OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE
MINEURE.
Le Caucase est cette partie de la Russie méridionale, faite de hautes
montagnes et de plateaux immenses, dont le système orographique se
dessine à peu près de l'ouest à l'est, sur une longueur de trois cent
cinquante kilomètres. Au nord s'étendent le pays des Cosaques du Don,
le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des
Nogaïs nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la
Géorgie, de Koutaïs, de Bakou, d'Élisabethpol, d'Érivan, plus les
provinces de la Mingrélie, de l'Iméréthie, de l'Abkasie, du Gouriel.
A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire; à l'est, c'est la mer
Caspienne.
Toute la contrée, située au sud de la principale chaîne du Caucase, se
nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontières que celles de
la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat où,
suivant la Bible, l'arche de Noé vint atterrir après le déluge.
Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette
importante région. Elles appartiennent aux races kaztevel, arménienne,
tscherkesse, tschetschène, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks,
des Nogaïs, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de
race turque, des Kurdes et des Cosaques.
S'il faut en croire les savants les plus compétents en pareille
matière, c'est de cette contrée demi-européenne, demi-asiatique,
que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et
l'Europe. Aussi lui ont-ils donné le nom de «race caucasienne».
Trois grandes routes russes traversent cette énorme barrière, que
dominent les cimes du Chat-Elbrouz à quatre mille mètres, du Kazbek
à quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz à
cinq mille six cents mètres.
La première de ces routes, d'une double importance stratégique et
commerciale, va de Taman à Poti, le long du littoral de la mer Noire;
la deuxième, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la
troisième, de Kizliar à Bakou, par Derbend.
Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Kéraban,
d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la première. A quoi
bon s'engager dans le dédale du groupe caucasien, s'exposer à des
difficultés, et par suite à des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au
port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral
est de la mer Noire.
Il y avait bien le railway de Rostow à Vladi-Caucase, puis celui de
Tiflis à Poti, qu'il eût été possible d'utiliser successivement,
puisque une distance de cent verstes à peine sépare leurs deux lignes;
mais Ahmet évita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel
son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question
des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonèse.
Tout étant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise,
à laquelle on fit seulement quelques réparations peu importantes,
quitta la bourgade de Rajewskaja, dès le matin du 7 septembre, et se
lança sur la route du littoral.
Ahmet était résolu à marcher avec la plus grande rapidité.
Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinéraire,
pour atteindre Scutari à la date fixée. Sur ce point, son oncle était
d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eût préféré voyager à son
aise, recueillir des impressions plus durables, n'être point tenu
d'arriver à un jour près; mais on ne consultait pas Van Mitten.
C'était un convive, pas autre chose, qui avait accepté de dîner chez
son ami Kéraban. Eh bien, on le conduisait à Scutari. Qu'aurait-il pu
vouloir de plus?
Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer
dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques
observations. Le Hollandais, après l'avoir écouté, lui demanda de
conclure.
«Eh bien, mon maître, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur
Kéraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni
trêve, le long de cette mer Noire?
--Les quitter, Bruno? avait répondu Van Mitten.
--Les quitter, oui, mon maître, les quitter, après leur avoir souhaité
bon voyage!
--Et rester ici?...
--Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque
notre mauvaise étoile nous y a conduits! Après tout, nous serons,
aussi bien là qu'à Constantinople, à l'abri des revendications de
madame Van....
--Ne prononce pas ce nom, Bruno!
--Je ne le prononcerai pas, mon maître, pour ne point vous être
désagréable! Mais, c'est à elle, en somme, que nous devons d'être
embarqués dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de
poste, risquer de s'embourber dans les marécages ou de se rôtir dans
des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup
trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le
seigneur Kéraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser
partir en le prévenant, par un petit mot bien aimable, que vous le
retrouverez à Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner!
--Ce ne serait pas convenable, répondit Van Mitten.
--Ce serait prudent, répliqua Bruno.
--Tu te trouves donc bien à plaindre?
--Très à plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en
apercevez, mais je commence à maigrir!
--Pas trop, Bruno, pas trop!
--Si! je le sens bien, et, à continuer un pareil régime, j'arriverai
bientôt à l'état de squelette!
--T'es-tu pesé, Bruno?
--J'ai voulu me peser à Kertsch, répondit Bruno, mais je n'ai trouvé
qu'un pèse-lettre....
--Et cela n'a pu suffire?... répondit en riant Van Mitten.
--Non, mon maître, répondit gravement Bruno, mais avant peu, cela
suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur
Kéraban continuer sa route?»
