XVII

DANS LEQUEL IL ARRIVE UNE AVENTURE DES PLUS GRAVES, QUI TERMINE LA

PREMIÈRE PARTIE DE CETTE HISTOIRE.

L'Abkasie est une province à part, au milieu de la région caucasienne,

dans laquelle le régime civil n'a pas encore été introduit et qui ne

relève que du régime militaire. Elle a pour limite au sud le fleuve

Ingour, dont les eaux forment la lisière de la Mingrélie, l'une des

principales divisions du gouvernement de Koutaïs.

C'est une belle province, une des plus riches du Caucase, mais le

système qui la régit n'est pas fait pour mettre ses richesses

en valeur. C'est à peine si ses habitants commencent à devenir

propriétaires d'un sol qui appartenait tout entier aux princes

régnants, descendant d'une dynastie persane. Aussi l'indigène y est-il

encore à demi sauvage, ayant à peine la notion du temps, sans langue

écrite, parlant une sorte de patois que ses voisins ne peuvent

comprendre,--un patois si pauvre même, qu'il manque de mots pour

exprimer les idées les plus élémentaires.

Van Mitten ne fut point sans remarquer, au passage, le vif contraste

de cette contrée avec les districts plus avancés en civilisation qu'il

venait de traverser.

A la gauche de la route, développement de champs de maïs, rarement de

champs de blé, des chèvres et des moutons, très surveillés et gardés,

des buffles, des chevaux et des vaches, vaguant en liberté dans les

pâturages, de beaux arbres, des peupliers blancs, des figuiers, des

noyers, des chênes, des tilleuls, des platanes, de longs buissons de

buis et de houx, tel est l'aspect de cette province de l'Abkasie.

Ainsi que l'a justement fait observer une intrépide voyageuse, madame

Caria Serena, «si l'on compare entre elles ces trois provinces

limitrophes l'une de l'autre, la Mingrélie, le Samourzakan, l'Abkasie,

on peut dire que leur civilisation respective est au même degré

d'avancement que la culture des monts qui les environnent: la

Mingrélie, qui, socialement, marche en tête, a des hauteurs boisées et

mises en valeur; le Samourzakan, déjà plus arriéré, présente un

relief à moitié sauvage; l'Abkasie, enfin, demeurée presque à l'état

primitif, n'a qu'un écheveau de montagnes incultes, que n'a pas encore

touché la main de l'homme. C'est donc l'Abkasie qui, de tous les

districts caucasiens, sera le plus tard entré en jouissance des

bienfaits de la liberté individuelle.»

La première halte que firent les voyageurs après avoir franchi

la frontière, fut à la bourgade de Gagri, joli village, avec une

charmante église de Sainte-Hypata, dont la sacristie sert maintenant

de cellier, un fort, qui est en même temps un hôpital militaire, un

torrent, sec alors, le Gagrinska, la mer d'un côté, de l'autre, toute

une campagne fruitière, plantée de grands accacias, semée de bosquets

de roses odorantes. Au loin, mais à moins de cinquante verstes, se

développe la chaîne limitrophe entre l'Abkasie et la Circassie, dont

les habitants, défaits par les Russes, après la sanglante campagne de

1859, ont abandonné ce beau littoral.

La chaise, arrivée là, à neuf heures du soir, y passa la nuit. Le

seigneur Kéraban et ses compagnons reposèrent dans un des doukhans de

la bourgade, et en repartirent le lendemain matin.

A midi, six lieues plus loin, Pizunda leur offrait des chevaux de

rechange. Là, Van Mitten eut une demi-heure pour admirer l'église où

résidèrent les anciens patriarches du Caucase occidental; cet édifice,

avec sa coupole de briques, autrefois coiffée de cuivre, l'agencement

de ses nefs suivant le plan de la croix grecque, les fresques de ses

murailles, sa façade ombragée par des ormes séculaires, mérite d'être

compté parmi les plus curieux monuments de la période byzantine au

sixième siècle.

