XVI

OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE

MINEURE.

Le Caucase est cette partie de la Russie méridionale, faite de hautes

montagnes et de plateaux immenses, dont le système orographique se

dessine à peu près de l'ouest à l'est, sur une longueur de trois cent

cinquante kilomètres. Au nord s'étendent le pays des Cosaques du Don,

le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des

Nogaïs nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la

Géorgie, de Koutaïs, de Bakou, d'Élisabethpol, d'Érivan, plus les

provinces de la Mingrélie, de l'Iméréthie, de l'Abkasie, du Gouriel.

A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire; à l'est, c'est la mer

Caspienne.

Toute la contrée, située au sud de la principale chaîne du Caucase, se

nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontières que celles de

la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat où,

suivant la Bible, l'arche de Noé vint atterrir après le déluge.

Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette

importante région. Elles appartiennent aux races kaztevel, arménienne,

tscherkesse, tschetschène, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks,

des Nogaïs, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de

race turque, des Kurdes et des Cosaques.

S'il faut en croire les savants les plus compétents en pareille

matière, c'est de cette contrée demi-européenne, demi-asiatique,

que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et

l'Europe. Aussi lui ont-ils donné le nom de «race caucasienne».

Trois grandes routes russes traversent cette énorme barrière, que

dominent les cimes du Chat-Elbrouz à quatre mille mètres, du Kazbek

à quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz à

cinq mille six cents mètres.

La première de ces routes, d'une double importance stratégique et

commerciale, va de Taman à Poti, le long du littoral de la mer Noire;

la deuxième, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la

troisième, de Kizliar à Bakou, par Derbend.

Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Kéraban,

d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la première. A quoi

bon s'engager dans le dédale du groupe caucasien, s'exposer à des

difficultés, et par suite à des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au

port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral

est de la mer Noire.

Il y avait bien le railway de Rostow à Vladi-Caucase, puis celui de

Tiflis à Poti, qu'il eût été possible d'utiliser successivement,

puisque une distance de cent verstes à peine sépare leurs deux lignes;

mais Ahmet évita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel

son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question

des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonèse.

Tout étant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise,

à laquelle on fit seulement quelques réparations peu importantes,

quitta la bourgade de Rajewskaja, dès le matin du 7 septembre, et se

lança sur la route du littoral.

Ahmet était résolu à marcher avec la plus grande rapidité.

Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinéraire,

pour atteindre Scutari à la date fixée. Sur ce point, son oncle était

d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eût préféré voyager à son

aise, recueillir des impressions plus durables, n'être point tenu

d'arriver à un jour près; mais on ne consultait pas Van Mitten.

C'était un convive, pas autre chose, qui avait accepté de dîner chez

son ami Kéraban. Eh bien, on le conduisait à Scutari. Qu'aurait-il pu

vouloir de plus?

Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer

dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques

observations. Le Hollandais, après l'avoir écouté, lui demanda de

conclure.

«Eh bien, mon maître, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur

Kéraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni

trêve, le long de cette mer Noire?

--Les quitter, Bruno? avait répondu Van Mitten.

--Les quitter, oui, mon maître, les quitter, après leur avoir souhaité

bon voyage!

--Et rester ici?...

--Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque

notre mauvaise étoile nous y a conduits! Après tout, nous serons,

aussi bien là qu'à Constantinople, à l'abri des revendications de

madame Van....

--Ne prononce pas ce nom, Bruno!

--Je ne le prononcerai pas, mon maître, pour ne point vous être

désagréable! Mais, c'est à elle, en somme, que nous devons d'être

embarqués dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de

poste, risquer de s'embourber dans les marécages ou de se rôtir dans

des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup

trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le

seigneur Kéraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser

partir en le prévenant, par un petit mot bien aimable, que vous le

retrouverez à Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner!

--Ce ne serait pas convenable, répondit Van Mitten.

--Ce serait prudent, répliqua Bruno.

--Tu te trouves donc bien à plaindre?

--Très à plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en

apercevez, mais je commence à maigrir!

--Pas trop, Bruno, pas trop!

--Si! je le sens bien, et, à continuer un pareil régime, j'arriverai

bientôt à l'état de squelette!

--T'es-tu pesé, Bruno?

--J'ai voulu me peser à Kertsch, répondit Bruno, mais je n'ai trouvé

qu'un pèse-lettre....

--Et cela n'a pu suffire?... répondit en riant Van Mitten.

--Non, mon maître, répondit gravement Bruno, mais avant peu, cela

suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur

Kéraban continuer sa route?»