Certes, cette manière de voyager ne pouvait plaire à Van Mitten, brave
homme d'un tempérament rassis, jamais pressé en rien. Mais la pensée
de désobliger son ami Kéraban, en l'abandonnant, lui eût été si
désagréable qu'il refusa de se rendre.
«Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invité....
--Un invité, s'écria Bruno, un invité qu'on oblige à faire sept cents
lieues au lieu d'une!
--N'importe!
--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon maître! répliqua
Bruno. Je vous le répète pour la dixième fois! Nous ne sommes pas au
bout de nos misères, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que
nous peut-être, vous en aurez votre bonne part!»
Les pressentiments de Bruno se réaliseraient-ils? L'avenir devait
l'apprendre. Quoi qu'il en soit, à prévenir son maître, il avait
rempli son devoir de serviteur dévoué, et, puisque Van Mitten était
résolu à continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait
plus qu'à le suivre.
Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la
mer Noire. Si elle s'en éloigne quelquefois, pour éviter un obstacle
du terrain ou desservir quelque bourgade en arrière, ce n'est jamais
que de quelques verstes au plus. Les dernières ramifications de la
chaîne du Caucase, qui court alors presque parallèlement à la côte,
viennent mourir à la lisière de ces rivages peu fréquentés. A
l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arête à dents inégales
qui mordent le ciel, cette cime éternellement neigeuse.
A une heure de l'après-midi, on commença à contourner la petite baie
de Zèmes, à sept lieues de Rajewskaja, de manière à gagner, huit
lieues plus loin, le village de Gélendschik.
Ces bourgades, on le voit, sont peu éloignées les unes des autres.
Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte à peu près
une à cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de
maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau,
le pays est à peu près désert, et le commerce se fait plutôt par les
caboteurs de la côte.
Cette bande de terre, entre le pied de la chaîne et la mer, est d'un
aspect plaisant. Le sol y est boisé. Ce sont des groupes de chênes, de
tilleuls, de noyers, de châtaigniers, de platanes, que les capricieux
sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une
forêt tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'échappent en
gazouillant de champs d'azélias, que la seule nature a semés sur ces
terrains fertiles.
Vers midi, les voyageurs rencontrèrent tout un clan de Kalmouks
nomades, de ceux qui sont divisés en oulousses, comprenant plusieurs
khotonnes. Ces khotonnes sont de véritables villages ambulants,
composés d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se
planter ça et là, tantôt dans la steppe, tantôt dans les vallées
verdoyantes, tantôt sur le bord des cours d'eau, au gré des chefs.
On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils étaient fort
nombreux autrefois dans la région caucasienne; mais les exigences de
l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoqué
une forte émigration vers l'Asie.
Les Kalmouks ont gardé des moeurs à part et un costume spécial. Van
Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large
pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette
très ample, et un bonnet carré qu'entoure une bande d'étoffe, fourrée
de peau de mouton. Pour les femmes, c'est à peu de chose près le même
habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'où sortent des
tresses de cheveux agrémentées de rubans de couleur. Quant aux
enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se réchauffer, ils
se blottissent dans l'âtre de la kibitka et dorment sous la cendre
chaude.
Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits,
alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite à l'eau avec
des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs
émérites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a
l'excès, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent
incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un
de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se
dérangèrent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins,
les observait avec intérêt. Peut-être jetèrent-ils des regards d'envie
à ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement
pour le seigneur Kéraban, ils s'en tinrent là. Les chevaux purent donc
arriver au prochain relais, sans avoir échangé le box de leur écurie
pour le piquet d'un campement kalmouk.
La chaise, après avoir contourné la baie de Zèmes, trouva une route
étroitement resserrée entre les premiers contreforts de la chaîne et
le littoral; mais, au delà, cette route s'élargissait sensiblement et
devenait plus aisément praticable.
A huit heures du soir, la bourgade de Gélendschik était atteinte. On y
relayait, on y soupait sommairement, on en repartait à neuf heures, on
courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois étoile, au
bruit du ressac d'une côte battue par les mauvais temps d'équinoxe,
on atteignait le lendemain, à sept heures du matin, la bourgade de
Beregowaja, à midi, la bourgade de Dschuba, à six heures du soir, la
bourgade de Tenginsk, à minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain,
à huit heures, la bourgade de Golowinsk, à onze heures la bourgade de
Lachowsk, et, deux heures après, la bourgade de Ducha.