Puis, dans la même journée, ce furent les petites bourgades de

Goudouati et de Gounista, et, à minuit, après une rapide étape de

dix-huit lieues, les voyageurs venaient prendre quelques heures de

repos à la bourgade Soukhoum-Kalé, bâtie sur une large baie foraine,

qui s'étend dans le sud jusqu'au cap Kodor.

Soukhoum-Kalé est le principal port de l'Abkasie; mais la dernière

guerre du Caucase a en partie détruit la ville, où se pressait une

population hybride de Grecs, d'Arméniens, de Turcs, de Russes, encore

plus que d'Abkases. Maintenant, l'élément militaire y domine, et

les steamers d'Odessa ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux

casernes, construites près de l'ancienne forteresse, qui fut élevée

au seizième siècle, sous le règne d'Amurah, époque de la domination

ottomane.

Un repas, d'un menu très géorgien, composé d'une soupe aigre au

bouillon de poule, d'un ragoût de viande farcie, assaisonné de lait

acide au safran,--repas qui ne pouvait être que médiocrement apprécié

par deux Turcs et un Hollandais,--précéda le départ, à neuf heures du

matin.

Après avoir laissé en arrière la jolie bourgade de Kélasouri, bâtie

dans l'ombreuse vallée de Kélassur, les voyageurs franchirent le

Kodor à vingt-sept verstes de Soukhoum-Kalé. La chaise longea ensuite

d'énormes futaies, que l'on pouvait comparer à de véritables forêts

vierges, avec lianes inextricables, broussailles touffues, dont on

n'a raison que par le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les

serpents, ni les loups, ni les ours, ni les chacals,--un coin de

l'Amérique tropicale, jeté sur le littoral de la mer Noire. Mais déjà

la hache des exploitants se promène à travers ces forêts que tant de

siècles ont respectées, et ces beaux arbres disparaîtront avant peu

pour les besoins de l'industrie, charpentes de maisons ou charpentes

de navires.

Otchemchiri, chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le

Samourzakan, importante bourgade maritime, assise sur deux cours

d'eau, Hori, dont le sanctuaire byzantin mérite d'être visité, mais,

faute de temps, ne put l'être en cette circonstance, Gajida et

Anaklifa, furent dépassés dans cette journée,--une des plus longues

par les heures employées à courir, une des plus rapides par l'espace

qui fut dévoré au galop de l'attelage. Mais aussi, le soir, vers onze

heures, les voyageurs arrivaient à la frontière de l'Abkasie, ils

franchissaient à gué le fleuve Ingour, et, vingt-cinq verstes plus

loin, ils s'arrêtaient a Redout-Kalé, chef-lieu de la Mingrélie, l'une

des provinces du gouvernement de Koutaïs.

Les quelques heures de nuit qui restaient furent consacrées au

sommeil. Cependant, si fatigué qu'il fut, Van Mitten se leva de grand

matin, afin de faire au moins une excursion profitable avant son

départ. Mais il trouva Ahmet levé aussi tôt que lui, tandis que le

seigneur Kéraban dormait encore dans une assez bonne chambre de la

principale auberge.

«Déjà hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait

sortir! Est-ce que mon jeune ami a l'intention de m'accompagner dans

ma promenade matinale?

--En ai-je le temps, monsieur Van Mitten? répondit Ahmet. Ne faut-il

pas que je m'occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne

tarderons pas à franchir la frontière russo-turque, et il ne sera pas

aisé de se ravitailler dans les déserts du Lazistan et de l'Anatolie!

Vous voyez donc bien que je n'ai pas un instant à perdre!

--Mais, cela fait, répondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de

quelques heures?...

--Cela fait, monsieur Van Mitten, j'aurai à visiter notre chaise de

poste, à m'entendre avec un charron pour qu'il en resserre les écrous,

qu'il graisse les essieux, qu'il voie si le frein n'a pas joué,

et qu'il change la chaîne du sabot. Il ne faut pas, au delà de la

frontière, que nous ayons besoin de nous réparer! J'entends donc

remettre la chaise en parfait état, et je compte bien qu'elle finira

avec nous cet étonnant voyage!

--Bien! Mais cela fait?... répéta Van Mitten.

