre ce fantôme. Sa
coquetterie est d'avoir le jugement libre. Là est à ses yeux la
principale qualité de son esprit[142]. Il est sans cesse occupé à
découvrir les impressions fugitives qui pourraient surprendre sa bonne
foi[143]. «Plus l'homme souhaite qu'une opinion soit vraie, disait
Bacon, plus il la croit aisément.» Et Montaigne: «Aux pronostiques ou
evenements sinistres des affaires, ils veulent que chacun en son party
soit aveugle ou hébeté; que nostre persuasion et jugement serve non à
la verité, mais au project de nostre desir. Je faudrois plustost vers
l'autre extremité, tant je crains que mon desir me suborne. Joinct que
je me deffie un peu tendrement des choses que je souhaite»[144]. La
figure de Montaigne, partout présente dans son oeuvre, était une
invitation perpétuelle pour Bacon à se défier de ce fantôme.
Il en signale même expressément une des formes que nous venons de
retrouver chez Bacon. «L'oeil de l'entendement... disait Bacon,
rejette... la lumière de l'expérience par mépris, par orgueil, et de
peur de paraître occuper son esprit de choses basses et périssables.»
Il est vrai que dans un court passage Montaigne semble tomber, lui
aussi, dans ce préjugé et mettre la déduction bien au-dessus de
l'expérience en dignité[145]. Ce n'est qu'une boutade. En pratique,
c'est à l'expérience, bien que «plus vile» qu'il a sans cesse recours,
et il prétend faire admettre à ses contemporains que d'observer par
soi-même et de collectionner de petits faits n'est aucunement une
occupation méprisable.
«Que ferons-nous à ce peuple qui ne fait recepte que de tesmoignages
imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en livre, ny la verité
si elle n'est d'aage competant..... Mais moy... j'allegue aussi
volontiers un mien amy que Aulugelle et que Macrobe, et ce que j'ay
veu que ce qu'ils ont escrit. Je dis souvent que c'est pure sottise
qui nous fait courir après les exemples estrangers et scholastiques:
leur fertilité est pareille, à cette heure, à celle du temps d'Homere
et de Platon. Mais n'est-ce pas que nous cherchons plus d'honneur de
l'allegation que la verité du discours? comme s'il estoit plus
d'emprunter de la boutique de Vascosan ou de Plantin nos preuves que
de ce qui se voit en nostre village; ou bien, certes, que nous n'avons
pas l'esprit d'esplucher et faire valoir ce qui se passe devant nous,
et le juger assez vifvement pour le tirer en exemple: ....des plus
ordinaires choses et plus communes et cogneuës, si nous sçavions
trouver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de
nature et les plus merveilleux exemples, notamment sur le subject des
actions humaines.»[146]
C'est dire pour l'expérience morale ce que Bacon dira de l'expérience
scientifique en général. L'originalité principale des _Essais_ de
Montaigne parmi les productions morales de son temps consiste
peut-être surtout en ce que, aux faits rapportés dans les livres et
aux idées reçues il a joint les faits de son expérience quotidienne et
ses idées personnelles grâce à la large place qu'il a réservée à la
peinture du moi.
Deux fantômes de race sont encore signalés par Bacon: l'un tient à la
conformation de nos sens[147], l'autre à la conformation de notre
esprit[148]. Nos sens nous trompent: ils altèrent les images des
choses; ils manquent d'acuité et nous renseignent incomplètement sur
les phénomènes qui sont de leur domaine; enfin il est, dans la nature,
des ordres de phénomènes dont ils n'ont aucune perception. Ces idées
avaient été exprimées par les Sceptiques et par les Académiciens de
l'antiquité, par aucun toutefois plus nettement que par Sextus
Empiricus. Bacon avait lu Sextus assurément, mais Montaigne avait
résumé avec vigueur les idées principales de Sextus sur ce point;
chaque fois que Bacon relisait l'_Apologie de Sebonde_ il les
retrouvait là claires et succinctes.
Quant à notre esprit, sa tendance naturelle c'est de faire des
abstractions, c'est de créer à l'occasion des réalités concrètes des
formes artificielles dans lesquelles il les arrête et les fige.
Montaigne, il est vrai, n'a pas aussi nettement dénoncé ce vice, mais
il est impliqué parfois dans sa critique.
Voyez la belle page empruntée au Plutarque d'Amyot qui sert de
conclusion à l'_Apologie_: c'est ce contraste qu'elle met en évidence
entre ce besoin natif de l'esprit d'arrêter la réalité et le monde des
phénomènes qui est dans un écoulement perpétuel.