Ahmet aurait eu mauvaise grâce à se plaindre. Le voyage
s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agréait fort, mais sans
incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses
tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms
géographiques. Pas un aperçu nouveau, pas une impression digne de
fixer le souvenir!
A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le maître
de poste allait quérir ses chevaux, envoyés au pâturage.
«Eh bien, dit Kéraban, dînons aussi confortablement et aussi
longuement que le comportentles circonstances.
--Oui, dînons, répondit Van Mitten.
--Et dînons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son
ventre amaigri.
--Peut-être cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un
peu de l'imprévu qui manque à notre voyage! Je pense que mon jeune ami
Ahmet nous permettra de respirer?...
--Jusqu'à l'arrivée des chevaux, répondit Ahmet.
Nous sommes déjà an neuvième jour du mois!
--Voilà une réponse comme je les aime! répliqua Kéraban. Voyons ce
qu'il y a à l'office!»
C'était une assez médiocre auberge, que l'auberge de Ducha, bâtie sur
le bords de la petite rivière de Mdsymta, qui coule torrentiellement
des contreforts du voisinage.
Cette bourgade ressemblait beaucoup à ces villages cosaques, qui
portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte
une tourelle carrée, où veille nuit et jour quelque sentinelle. Les
maisons, à hauts toits de chaume, aux murs de bois emplâtres
de glaise, abritées sous l'ombrage de beaux arbres, logent une
population, sinon aisée, du moins au-dessus de l'indigence.
Du reste, les Cosaques ont presque entièrement perdu leur originalité
native à ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale.
Mais ils sont restés braves, alertes, vigilants, gardiens excellents
des lignes militaires confiées à leur surveillance, et passent avec
raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les
chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rébellion est à l'état
chronique, que dans les joutes ou tournois où ils se montrent écuyers
émérites.
Ces indigènes sont d'une belle race, reconnaissable à son élégance, à
la beauté de ses formes, mais non à son costume, qui se confond avec
celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourré,
il est encore facile de retrouver ces faces énergiques qu'une épaisse
barbe recouvre jusqu'aux pommettes.
Lorsque le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table
de l'auberge, on leur servit un repas dont les éléments avaient été
pris au doukhan voisin, sorte d'échoppe où le charcutier, le
boucher, l'épicier, se confondent le plus souvent en un seul et mémo
industriel. Il y avait un dindon rôti, un de ces gâteaux de farine de
maïs piqués de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom
de gatschapouri, l'inévitable plat national, le blini, sorte de crêpe
au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une bière
épaisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie très forte, dont les
Russes font une incroyable consommation.
Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite
bourgade perdue sur les extrêmes confins de la mer Noire, et,
l'appétit aidant, les convives firent honneur à ce repas qui variait
l'ordinaire de leurs provisions de voyage.
Le dîner achevé, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib
prenaient largement leur part du dindon rôti et des crêpes nationales.
Suivant son habitude, il allait lui-même au relais de poste, afin
de presser l'arrivée de l'attelage, bien décidé à décupler, s'il le
fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les règlements
accordent aux maîtres de poste, sans parler du pourboire des
postillons.
En l'attendant, le seigneur Kéraban et son ami Van Mitten vinrent
s'établir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la rivière
baignait en grondant les pilotis moussus.
C'était ou jamais l'occasion de s'abandonner aux douceurs de ce
farniente, de cette rêverie délicieuse, à laquelle les Orientaux
donnent le nom de kief.
En outre, le fonctionnement des narghilés s'imposait de lui-même,
comme complément d'un repas si digne d'être convenablement digéré.
Aussi, les deux ustensiles furent-ils retirés de la chaise et apportés
aux fumeurs, qui s'accordaient si bien sur les douceurs de ce
passe-temps, auquel ils devaient leur fortune.
Le fourneau des narghilés fut aussitôt empli de tabac; mais il va
sans dire que, si le seigneur Kéraban fit bourrer le sien de tombéki
d'origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s'en
tint à son ordinaire, qui était du latakié de l'Asie Mineure.
Puis, les fourneaux furent allumés; les fumeurs s'étendirent sur un
banc, l'un près de l'autre; le long serpenteau, entouré de fil d'or et
terminé par un bouquin d'ambre de la Baltique, trouva place entre les
lèvres des deux amis.
Bientôt l'atmosphère fut saturée de cette fumée odorante, qui
n'arrivait à la bouche qu'après avoir été délicatement rafraîchie par
l'eau limpide du narghilé.