--Cela fait, j'aurai à m'occuper du relais, et j'irai à la maison de

poste pour régler tout cela!

--Très bien! Mais cela fait?... dit encore Van Mitten, qui ne

démordait pas de son idée.

--Cela fait, répondit Ahmet, il sera temps de partir, et nous

partirons! Donc, je vous laisse.

--Un instant, mon jeune ami, reprit le Hollandais, et permettez-moi de

vous adresser une question.

--Parlez, mais vite, monsieur Van Mitten.

--Vous savez, sans doute, ce que c'est que cette curieuse province de

Mingrélie?

--A peu près.

--C'est la contrée, arrosée par le poétique Phase, dont les paillettes

d'or venaient jadis s'accrocher aux degrés de marbre des palais élevés

sur ses bords?

--En effet.

--Ici s'étend cette légendaire Colchide, où Jason et ses Argonautes,

aidés de la magicienne Médée, vinrent conquérir la précieuse toison,

que gardait un formidable dragon, sans parler de terribles taureaux

qui vomissaient des flammes fantastiques!

--Je ne dis pas non.

--Enfin, c'est ici, dans ces montagnes, qui se pressent à l'horizon,

sur ce rocher de Khomli, dominant la cité moderne de Koutaïs, que

Prométhée, fils de Japet et de Clymène, après avoir audacieusement

ravi le feu du ciel, fut enchaîné par ordre de Jupiter, et c'est là

qu'un vautour lui ronge éternellement le coeur!

--Rien de plus vrai, monsieur Van Mitten; mais, je vous le répète, je

suis pressé! Où voulez-vous en venir?

--A ceci, mon jeune ami, repondit le Hollandais, en prenant son air le

plus aimable: c'est que quelques jours passés dans cette partie de la

Mingrélie et jusque dans le Koutaïs pourraient être bien employés au

profit de ce voyage, et que....

--Ainsi, répondit Ahmet, vous nous proposez de demeurer quelque temps

à Redout-Kalé?

--Oh! quatre ou cinq jours suffiraient....

--Proposeriez-vous cela à mon oncle Kéraban? demanda Ahmet non sans

quelque malice.

--Moi!... jamais, mon jeune ami! répondit le Hollandais. Ce serait

matière à discussion, et depuis la regrettable scène des narghilés,

il ne m'arrivera plus, je vous l'assure, d'entamer une discussion

quelconque avec cet excellent homme!

--Et vous ferez sagement!

--Mais, en ce moment, ce n'est point au terrible Kéraban que je

m'adresse, c'est à mon jeune ami Ahmet.

--C'est ce qui vous trompe, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, en

lui prenant la main. Ce n'est point à votre jeune ami que vous parlez

en ce moment!

--Et à qui donc?...

--Au fiancé d'Amasia, monsieur Van Mitten, et vous savez bien que le

fiancé d'Amasia n'a pas une heure à perdre!

Là-dessus, Ahmet se sauva pour s'occuper des préparatifs du départ.

Van Mitten, tout dépité, n'eut que la ressource de faire une promenade

peu instructive dans la bourgade du Redout-Kalé en compagnie du fidèle

mais décourageant Bruno.

A midi, tous les voyageurs étaient prêts à partir. La chaise, examinée

avec soin, revue en quelques parties, promettait de fournir encore de

longues étapes dans d'excellentes conditions. La caisse aux provisions

remplie, plus rien à craindre sous ce rapport, pendant un nombre

considérable de verstes ou plutôt d'agatchs, puisque les provinces de

la Turquie asiatique allaient être traversées pendant cette seconde

partie de l'itinéraire; mais Ahmet, en homme avisé, ne pouvait que

s'applaudir d'avoir pourvu à toutes les éventualités de l'alimentation

et de la locomotion.

Le seigneur Kéraban ne voyait pas, sans une satisfaction extrême, le

parcours s'accomplir sans incidents ni accidents. Combien il serait

satisfait dans son amour-propre de Vieux Turc, au moment où il

apparaîtrait sur la rive gauche du Bosphore, narguant les autorités

ottomanes et les décréteurs de taxes injustes, il serait oiseux d'y

insister.

