.... L'esclave nous accompagna jusqu'au port de l'île des Bons Tyrans,
où quelques oliviers agitent leurs feuilles grises et luisantes. Il
nous souhaita un heureux voyage et retourna vers ses maîtres. Nous
vîmes encore un peu de temps sa tête qui semblait avancer seule dans
le chemin creux, entre les dunes, parmi les roseaux. Puis nous nous
embarquâmes; et toute la journée suivante le navire fut enveloppé dans
la brume. Pendant la nuit, le ciel s'éclaircit et le pilote nous guida
à la lueur des étoiles pâles. Ainsi nous, naviguâmes douze jours, et,
le treizième, nous aperçûmes une ligne brune à l'horizon et de minces
colonnes fumeuses qui montaient isolément dans l'air. Le pilote nous
dit que c'était l'île des Éleuthéromanes, et nous eûmes le désir de la
visiter. Il voulut nous persuader de ne point y atterrir; mais nous
étions lassés de la mer et curieux de ces hommes sauvages. Notre proue
fut donc tournée vers l'île nouvelle, où nous arrivâmes deux heures
après le lever du soleil.
Le débarquement fut pénible; je ne sais si les Éleuthéromanes s'étaient
avertis (car ils ont très peu de rapports les uns avec les autres);
mais ils coururent en foule sur le rivage, chacun tenant une longue
perche, au moyen desquelles ils s'efforcèrent de nous écarter de la
côte, imaginant que nous venions de l'île des Bons-Tyrans qu'ils
redoutent extrêmement. A peine eûmes-nous tiré notre bateau sur le
sable, qu'ils s'enfuirent de tous les côtés laissant seulement un
vieillard, qui agitait une branche d'arbre autour de lui afin de se
protéger. Nous essayâmes de lui parler: mais il nous fit signe qu'il
n'entendait pas--et, en effets il n'avait pas d'oreilles. Comme nous
en témoignions notre surprise, le pilote nous expliqua le genre de vie
des Éleuthéromanes ainsi qu'il suit.
On ne sait d'où ils viennent, ni s'ils furent semblables jadis aux
autres hommes; mais il y a des traditions parmi eux suivant lesquelles
on pense que les premiers Éleuthéromanes furent gouvernés d'abord
par des tyrans aristocratiques, et, en second lieu, par des chefs
démocratiques choisis par le peuple. Ils eurent aussi un code de
lois, des usages et des mœurs, dont il ne subsiste aucune trace
actuellement. En effet, ils sont possédés depuis de longues années
d'une certaine manie libre qui les porte à vivre chacun à leur guise.
Dans ce but, sitôt qu'ils sont parvenus à l'âge de raison, ils se
coupent à eux-mêmes les oreilles, et en bouchent l'orifice à l'aide
d'une certaine terre d'argile qui acquiert la dureté de l'os des
tempes. En effet, les premiers qui s'étaient délivrés des lois et des
usages anciens choisirent leurs amis et se réunirent entre eux afin
de vivre agréablement. Ils se dispersèrent ainsi par cinq ou par dix.
Mais au bout de peu de temps certains de ces groupes en méprisèrent
d'autres, comme il arrive dans les sociétés, et les raillèrent par des
chansons ou des discours. Ils se décidèrent alors, pour détruire celte
hiérarchie nouvelle, à la mutilation volontaire qu'ils pratiquent. Ils
s'y résolurent aussi par d'autres raisons; car ils avaient remarqué
combien la persuasion d'un homme par un autre homme peut être funeste.
Ainsi nul ne parvient ni à les convaincre, ni à leur donner un ordre,
ni à prendre aucune puissance sur leur volonté. Quelques-uns d'entre
eux, qui avaient la cervelle faible, et qu'on pouvait contraindre à de
certaines décisions au moyen de gestes ou de regards, se couvrent les
yeux avec des valves de coquillage, ce qui a amené, chez les enfants de
plusieurs familles où cet usage s'était perpétué, la perte complète des
organes de la vue.
A partir du moment où ils eurent conçu un tel mode d'existence,
l'éleuthéromanie se tourna en monomanie: car ils vivent par unités.