Pendant quelques instants, le seigneur Kéraban et Van Mitten, tout à
cette infinie jouissance que procure le narghilé, bien préférable au
chibouk, au cigare ou à la cigarette, demeurèrent silencieux, les yeux
à demi fermés, et comme appuyés sur les volutes de vapeurs qui leur
faisaient un édredon aérien.
«Ah! voilà qui est de la volupté pure! dit enfin le seigneur Kéraban,
et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie
intime avec son narghilé!
--Causerie sans discussion! répondit Van Mitten, et qui n'en est que
plus agréable!
--Aussi, reprit Kéraban, le gouvernement turc a-t-il été fort mal
avisé, comme toujours, en frappant le tabac d'un impôt qui en a
décuplé le prix! C'est grâce à cette sotte idée que l'usage du
narghilé tend peu à peu à disparaître et disparaîtra un jour!
--Ce serait regrettable, en effet, ami Kéraban!
--Quant à moi, ami Van Mitten, j'ai pour le tabac une telle
prédilection, que j'aimerais mieux mourir que d'y renoncer. Oui!
mourir! Et si j'avais vécu au temps d'Amurat IV, ce despote qui voulut
en proscrire l'usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tête
de mes épaules avant ma pipe de mes lèvres!
--Je pense comme vous, ami Kéraban, répondit le Hollandais, en humant
deux ou trois bonnes bouffées coup sur coup.
--Pas si vite, Van Mitten, de grâce, n'aspirez pas si vite! Vous
n'avez pas le temps de goûter à cette fumée savoureuse, et vous me
faites l'effet d'un glouton qui avale les morceaux sans les mâcher!
--Vous avez toujours raison, ami Kéraban, répondit Van Mitten, qui,
pour rien au monde, n'aurait pas voulu troubler si douce quiétude par
les éclats d'une discussion.
--Toujours raison, ami Van Mitten!
--Mais ce qui m'étonne, en vérité, ami Kéraban, c'est que nous, des
négociants en tabac, nous éprouvions tant de plaisir à utiliser notre
propre marchandise!
--Et pourquoi donc? demanda Kéraban, qui ne cessait de se tenir un peu
sur l'oeil.
--Mais parce que, s'il est vrai que les pâtissiers sont généralement
dégoûtés de la pâtisserie, et les confiseurs des sucreries qu'ils
confisent, il me semble qu'un marchand de tabac devrait avoir horreur
de....
--Une seule observation, Van Mitten, répondit Kéraban, une seule, je
vous prie!
--Laquelle?
--Avez-vous jamais entendu dire qu'un marchand de vin ait fait fi des
boissons qu'il débite?
--Non, certes!
--Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c'est exactement la
même chose.
--Soit! répondit le Hollandais. L'explication que vous donnez là me
paraît excellente!
--Mais, reprit Kéraban, puisque vous semblez me chercher noise à ce
sujet....
--Je ne vous cherche pas noise, ami Kéraban! répondit vivement Van
Mitten.
--Si!
--Non, je vous assure!
--Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive
sur mon goût pour le tabac....
--Croyez-bien....
--Mais si ... mais si! répondit Kéraban, en s'animant.... Je sais
comprendre les insinuations....
--Il n'y a pas eu la moindre insinuation de ma part, répondit Van
Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi,--peut-être sous l'influence du
bon dîner qu'il venait de faire,--commençait à s'impatienter de cette
insistance.
--Il y en a eu, répliqua Kéraban, et, à mon tour de vous faire une
observation!
--Faites donc!
--Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous
permettiez de fumer du latakié dans un narghilé! C'est un manque de
goût indigne d'un fumeur qui se respecte!
--Mais il me semble que j'en ai bien le droit, répondit Van Mitten,
puisque je préfère le tabac de l'Asie Mineure....
--L'Asie Mineure! Vraiment! L'Asie Mineure est loin de valoir la
Perse, quand il s'agit de tabac à fumer!
--Cela dépend!
--Le tombéki, même lorsqu'il a subi un double lavage, possède encore
des propriétés actives, infiniment supérieures à celles du latakié!
--Je le crois bien! s'écria le Hollandais. Des propriétés trop
actives, qui sont dues à la présence de la belladone!
--La belladone, en proportions convenables, ne peut qu'accroître les
qualités du tabac!...
--Pour les gens qui veulent tout doucement s'empoisonner! répartit Van
Mitten.
--Ce n'est point un poison!
--C'en est un, et des plus énergiques!
--Est-ce que j'en suis mort! s'écria Kéraban, qui, dans l'intérêt de
sa cause, avala sa bouffée tout entière!
--Non, mais vous en mourrez!