Enfin, Redout-Kalé n'étant plus qu'à quatre-vingt-dix verstes environ

de la frontière turque, avant vingt-quatre heures, le plus entêté des

Osmanlis comptait bien avoir remis le pied sur la terre ottomane. Là,

enfin, il serait chez lui.

«En route, mon neveu, et qu'Allah continue à nous protéger!

s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur.

--En route, mon oncle!» répondit Ahmet. Et tous deux prirent place

dans le coupé, suivis de Van Mitten, qui essayait, mais en vain,

d'apercevoir cette mythologique cime du Caucase, sur laquelle

Prométhée expiait sa tentative sacrilège!

On partit au claquement du fouet du iemschik et aux hennissements d'un

vigoureux attelage.

Une heure après, la chaise passait cette frontière du Gouriel, qui

est annexé à la Mingrélie depuis 1801. Il a pour chef-lieu Poti, port

assez important de la mer Noire, qu'une voie ferrée rattache à Tiflis,

la capitale de la Géorgie.

La route remontait un peu à l'intérieur d'une campagne fertile. Çà et

là, des villages, où les maisons ne sont point groupées, mais éparses

au milieu des champs de maïs. Rien de singulier comme l'aspect de ces

constructions, qui ne sont plus en bois, mais en paille tressée, comme

un ouvrage de vannier. Van Mitten n'oublia pas de mentionner cette

particularité sur son carnet de voyage. Et pourtant ce n'étaient

point ces insignifiants détails qu'il s'attendait à noter pendant son

passage à travers l'ancienne Colchide! Enfin, peut-être serait-il plus

heureux, quand il arriverait sur les rives du Rion, ce fleuve de Poti,

qui n'est autre que le célèbre Phase de l'antiquité, et, s'il faut en

croire quelques savants géographes, l'un des quatre cours d'eau de

l'Éden!

Une heure plus tard, les voyageurs s'arrêtaient devant la ligne du

railway de Poti-Tiflis, à un point où le chemin coupe la voie ferrée,

une verste au-dessous de la station de Sakario. Là s'ouvrait un

passage à niveau qu'il fallait nécessairement franchir, si l'on

voulait, en abrégeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du

fleuve.

Les chevaux vinrent donc s'arrêter devant la barrière du railway, qui

était fermée.

Les glaces du coupé avaient été baissées, de telle sorte que le

seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient à même de voir ce qui

se passait devant eux.

Le postillon commença par héler le garde-barrière, qui ne parut point

tout d'abord.

Kéraban mit la tête à la portière.

«Est-ce que cette maudite compagnie de chemin de fer, s'écria-t-il, va

encore nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barrière est-elle

fermée aux voitures?

--Sans doute parce qu'un train va bientôt passer! fit simplement

observer Van Mitten.

--Pourquoi viendrait-il un train?» répliqua Kéraban.

Le postillon continuait d'appeler, sans résultat. Personne ne

paraissait à la porte de la maisonnette du gardien.

«Qu'Allah lui torde le cou! s'écria Kéraban. S'il ne vient pas, je

saurai bien ouvrir moi-même!...

--Un peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Kéraban, qui se

préparait à descendre.

--Du calme?...

--Oui! voici ce gardien!»

En effet, le garde-barrière, sortant de sa maisonnette, se dirigeait

tranquillement vers l'attelage.

«Pouvons-nous passer, oui ou non? demanda Kéraban d'un ton sec.

--Vous le pouvez, répondit le gardien. Le train de Poti n'arrivera pas

avant dix minutes.

--Ouvrez votre barrière, alors, et ne nous retardez pas inutilement!

Nous sommes pressés!

--Je vais vous ouvrir,» répondit le garde.

Et, ce disant, il alla d'abord repousser la barrière placée de l'autre

côté de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle

l'attelage s'était arrêté, mais tout cela posément, en homme qui n'a

pour les exigences des voyageurs qu'une indifférence parfaite.

Le seigneur Kéraban bouillait déjà d'impatience.

Enfin, le passage fut libre des quatre côtés, et la chaise s'engagea à

travers la voie.

