L'ANARCHIE

_Dialogue entre_

PHÉDON

CÉBÈS

CÉBÈS.--Phédon, étais-tu toi-même auprès de Démochole, le jour où il

fut mené de la prison au supplice, ou tiens-tu le récit de quelqu'un?

PHÉDON.--Je n'y étais point, Cébès, car les magistrats avaient interdit

aux disciples de Démochole de se rendre auprès de lui, et des gardes se

tenaient sur les routes afin de nous éloigner de la cité. Mais Xanthos,

qui était chargé de la surveillance de la prison, et qui d'ailleurs est

un homme doux et juste, m'a raconté très exactement ce qui se passa.

CÉBÈS.--Que dit Démochole avant de mourir, et de quelle manière

mourut-il? Je l'apprendrais avec plaisir.

PHÉDON.--Il me sera facile de te satisfaire, car je me souviens des

paroles mêmes de Xanthos. Voici donc ce qu'il m'a rapporté. Avant

le point du jour, me dit-il (car la coutume est que les condamnés

meurent au soleil levant), j'entrai dans la prison et je m'avançai

vers le lit de Démochole, qui s'était voilé la tête pour dormir. Je

lui frappai doucement sur l'épaule. «Tu sais, lui dis-je, ce que je

viens t'annoncer. Adieu; tâche de supporter avec courage ce qui est

inévitable.» Démochole, me regardant, répondit: «Il serait malheureux,

mon ami, que le courage m'abandonnât dans une pareille circonstance.

Mais n'aie point de craintes: je ferai ce que tu dis.» En même temps,

il s'assit sur son lit, et pliant la jambe d'où on venait d'ôter

l'entrave: «Quelle chose étrange», dit-il...

CÉBÈS.--Mais, mon cher, ne te trompes-tu pas, et n'est-ce point la mort

de Socrate que tu nous racontes une seconde fois?

PHÉDON.--Nullement, ô Cébès, bien qu'en effet il est possible que tu

trouves dans mon récit quelque ressemblance. Mais laisse-moi achever;

ensuite, si tu veux, nous examinerons ensemble par où différa le

langage de Démochole. Ainsi premièrement Démochole ne fit point, à

propos de sa jambe, un discours sur le plaisir et la douleur, mais il

remarqua simplement que ses pieds étaient gonflés, et qu'il ne pourrait

mettre ses chaussures pour marcher jusqu'au lieu du supplice.

Ensuite, continua Xanthos, Démochole se leva et prit ses vêtements

en souriant, sans permettre qu'on l'aidât. «Je me ferai beau parmi

les beaux, dit-il, pour ce jour de fête.» On lui apporta une coupe

d'eau fraîche. Il la but d'un trait; se tourna vers ceux qui étaient

là et demanda: «Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui veuille causer et

discuter avec moi? Par le nom de la Divinité, jamais je ne me suis

senti mieux disposé aux entretiens philosophiques!» Mais ses disciples

n'étaient point près de lui et personne ne put répondre. Le serviteur

des Magistrats, qui était un Scythe nommé Teippeleros, s'approcha

alors pour lui attacher les mains. Démochole, le voyant: «Fort bien,

mon ami, lui dit-il; mais que faut-il que je fasse? Car c'est à toi

de m'instruire. On voit, en effet, que tu es habile dans ton art.» Le

serviteur garda le silence. «Voyez, dit Démochole, quelle honnêteté

dans cet homme: il a conscience de la laideur de sa fonction!» Puis

il ajouta: «Si j'étais parmi les sages, il me serait facile de parler

du progrès et de la civilisation. Mais je n'ai d'autre science que

d'aimer les hommes et j'ignore pourquoi ils respectent la Divinité

plutôt qu'eux-mêmes.» Tandis qu'on le menait au supplice, il chanta des

imprécations contre les riches et la Divinité afin qu'on les précipitât

dans le Tartare. Les aides s'emparèrent de lui et le couchèrent. Il

releva la tête et (ce furent ses dernières paroles) il souhaita à haute

voix le salut de la République.