--Eh bien, même à l'heure de ma mort, répéta Kéraban, dont la voix
prit une intensité inquiétante, je soutiendrais encore que le tombéki
est préférable à ce foin desséché qu'on appelle du latakié!
--Il est impossible de laisser passer, sans protestation, une telle
erreur! dit Van Mitten, qui s'emballait à son tour.
--Elle passera, cependant!
--Et vous osez dire cela à un homme, qui, pendant vingt ans, a acheté
des tabacs!
--Et vous osez soutenir le contraire à un homme qui, pendant trente
ans, en a vendu!
--Vingt ans!
--Trente ans!»
Sur cette nouvelle phase de la discussion, les deux contradicteurs
s'étaient redressés au même instant. Mais, pendant qu'ils
gesticulaient avec vivacité, les bouquins s'échappèrent de leurs
lèvres, les tuyaux tombèrent sur le sol. Aussitôt, tous deux de les
ramasser, en continuant de se disputer, au point d'en arriver aux
personnalités les plus désagréables.
«Décidément, Van Mitten, dit Kéraban, vous êtes bien le plus fieffé
têtu que je connaisse!
--Après vous, Kéraban, après vous!
--Moi?
--Vous! s'écria le Hollandais, qui ne se maîtrisait plus. Mais
regardez donc la fumée du latakié, qui s'échappe de mes lèvres!
--Et vous, riposta Kéraban, la fumée du tombéki, que je rejette comme
un nuage odorant!»
Et tous deux tiraient sur leurs bouts d'ambre à en perdre haleine! Et
tous deux s'envoyaient cette fumée au visage!
«Mais sentez donc, disait l'un, l'odeur de mon tabac!
--Sentez donc, répétait l'autre, l'odeur du mien!--Je vous forcerai
bien d'avouer, dit enfin Van Mitten, qu'en fait de tabac, vous n'y
connaissez rien!
--Et vous, répliqua Kéraban, que vous êtes au-dessous du dernier des
fumeurs!»
Tous deux parlèrent si haut alors, sous l'impression de la colère,
qu'on les entendait du dehors Très certainement, ils en étaient
arrivés à ce point que de grosses injures allaient éclater entre eux,
comme des obus sur un champ de bataille....
Mais, à ce moment, Ahmet parut. Bruno et Nizib, attirés par le bruit,
le suivaient. Tous trois s'arrêtèrent sur le seuil de la gloriette.
«Tiens! s'écria Ahmet, en éclatant de rire, mon oncle Kéraban qui fume
le narghilé de monsieur Van Mitten, et monsieur Van Mitten qui fume le
narghilé de mon oncle Kéraban!»
Et Nizib et Bruno de faire chorus.
En effet, en ramassant leurs bouquins, les deux disputeurs s'étaient
trompés et avaient pris le tuyau l'un de l'autre, ce qui faisait que,
sans s'en apercevoir, et tout en continuant à proclamer les qualités
supérieures de leurs tabacs de prédilection, Kéraban fumait du
latakié, pendant que Van Mitten fumait du tombéki!
En vérité, ils ne purent s'empêcher de rire, et, finalement, ils
se donnèrent la main de bon coeur, comme deux amis, dont aucune
discussion, même sur un sujet aussi grave, ne pouvait altérer
l'amitié.
«Les chevaux sont à la chaise, dit alors Ahmet. Nous n'avons plus qu'à
partir!
--Partons donc!» répondit Kéraban.
Van Mitten et lui remirent à Bruno et à Nizib les deux narghilés, qui
avaient failli se transformer en engins de guerre, et tous eurent
bientôt repris place dans leur voiture de voyage.
Mais en y montant, Kéraban ne put s'empêcher de dire tout bas à son
ami:
«Puisque vous y avez goûté, Van Mitten, avouez maintenant que le
tombéki est bien supérieur au latakié!
--J'aime mieux l'avouer! répondit le Hollandais, qui s'en voulait
d'avoir osé tenir tête à son ami.
--Merci, ami Van Mitten, répondit Kéraban, ému par tant de
condescendance, voila un aveu que je n'oublierai jamais!»
Et tous deux cimentèrent par une vigoureuse poignée de main un nouveau
pacte d'amitié qui ne devait jamais se rompre.
Cependant, la chaise, emportée au galop de son attelage, roulait avec
rapidité sur la route du littoral.
A huit heures du soir, la frontière de l'Abkasie était atteinte, et
les voyageurs y faisaient halte au relais de poste, où ils dormirent
jusqu'au lendemain matin.