Certes, cette manière de voyager ne pouvait plaire à Van Mitten, brave

homme d'un tempérament rassis, jamais pressé en rien. Mais la pensée

de désobliger son ami Kéraban, en l'abandonnant, lui eût été si

désagréable qu'il refusa de se rendre.

«Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invité....

--Un invité, s'écria Bruno, un invité qu'on oblige à faire sept cents

lieues au lieu d'une!

--N'importe!

--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon maître! répliqua

Bruno. Je vous le répète pour la dixième fois! Nous ne sommes pas au

bout de nos misères, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que

nous peut-être, vous en aurez votre bonne part!»

Les pressentiments de Bruno se réaliseraient-ils? L'avenir devait

l'apprendre. Quoi qu'il en soit, à prévenir son maître, il avait

rempli son devoir de serviteur dévoué, et, puisque Van Mitten était

résolu à continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait

plus qu'à le suivre.

Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la

mer Noire. Si elle s'en éloigne quelquefois, pour éviter un obstacle

du terrain ou desservir quelque bourgade en arrière, ce n'est jamais

que de quelques verstes au plus. Les dernières ramifications de la

chaîne du Caucase, qui court alors presque parallèlement à la côte,

viennent mourir à la lisière de ces rivages peu fréquentés. A

l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arête à dents inégales

qui mordent le ciel, cette cime éternellement neigeuse.

A une heure de l'après-midi, on commença à contourner la petite baie

de Zèmes, à sept lieues de Rajewskaja, de manière à gagner, huit

lieues plus loin, le village de Gélendschik.

Ces bourgades, on le voit, sont peu éloignées les unes des autres.

Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte à peu près

une à cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de

maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau,

le pays est à peu près désert, et le commerce se fait plutôt par les

caboteurs de la côte.

Cette bande de terre, entre le pied de la chaîne et la mer, est d'un

aspect plaisant. Le sol y est boisé. Ce sont des groupes de chênes, de

tilleuls, de noyers, de châtaigniers, de platanes, que les capricieux

sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une

forêt tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'échappent en

gazouillant de champs d'azélias, que la seule nature a semés sur ces

terrains fertiles.

Vers midi, les voyageurs rencontrèrent tout un clan de Kalmouks

nomades, de ceux qui sont divisés en oulousses, comprenant plusieurs

khotonnes. Ces khotonnes sont de véritables villages ambulants,

composés d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se

planter ça et là, tantôt dans la steppe, tantôt dans les vallées

verdoyantes, tantôt sur le bord des cours d'eau, au gré des chefs.

On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils étaient fort

nombreux autrefois dans la région caucasienne; mais les exigences de

l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoqué

une forte émigration vers l'Asie.

Les Kalmouks ont gardé des moeurs à part et un costume spécial. Van

Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large

pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette

très ample, et un bonnet carré qu'entoure une bande d'étoffe, fourrée

de peau de mouton. Pour les femmes, c'est à peu de chose près le même

habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'où sortent des

tresses de cheveux agrémentées de rubans de couleur. Quant aux

enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se réchauffer, ils

se blottissent dans l'âtre de la kibitka et dorment sous la cendre

chaude.

Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits,

alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite à l'eau avec

des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs

émérites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a

l'excès, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent

incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un

de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se

dérangèrent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins,

les observait avec intérêt. Peut-être jetèrent-ils des regards d'envie

à ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement

pour le seigneur Kéraban, ils s'en tinrent là. Les chevaux purent donc

arriver au prochain relais, sans avoir échangé le box de leur écurie

pour le piquet d'un campement kalmouk.

La chaise, après avoir contourné la baie de Zèmes, trouva une route

étroitement resserrée entre les premiers contreforts de la chaîne et

le littoral; mais, au delà, cette route s'élargissait sensiblement et

devenait plus aisément praticable.

A huit heures du soir, la bourgade de Gélendschik était atteinte. On y

relayait, on y soupait sommairement, on en repartait à neuf heures, on

courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois étoile, au

bruit du ressac d'une côte battue par les mauvais temps d'équinoxe,

on atteignait le lendemain, à sept heures du matin, la bourgade de

Beregowaja, à midi, la bourgade de Dschuba, à six heures du soir, la

bourgade de Tenginsk, à minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain,

à huit heures, la bourgade de Golowinsk, à onze heures la bourgade de

Lachowsk, et, deux heures après, la bourgade de Ducha.

