LA TERREUR ET LA PITIÉ

La vie humaine est d'abord intéressante pour elle-même; mais, si

l'artiste ne veut pas représenter une abstraction, il faut qu'il la

place dans son milieu. L'organisme conscient a des racines personnelles

profondes; mais la société a développé en lui tant de fonctions

hétérogènes qu'on ne saurait trancher ces milliers de suçoirs par où

il se nourrit sans le faire mourir. Il y a un instinct égoïste de la

conservation de l'individu; il y a aussi le besoin des autres êtres,

parmi lesquels l'individu se meut.

Le cœur de l'homme est double; l'égoïsme y balance la charité; la

personne y est le contre-poids des masses; la conservation de l'être

compte avec le sacrifice aux autres; les pôles du cœur sont au fond du

moi et au fond de l'humanité.

Ainsi l'âme va d'un extrême à l'autre, de l'expansion de sa propre vie

à l'expansion de la vie de tous. Mais il y a une route à faire pour

arriver à la pitié, et voici comment on pourrait en marquer les étapes.

L'égoïsme vital éprouve des craintes personnelles: c'est le sentiment

que nous appelons TERREUR. Le jour où la personne se représente, chez

les autres êtres, les craintes dont elle souffre, elle est parvenue à

concevoir exactement ses relations sociales.

Or, la marche de l'âme est lente et difficile, pour aller de la terreur

à la pitié.

Cette terreur est d'abord extérieure à l'homme. Elle naît de causes

surnaturelles, de la croyance aux puissances magiques, de la foi au

destin que les anciens ont si magnifiquement représentée; mais une

rencontre fortuite d'accidents réels peut exciter une terreur intense

causée par des circonstances indépendantes de l'homme.

La terreur est intérieure à l'homme, bien que déterminée encore par

des causes qui ne dépendent pas de nous, dans la folie, la double

personnalité, la suggestion; mais elle peut être provoquée par

l'homme lui-même, et par sa recherche de sensations--que ce soit la

quintessence de l'amour, de la littérature, ou de l'étrangeté qui le

conduise à l'au-delà.

Quand la vie intérieure l'a mené jusqu'au néant de ces excitations,

il considère les choses terribles avec une certaine ironie, mais

où l'énervement se traduit encore par une excessive acuité de

sensations. La placidité béate de l'existence s'oppose vivement dans

son esprit à l'influence des terreurs provoquées, extérieures, ou

surnaturelles,--mais cette existence matérielle ne semble pas le

dernier but de l'activité humaine et on peut encore y être troublé par

la superstition.

A cet extrême, l'homme entrevoit le terme inférieur de la terreur,

pénètre dans l'autre moitié de son cœur, essaye de se représenter dans

les autres êtres la misère, la souffrance et la crainte, chasse de lui

toutes terreurs humaines ou surhumaines pour ne plus connaître que la

pitié.

Or, toutes les terreurs que l'homme a pu éprouver, la longue série des

criminels les a reproduites d'âge en âge jusqu'à nos jours. Les actions

des simples et des gueux sont des effets de la terreur et répandent la

terreur. La superstition et la magie, la soif de l'or, la recherche

de la sensation, la vie brutale et inconsciente, autant de causes des

crimes qui mènent à la vision de l'échafaud futur, ou à l'échafaud

lui-même, avec son horrible réalité.

L'homme devient pitoyable, après avoir ressenti toutes les terreurs,

après les avoir rendues concrètes en les incarnant dans ces pauvres

êtres qui en souffrent.

On a pitié de cette misère, et on tente de recréer la société, d'en

bannir toutes les terreurs par la Terreur, de faire un monde neuf où

il n'y ait plus ni pauvres, ni gueux. L'incendie devient mathématique,

l'explosion raisonnée, la guillotine volante. On tue pour le principe;

sorte d'homéopathie du meurtre. Le ciel noir est plein d'étoiles

rouges. La fin de la nuit sera une aurore sanglante.

Tout cela serait bon, serait juste, si l'extrême terreur n'entraînait

autre chose; si la pitié présente de ce qu'on supprime n'était plus

forte que la pitié future de ce qu'on veut créer; si le regard d'un

enfant ne faisait chanceler les meurtriers des générations d'hommes; si

le cœur n'était double, enfin, même dans les poitrines des ouvriers de

la terreur future.

Ainsi est atteint le but et nous sommes venus par le chemin du cœur

et par le chemin de l'histoire de la terreur à la pitié; nous avons

compris que les événements du monde extérieur peuvent être parallèles

aux émotions du monde intérieur; nous avons pressenti que dans une

seconde de vie intense nous revivons virtuellement et actuellement

l'univers.

Spicilège · 第 28 / 51 题