Le rire est probablement destiné à disparaître. Ou ne voit pas bien
pourquoi, entre tant d'espèces animales éteintes, le tic de l'une
d'elles persisterait. Cette grossière preuve physique du sens qu'on
a d'une certaine inharmonie dans le monde devra s'effacer devant le
scepticisme complet, la science absolue, la pitié générale et le
respect de toutes choses.
Rire, c'est se laisser surprendre par une négligence des lois: on
croyait donc à l'ordre universel et à une magnifique hiérarchie de
causes finales? Et quand on aura attaché toutes les anomalies à un
mécanisme cosmique, les hommes ne riront plus. On ne peut rire que des
individus. Les idées générales n'affectent pas la glotte.
Rire, c'est se sentir supérieur. Quand nous ferons à genoux, dans les
carrefours, des confessions publiques, quand nous nous humilierons
pour mieux pouvoir aimer, le grotesque sera au-dessus de nous. Et ceux
qui auront apprécié l'identique valeur, en dehors de toute relativité,
de leur moi et d'une cellule composante ou solitaire, sans comprendre
les choses, les respecteront. La reconnaissance de l'égalité entre
tous les individus de l'univers ne fera pas hausser les lèvres sur les
canines.
Voici comment on pourra interpréter dans ce temps un jeu aboli du
visage:
«Cette espèce de contraction des muscles zygomatiques était le
propre de l'homme. Elle lui servait a indiquer en même temps son peu
d'intelligence pour le système du monde et sa persuasion qu'il était
supérieur au reste.»
La religion, la science et le scepticisme du temps futur ne
contiendront qu'une faible partie de nos pénibles idées sur ces
matières. Il est certain toutefois que la contraction des muscles
zygomatiques n'y aura point de place. J'aimerais donc à désigner à ceux
qui s'éprendront des choses d'autrefois l'œuvre qui excita dans notre
époque barbare la plus grande somme de ce rire disparu. Je sais qu'on
s'étonnera de la bouche convulsée, des yeux larmoyants, des épaules
secouées, du ventre saccadé, ainsi que nous nous étonnons nous-mêmes
pour les singuliers usages des premiers hommes; mais je supplie les
personnes éclairées de réfléchirai! grand intérêt que présente un
document historique, de quelque ordre qu'il soit.