Ahmet aurait eu mauvaise grâce à se plaindre. Le voyage

s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agréait fort, mais sans

incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses

tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms

géographiques. Pas un aperçu nouveau, pas une impression digne de

fixer le souvenir!

A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le maître

de poste allait quérir ses chevaux, envoyés au pâturage.

«Eh bien, dit Kéraban, dînons aussi confortablement et aussi

longuement que le comportentles circonstances.

--Oui, dînons, répondit Van Mitten.

--Et dînons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son

ventre amaigri.

--Peut-être cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un

peu de l'imprévu qui manque à notre voyage! Je pense que mon jeune ami

Ahmet nous permettra de respirer?...

--Jusqu'à l'arrivée des chevaux, répondit Ahmet.

Nous sommes déjà an neuvième jour du mois!

--Voilà une réponse comme je les aime! répliqua Kéraban. Voyons ce

qu'il y a à l'office!»

C'était une assez médiocre auberge, que l'auberge de Ducha, bâtie sur

le bords de la petite rivière de Mdsymta, qui coule torrentiellement

des contreforts du voisinage.

Cette bourgade ressemblait beaucoup à ces villages cosaques, qui

portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte

une tourelle carrée, où veille nuit et jour quelque sentinelle. Les

maisons, à hauts toits de chaume, aux murs de bois emplâtres

de glaise, abritées sous l'ombrage de beaux arbres, logent une

population, sinon aisée, du moins au-dessus de l'indigence.

Du reste, les Cosaques ont presque entièrement perdu leur originalité

native à ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale.

Mais ils sont restés braves, alertes, vigilants, gardiens excellents

des lignes militaires confiées à leur surveillance, et passent avec

raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les

chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rébellion est à l'état

chronique, que dans les joutes ou tournois où ils se montrent écuyers

émérites.

Ces indigènes sont d'une belle race, reconnaissable à son élégance, à

la beauté de ses formes, mais non à son costume, qui se confond avec

celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourré,

il est encore facile de retrouver ces faces énergiques qu'une épaisse

barbe recouvre jusqu'aux pommettes.

Lorsque le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table

de l'auberge, on leur servit un repas dont les éléments avaient été

pris au doukhan voisin, sorte d'échoppe où le charcutier, le

boucher, l'épicier, se confondent le plus souvent en un seul et mémo

industriel. Il y avait un dindon rôti, un de ces gâteaux de farine de

maïs piqués de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom

de gatschapouri, l'inévitable plat national, le blini, sorte de crêpe

au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une bière

épaisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie très forte, dont les

Russes font une incroyable consommation.

Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite

bourgade perdue sur les extrêmes confins de la mer Noire, et,

l'appétit aidant, les convives firent honneur à ce repas qui variait

l'ordinaire de leurs provisions de voyage.

Le dîner achevé, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib

prenaient largement leur part du dindon rôti et des crêpes nationales.

Suivant son habitude, il allait lui-même au relais de poste, afin

de presser l'arrivée de l'attelage, bien décidé à décupler, s'il le

fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les règlements

accordent aux maîtres de poste, sans parler du pourboire des

postillons.

En l'attendant, le seigneur Kéraban et son ami Van Mitten vinrent

s'établir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la rivière

baignait en grondant les pilotis moussus.

C'était ou jamais l'occasion de s'abandonner aux douceurs de ce

farniente, de cette rêverie délicieuse, à laquelle les Orientaux

donnent le nom de kief.

En outre, le fonctionnement des narghilés s'imposait de lui-même,

comme complément d'un repas si digne d'être convenablement digéré.

Aussi, les deux ustensiles furent-ils retirés de la chaise et apportés

aux fumeurs, qui s'accordaient si bien sur les douceurs de ce

passe-temps, auquel ils devaient leur fortune.

Le fourneau des narghilés fut aussitôt empli de tabac; mais il va

sans dire que, si le seigneur Kéraban fit bourrer le sien de tombéki

d'origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s'en

tint à son ordinaire, qui était du latakié de l'Asie Mineure.

Puis, les fourneaux furent allumés; les fumeurs s'étendirent sur un

banc, l'un près de l'autre; le long serpenteau, entouré de fil d'or et

terminé par un bouquin d'ambre de la Baltique, trouva place entre les

lèvres des deux amis.

Bientôt l'atmosphère fut saturée de cette fumée odorante, qui

n'arrivait à la bouche qu'après avoir été délicatement rafraîchie par

l'eau limpide du narghilé.