À ce moment, à l'opposé, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur

turc, monté sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui

lui faisaient escorte, se disposait à franchir le passage à niveau.

C'était évidemment un personnage considérable. Agé de trente-cinq

ans environ, sa taille élevée se dégageait avec cette noblesse

particulière aux races asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux

qui ne s'animaient qu'au feu de la passion, front d'un ton mat, barbe

noire, dont les volutes s'étageaient jusqu'à mi-poitrine, bouche ornée

de dents très blanches, lèvres qui ne savaient pas sourire: en somme,

la physionomie d'un homme impérieux, puissant par sa situation et

sa fortune, habitué à la réalisation de tous ses désirs, à

l'accomplissement de toutes ses volontés, et que la résistance eût

poussé aux plus grands excès. Il y avait encore du sauvage dans cette

nature, où le type turc confinait au type arabe.

Ce seigneur portait un simple costume de voyage, taillé à la mode des

riches Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu'Européens. Sans doute,

sous son cafetan de couleur sombre, il tenait à dissimuler le riche

personnage qu'il était.

Au moment où l'attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe

des cavaliers l'atteignait aussi. Comme l'étroitesse des barrières ne

permettait pas à la chaise et au groupe de passer en même temps, il

fallait bien que l'un ou l'autre reculât.

L'attelage s'était donc arrêté, tandis que les cavaliers en faisaient

autant; mais il ne semblait pas que le seigneur étranger fût d'humeur

à céder passage au seigneur Kéraban. Turc contre Turc, cela pouvait

amener quelque complication.

«Rangez-vous! cria Kéraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient

tête à ceux de l'attelage.

--Rangez-vous vous-mêmes! répondit le nouveau venu, qui semblait

décidé à ne pas faire un pas en arrière.

--Je suis arrivé le premier!

--Eh bien, vous passerez le second!

--Je ne céderai pas!

--Ni moi!»

Montée sur ce ton, la discussion menaçait de prendre une assez

mauvaise tournure.

«Mon oncle!... dit Ahmet, que nous importe....

--Mon neveu, il importe beaucoup!

--Mon ami!... dit Van Mitten.

--Laissez-moi tranquille!» répondit Kéraban d'un ton qui cloua le

Hollandais dans son coin.

Cependant, le garde-barrière, intervenant, s'écriait:

«Hâtez-vous! bâtez-vous!... Le train de Poti ne peut tarder à

arriver!... Hâtez-vous!»

Mais le seigneur Kéraban ne l'écoutait guère! Après avoir ouvert la

portière de la chaise, il était descendu sur la voie, suivi d'Ahmet

et de Van Mitten, tandis que Bruno et Nizib se précipitaient hors du

cabriolet.

Le seigneur Kéraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval

par la bride:

«Voulez-vous me livrer passage? s'écria-t-il, avec une violence qu'il

ne pouvait plus contenir.

--Jamais!

--Nous allons bien voir!

--Voir?...

--Vous ne connaissez pas le seigneur Kéraban!

--Ni vous le seigneur Saffar?»

En effet, c'était le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti,

après une rapide excursion dans les provinces du Caucase méridional.

Mais ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accaparé les

chevaux du relais de Kertsch, voilà qui ne pouvait que surexciter la

colère de Kéraban! Céder à cet homme contre lequel il avait tant pesté

déjà! Jamais! Il se fût plutôt fait écraser sous les pieds de son cheval.

«Ah! c'est vous le seigneur Saffar? s'écria-t-il. Eh bien, arrière, le

seigneur Saffar!

--En avant,» dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte

de forcer le passage.

Ahmet et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait céder Kéraban se

préparaient à lui venir en aide.

«Mais passez! passez donc! répétait le gardien. Passez donc!... Voici

le train!»

Et, en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait

encore un coude du railway.

«Arrière! cria Kéraban.

--Arrière!» cria Saffar.

En ce moment, les hennissements de la locomotive s'accentuèrent. Le

gardien, éperdu, agitait son drapeau, afin d'arrêter le train.... Il

était trop tard.... Le train débouchait de la courbe....