CÉBÈS.--Ainsi, mon cher Phédon, il est impossible de conjecturer

quelles furent les occupations et les pensées de Démochole depuis qu'il

entra dans sa prison? Car, pour Socrate, nous avons pu le voir tous les

jours, tandis qu'on attendait le retour du vaisseau que les Athéniens

avaient envoyé à Délos.

PHÉDON.--Mais, Cébès, Démochole a laissé des traités de philosophie

qu'il s'amusa à composer dans la solitude, où il parle de la vie et de

l'association des citoyens, du travail et de l'amour. Entre autres,

il a écrit un très beau mythe, dans lequel il imagine que les hommes,

parvenus à l'existence parfaite, renverseront les haies, les murailles

et les bornes, mettront les femmes en commun, cesseront de travailler,

et mangeront à leur fantaisie tous les jours du fromage de montagne,

dû poisson salé, des pâtes bouillies à l'huile, des fruits mûrs et des

herbes confites dans le vinaigre. Telle est la vie que Démochole se

proposait de nous faire mener sur la terre.

CÉBÈS.--Et, par Héraklès, ne te souviens-tu pas que Socrate, le dernier

jour de sa vie, nous parla du monde supérieur, où les montagnes sont

couleur d'or, et les rochers de jaspe et d'émeraude; en quoi il ne

paraît nullement avoir entendu autre chose que Démochole. Car les

poètes comiques Téléclide et Phérécrate ont aussi décrit cet âge

heureux où les arbres portent des saucisses et des boudins, où les

fleuves roulent des quartiers de viande chaude parmi la sauce, où les

poissons, de leur propre mouvement, viennent se griller, et répondent,

quand on les appelle: «Attends encore, je ne suis cuit que d'un côté!»

PHÉDON.--Tu pourrais dire aussi bien que Socrate, comme Démochole,

n'ayant jamais écrit, s'amusa dans sa prison à mettre en vers moraux

les fables d'Ésope; et qu'il désira de même discuter sur la philosophie

avant sa mort; et qu'on l'accusa aussi d'avoir insulté les dieux; et

qu'il causa doucement avec le serviteur des Onze, en l'interrogeant

sur le poison, comme fit Démochole pour le Scythe. Mais, mon cher

Cébès, Socrate avait un esprit subtil et il raillait doucement, s'étant

comparé à un entremetteur qui réunit, par de belles paroles, les gens

faits pour s'aimer. Et il est vrai qu'il dédaigna les recherches

divines et les mythes sur Borée, La Gorgone et Typhon, estimant qu'il

n'avait point encore assez étudié la maxime du temple de Delphes et

ne sachant s'il n'était point lui-même un monstre plus compliqué

que ce Typhon des mythologues. Nous savons qu'il chercha aussi le

bonheur des hommes, quoiqu'il préférât le placer dans une autre vie,

et qu'il discutait volontiers avec les gens du commun pour les amener

à connaître la vérité. Cependant, ô Cébès, son ironie était cachée; il

ne disait point directement les choses, comme Démochole, et son amour

n'était ni violent, ni désordonné, en sorte qu'il n'eut pas détruit

les cités pour parvenir à la vie idéale, mais qu'il se contentait

d'instruire et de persuader les jeunes gens.

CÉBÈS.--Il me semble, Phédon, que tu mets un peu de hâte dans ta

distinction; car je me souviens d'avoir entendu Socrate essayer de

démontrer à Callias que la richesse était une chose pernicieuse; et il

marchait lui-même pieds nus, buvant comme chacun l'ordonnait; et il

répondit directement aux juges qu'il se condamnait à être nourri aux

frais de la cité. Et, par Héraklès, n'est-il pas clair que le souhait

pour le salut de la République est en tout semblable au sacrifice du

coq à Esculape? Car Socrate ne respectait point ce demi-dieu d'Athènes,

non plus que Démochole la République. Mais ils moururent tous deux,

affectant de révérer ce qui les avait fait condamner par le mépris

qu'ils en avaient, et ce quiles guérissait du pire des maux, la vie.

PHÉDON.--Si je jurais que je ne te crois point Cébès, il me faudrait

dire, avec Euripide, que la _bouche a juré, non le cœur._ Toutefois,

avant de rien décider, nous ferons sagement de demander à Platon...

Spicilège · 第 49 / 51 题