Pendant quelques instants, le seigneur Kéraban et Van Mitten, tout à

cette infinie jouissance que procure le narghilé, bien préférable au

chibouk, au cigare ou à la cigarette, demeurèrent silencieux, les yeux

à demi fermés, et comme appuyés sur les volutes de vapeurs qui leur

faisaient un édredon aérien.

«Ah! voilà qui est de la volupté pure! dit enfin le seigneur Kéraban,

et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie

intime avec son narghilé!

--Causerie sans discussion! répondit Van Mitten, et qui n'en est que

plus agréable!

--Aussi, reprit Kéraban, le gouvernement turc a-t-il été fort mal

avisé, comme toujours, en frappant le tabac d'un impôt qui en a

décuplé le prix! C'est grâce à cette sotte idée que l'usage du

narghilé tend peu à peu à disparaître et disparaîtra un jour!

--Ce serait regrettable, en effet, ami Kéraban!

--Quant à moi, ami Van Mitten, j'ai pour le tabac une telle

prédilection, que j'aimerais mieux mourir que d'y renoncer. Oui!

mourir! Et si j'avais vécu au temps d'Amurat IV, ce despote qui voulut

en proscrire l'usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tête

de mes épaules avant ma pipe de mes lèvres!

--Je pense comme vous, ami Kéraban, répondit le Hollandais, en humant

deux ou trois bonnes bouffées coup sur coup.

--Pas si vite, Van Mitten, de grâce, n'aspirez pas si vite! Vous

n'avez pas le temps de goûter à cette fumée savoureuse, et vous me

faites l'effet d'un glouton qui avale les morceaux sans les mâcher!

--Vous avez toujours raison, ami Kéraban, répondit Van Mitten, qui,

pour rien au monde, n'aurait pas voulu troubler si douce quiétude par

les éclats d'une discussion.

--Toujours raison, ami Van Mitten!

--Mais ce qui m'étonne, en vérité, ami Kéraban, c'est que nous, des

négociants en tabac, nous éprouvions tant de plaisir à utiliser notre

propre marchandise!

--Et pourquoi donc? demanda Kéraban, qui ne cessait de se tenir un peu

sur l'oeil.

--Mais parce que, s'il est vrai que les pâtissiers sont généralement

dégoûtés de la pâtisserie, et les confiseurs des sucreries qu'ils

confisent, il me semble qu'un marchand de tabac devrait avoir horreur

de....

--Une seule observation, Van Mitten, répondit Kéraban, une seule, je

vous prie!

--Laquelle?

--Avez-vous jamais entendu dire qu'un marchand de vin ait fait fi des

boissons qu'il débite?

--Non, certes!

--Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c'est exactement la

même chose.

--Soit! répondit le Hollandais. L'explication que vous donnez là me

paraît excellente!

--Mais, reprit Kéraban, puisque vous semblez me chercher noise à ce

sujet....

--Je ne vous cherche pas noise, ami Kéraban! répondit vivement Van

Mitten.

--Si!

--Non, je vous assure!

--Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive

sur mon goût pour le tabac....

--Croyez-bien....

--Mais si ... mais si! répondit Kéraban, en s'animant.... Je sais

comprendre les insinuations....

--Il n'y a pas eu la moindre insinuation de ma part, répondit Van

Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi,--peut-être sous l'influence du

bon dîner qu'il venait de faire,--commençait à s'impatienter de cette

insistance.

--Il y en a eu, répliqua Kéraban, et, à mon tour de vous faire une

observation!

--Faites donc!

--Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous

permettiez de fumer du latakié dans un narghilé! C'est un manque de

goût indigne d'un fumeur qui se respecte!

--Mais il me semble que j'en ai bien le droit, répondit Van Mitten,

puisque je préfère le tabac de l'Asie Mineure....

--L'Asie Mineure! Vraiment! L'Asie Mineure est loin de valoir la

Perse, quand il s'agit de tabac à fumer!

--Cela dépend!

--Le tombéki, même lorsqu'il a subi un double lavage, possède encore

des propriétés actives, infiniment supérieures à celles du latakié!

--Je le crois bien! s'écria le Hollandais. Des propriétés trop

actives, qui sont dues à la présence de la belladone!

--La belladone, en proportions convenables, ne peut qu'accroître les

qualités du tabac!...

--Pour les gens qui veulent tout doucement s'empoisonner! répartit Van

Mitten.

--Ce n'est point un poison!

--C'en est un, et des plus énergiques!

--Est-ce que j'en suis mort! s'écria Kéraban, qui, dans l'intérêt de

sa cause, avala sa bouffée tout entière!

--Non, mais vous en mourrez!