Le seigneur Saffar, voyant qu'il n'avait plus le temps de franchir la

voie, recula précipitamment. Bruno et Nizib s'étaient jetés de côté.

Ahmet et Van Mitten, saisissant Kéraban, venaient de l'entraîner

précipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le

poussait tout entier hors de la barrière.

A ce moment même, le train passait avec la rapidité d'un express. Mais

en passant, il heurta l'arrière-train de la chaise, qui n'avait pu

être entièrement dégagée, il le mit en pièces, et disparut, sans que

ses voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce léger obstacle.

Le seigneur Kéraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire;

mais celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, dédaigneusement,

sans même l'honorer d'un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il

disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du

fleuve.

«Le lâche! le misérable!... s'écriait Kéraban, que retenait son ami

Van Mitten, si jamais je le rencontre!

--Oui, mais en attendant, nous n'avons plus de chaise de poste!

répondit Ahmet, en regardant les restes informes de la voiture rejetés

hors de la voie.

--Soit! mon neveu, soit! mais je n'en ai pas moins passé, et passé le

premier!»

Cela, c'était du Kéraban tout pur.

En ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont chargés en Russie

de surveiller les routes, s'approchèrent. Ils avaient vu tout ce qui

était arrivé à la barrière du railway.

Leur premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Kéraban et de

lui mettre la main au collet. De là, protestation dudit Kéraban,

intervention inutile de son neveu et de son ami, résistance plus

violente du plus têtu des hommes, qui, après une contravention aux

règlements de police des chemins de fer, menaçait d'empirer sa

situation par une rébellion aux ordres de l'autorité.

On ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu'avec des gendarmes. On

ne leur résiste pas davantage. Quoiqu'il fit, le seigneur Kéraban, au

comble de la fureur, fut emmené à la station de Sakario, pendant

qu'Ahmet, Van Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur

chaise brisée.

«Nous voilà dans un joli embarras! dit le Hollandais.

--Et mon oncle donc! répondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par

l'abandonner!»

Vingt minutes après, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait

devant eux. Ils regardèrent....

A la fenêtre d'un compartiment, apparaissait la tête ébouriffée du

seigneur Kéraban, rouge de fureur, les yeux injectés, hors de lui, non

moins parce qu'il avait été arrêté que parce que, pour la première

fois de sa vie, ces féroces Cosaques l'obligeaient à voyager en chemin

de fer!

Mais il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation.

Il fallait au plus vite le tirer de ce mauvais pas, où son seul

entêtement l'avait conduit, et ne pas compromettre le retour à Scutari

par un retard qui pouvait peut-être se prolonger.

Laissant donc les débris de la chaise dont on ne pouvait plus faire

usage, Ahmet et ses compagnons louèrent une charrette, le postillon y

attela ses chevaux, et, aussi rapidement que cela était possible, ils

s'élancèrent sur la route de Poti.

C'étaient six lieues à faire. Elles furent franchies en deux heures.

Ahmet et Van Mitten, dès qu'ils eurent atteint la bourgade, se

dirigèrent vers la maison de police, afin d'y réclamer l'infortuné

Kéraban et lui faire rendre la liberté.

Là, ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans

une certaine mesure, aussi bien sur le sort réservé au délinquant que

sur l'éventualité de nouveaux retards.

Le seigneur Kéraban, après avoir payé une forte amende pour la

contravention d'abord, pour la résistance aux agents ensuite, avait

été remis entre les mains des Cosaques, puis dirigé sur la frontière.

Il s'agissait donc de l'y rejoindre au plus tôt, et, dans ce but, de

se procurer un moyen de transport.

Quant au seigneur Saffar, Ahmet voulut s'informer de ce qu'il était

devenu.

Le seigneur Saffar avait déjà quitté Poti. Il venait de s'embarquer

sur le steamer qui fait escale aux diverses échelles de l'Asie

Mineure. Mais Ahmet ne put apprendre où allait ce hautain personnage,

et il ne vit plus à l'horizon que la dernière traînée de vapeur du

bâtiment qui l'emportait vers Trébizonde.

Kéraban-Le-Têtu, Volume I · 第 17 / 20 题