Leur nourriture est de racines qu'ils vont arracher et dont ils
rejettent aussitôt la graine en terre, ne connaissant ni temps de
semailles ni époque de moissons. Us boivent à un étang où ils peuvent
plonger la bouche en se couchant sur la rive. Personne ne tourne pour
eux de poterie, et ils ont très peu d'outils. Chacun entretient son
propre feu dans un petit creux du sol, et le couvre à demi avec une
pierre plate. D'ordinaire ils vont nus; l'hiver même est assez doux
dans leur île. Rien ne les étonne plus que l'ordre, la suite et la
discipline. Ils permettent les vols, les assauts de jeunes filles et
les meurtres, et ils ne reconnaissent aucune solidarité. Ceux d'entre
eux qui sont gais tournent parfois leur derrière vers le ciel et
jettent leurs excréments à la figure des autres hommes: puis ils se
frappent légèrement le ventre. En effet, ils méprisent l'autorité
divine, et ils se rappellent continuellement entre eux qu'un homme n'a
droit sur aucun autre homme, la mesure commune de toutes choses étant
l'individu.
Voici maintenant comment les Ëleuthéromanes s'y prennent pour qu'il ne
s'élève dans leur île aucun tyran. Chacun a transmis aux jeunes depuis
l'origine une certaine quantité d'une substance qui leur sert à se
défendre. Cette substance fut autrefois composée par celui qui les
délivra de la tyrannie des élus du peuple, et elle fut équitablement
partagée entre tous les Éleuthéromanes. Elle a l'aspect de l'argile et
sa couleur est entre le jaune et le blanc. Aussitôt qu'on en approche
un tison enflammé, elle se précipite avec un bruit effroyable, renverse
les arbres, crevasse la terre et la fait trembler. Aucun homme ne peut
résister au pouvoir de cette substance; chaque Éleuthéromane y est
soumis également et en possède une quantité égale; en sorte qu'ils ne
vivent pas en état de guerre. Ils ont donné à cette matière le nom de
«Puissance» ou d'«Énergie», que nous appelons _dynamis_.
Après que le pilote eut terminé son discours, nous nous dirigeâmes vers
l'intérieur du pays, où nous vîmes plusieurs jeunes Éleuthéromanes qui
faisaient chauffer séparément de l'eau sur leurs feux dans de grandes
coquilles non façonnées. Ils consentirent à répondre au pilote, car
tous les Éleuthéromanes ont conservé l'usage de la bouche, de la langue
et de la parole pour chanter des hymnes à la Liberté. Parmi ceux-là
on nous en montra qui s'efforçaient de changer leurs décisions d'un
instant à l'autre, afin de ne dépendre même pas d'eux-mêmes; d'autres
versaient de l'eau sur la partie convexe des coquilles, ou marchaient
sur les mains, ou délayaient la poudre de racines avec du feu, ou
enfonçaient leur nourriture dans l'extrémité inférieure de leur
intestin côlon, ou tentaient d'uriner derrière eux, ou mangeaient leurs
excréments bouillis, afin de modifier continuellement les habitudes de
leur corps ou les instincts et de ne pas se soumettre à la nature.
L'un d'eux était le fils du vieillard que nous avions aperçu le long
de la côte. Quand nous lui fîmes signifier par le pilote que ses
traits ressemblaient à ceux de son père, il entra en fureur et voulut
se jeter sur nous. Les autres Éleuthéromanes limitèrent et chantèrent
à pleine voix l'hymme de la Liberté. Soit parce qu'ils sont privés
d'oreilles, soit pour manifester leur haine de l'harmonie universelle,
ils commencèrent l'un çà, l'autre là, le premier au milieu, l'autre à
la fin, le troisième à rebours, si bien que nous manquâmes avoir l'ouïe
rompue.
Nous nous enfuîmes au plus tôt vers notre bateau, et nous le lançâmes à
la mer; car il nous semblait que les Éleuthéromanes allaient déterrer
leur «puissance» jaune et nous anéantir. Le pilote reprit le gouvernail
et nous exposa notre imprudence. Les Éleuthéromanes craignent
par-dessus tout de ressembler à quelque autre homme, sachant bien que
c'est une manière de contrainte qui leur serait imposée à leur insu. De
la pleine mer nous les regardâmes encore plusieurs heures sur la côte,
et tous faisaient des gestes divers.