--Eh bien, même à l'heure de ma mort, répéta Kéraban, dont la voix

prit une intensité inquiétante, je soutiendrais encore que le tombéki

est préférable à ce foin desséché qu'on appelle du latakié!

--Il est impossible de laisser passer, sans protestation, une telle

erreur! dit Van Mitten, qui s'emballait à son tour.

--Elle passera, cependant!

--Et vous osez dire cela à un homme, qui, pendant vingt ans, a acheté

des tabacs!

--Et vous osez soutenir le contraire à un homme qui, pendant trente

ans, en a vendu!

--Vingt ans!

--Trente ans!»

Sur cette nouvelle phase de la discussion, les deux contradicteurs

s'étaient redressés au même instant. Mais, pendant qu'ils

gesticulaient avec vivacité, les bouquins s'échappèrent de leurs

lèvres, les tuyaux tombèrent sur le sol. Aussitôt, tous deux de les

ramasser, en continuant de se disputer, au point d'en arriver aux

personnalités les plus désagréables.

«Décidément, Van Mitten, dit Kéraban, vous êtes bien le plus fieffé

têtu que je connaisse!

--Après vous, Kéraban, après vous!

--Moi?

--Vous! s'écria le Hollandais, qui ne se maîtrisait plus. Mais

regardez donc la fumée du latakié, qui s'échappe de mes lèvres!

--Et vous, riposta Kéraban, la fumée du tombéki, que je rejette comme

un nuage odorant!»

Et tous deux tiraient sur leurs bouts d'ambre à en perdre haleine! Et

tous deux s'envoyaient cette fumée au visage!

«Mais sentez donc, disait l'un, l'odeur de mon tabac!

--Sentez donc, répétait l'autre, l'odeur du mien!--Je vous forcerai

bien d'avouer, dit enfin Van Mitten, qu'en fait de tabac, vous n'y

connaissez rien!

--Et vous, répliqua Kéraban, que vous êtes au-dessous du dernier des

fumeurs!»

Tous deux parlèrent si haut alors, sous l'impression de la colère,

qu'on les entendait du dehors Très certainement, ils en étaient

arrivés à ce point que de grosses injures allaient éclater entre eux,

comme des obus sur un champ de bataille....

Mais, à ce moment, Ahmet parut. Bruno et Nizib, attirés par le bruit,

le suivaient. Tous trois s'arrêtèrent sur le seuil de la gloriette.

«Tiens! s'écria Ahmet, en éclatant de rire, mon oncle Kéraban qui fume

le narghilé de monsieur Van Mitten, et monsieur Van Mitten qui fume le

narghilé de mon oncle Kéraban!»

Et Nizib et Bruno de faire chorus.

En effet, en ramassant leurs bouquins, les deux disputeurs s'étaient

trompés et avaient pris le tuyau l'un de l'autre, ce qui faisait que,

sans s'en apercevoir, et tout en continuant à proclamer les qualités

supérieures de leurs tabacs de prédilection, Kéraban fumait du

latakié, pendant que Van Mitten fumait du tombéki!

En vérité, ils ne purent s'empêcher de rire, et, finalement, ils

se donnèrent la main de bon coeur, comme deux amis, dont aucune

discussion, même sur un sujet aussi grave, ne pouvait altérer

l'amitié.

«Les chevaux sont à la chaise, dit alors Ahmet. Nous n'avons plus qu'à

partir!

--Partons donc!» répondit Kéraban.

Van Mitten et lui remirent à Bruno et à Nizib les deux narghilés, qui

avaient failli se transformer en engins de guerre, et tous eurent

bientôt repris place dans leur voiture de voyage.

Mais en y montant, Kéraban ne put s'empêcher de dire tout bas à son

ami:

«Puisque vous y avez goûté, Van Mitten, avouez maintenant que le

tombéki est bien supérieur au latakié!

--J'aime mieux l'avouer! répondit le Hollandais, qui s'en voulait

d'avoir osé tenir tête à son ami.

--Merci, ami Van Mitten, répondit Kéraban, ému par tant de

condescendance, voila un aveu que je n'oublierai jamais!»

Et tous deux cimentèrent par une vigoureuse poignée de main un nouveau

pacte d'amitié qui ne devait jamais se rompre.

Cependant, la chaise, emportée au galop de son attelage, roulait avec

rapidité sur la route du littoral.

A huit heures du soir, la frontière de l'Abkasie était atteinte, et

les voyageurs y faisaient halte au relais de poste, où ils dormirent

jusqu'au lendemain matin.

Kéraban-Le-Têtu, Volume I · 第 16 / 20 题