III

«Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, dit Gustave

Flaubert, telle à peu près qu'on la trouve sur un vitrail d'église,

dans mon pays.»

C'est un vitrail de la cathédrale de Rouen, et M. Langlois en a publié

un dessin dans ses collections. Lorsque Flaubert donna la _Légende

de Saint Julien_ à son éditeur, il lui écrivit pour lui demander de

reproduire à la fin du livre la pieuse composition normande. Mais il

avait peu d'estime pour le vitrail de Rouen, Il voulait faire admirer

au lecteur l'extraordinaire différence qu'on trouve entre le conte orné

splendidement et la naïve image provinciale. L'éditeur ne put réaliser

le désir de Flaubert. Aujourd'hui encore, nous avons peine à imaginer

la miraculeuse transformation d'art et de style qui habilla de pourpre

et d'or ces simples figures, qui suspendit à des parois de palais les

sanglantes tapisseries de chasses et de batailles, qui fit d'un lépreux

aux lèvres bleuâtres un saint aux yeux d'étoiles, dont les narines

soufflaient l'odeur de la rose.

* * * * *

Il faut lire le conte de Julien dans la _Légende dorée_ pour apprécier

le génie de transformation de Gustave Flaubert.

Julien, clans le récit du _folklore_, n'a aucun caractère personnel.

C'est un homme soumis au destin, et qui n'est point coupable. Il

n'éprouve pas l'impérieux besoin de solitude de ceux qui ont l'âme

criminelle. Voilà pourquoi il accepte de partager la pénitence avec

sa femme, «sa très douce sœur,» qui ne l'abandonne pas et qui meurt

saintement avec lui. Julien, dans le conte de Flaubert, se présente

devant sa femme après le meurtre: «Et d'une voix différente de la

sienne, il lui commanda premièrement de ne pas lui répondre, de ne pas

l'approcher, de ne plus même le regarder.» Seul, il subit un châtiment

qui n'est pas immérité.

Car Julien, ainsi que l'a conçu Flaubert, a la passion voluptueuse

du sang. Elle le saisit tout jeune. Il commence par le meurtre d'une

souris pendant la messe. «Chaque dimanche il l'attendait, en était

importuné, _fut pris de haine contre elle et résolut de s'en défaire_.»

Il l'épie, une baguette à la main. «Il frappa un coup léger, et demeura

stupéfait devant ce petit corps qui ne bougeait plus.»

Un peu plus tard, Julien tue un pigeon à coups de pierres. «Le pigeon,

les ailes cassées, palpitait, suspendu aux branches d'un troène. _La

persistance de la vie irrita l'enfant_. Il se mit à l'étrangler, et les

convulsions de l'oiseau _faisaient battre son cœur_, l'emplissaient

d'une _joie tumultueuse et sauvage_. Au dernier raidissement, il se

_sentit défaillir_.»

Dès lors l'amour de tuer s'élève en lui. Il a une sorte de foi

destructrice. Il touche véritablement au mystère sacré qui fera de lui

un saint; car la destruction et la création ne sont-elles point sœurs?

Hanté par les spectres de ses victimes, il ira jusqu'au meurtre le plus

affreux. C'est un assassinat involontaire. Et cependant il y a une

seconde où il se dit: «Si je le voulais pourtant!--Et il avait peur que

le diable ne lui en inspirât l'envie.»

L'oracle du cerf devient ici une punition prononcée avec une autorité

terrible:

«Le prodigieux animal s'arrêta; et les yeux flamboyants, solennels

comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche au

loin tintait, il répéta trois fois:

«Maudit! maudit! maudit! Un jour, _cœur féroce_, tu assassineras ton

père et ta mère!»

Le conte de Flaubert est plein d'apparitions. Les pauvres victimes

muettes viennent reprocher à Julien sa voluptueuse cruauté. On croirait

que Flaubert est allé puiser aux sources mêmes de la légende l'horreur

sacrée du meurtre des animaux.

* * * * *

De même que l'âme de Julien a été faite humaine, le décor du conte

s'est précisé. Julien vit en fils de seigneur dans un château à

quatre tours avec des toits pointus recouverts d'écailles de plomb.

Son père est «toujours enveloppé d'une pelisse de renard»; quant à

sa mère, «les cornes de son hennin frôlaient le linteau des portes».

Nous sommes à une époque imprécise, mais entre le Xe et le XVe

siècle. Le Prince de la légende devient «empereur d'Occitanie». La

Châtelaine a de grands yeux noirs qui «brillaient comme deux lampes

très douces. Un sourire charmant écartait ses lèvres. Les anneaux de

sa chevelure s'accrochaient aux pierreries de sa robe entr'ouverte,

et sous la transparence de sa tunique, on devinait la jeunesse du

corps». Le Château qu'elle apporte en dot à Julien «était un palais

de marbre blanc, bâti à la moresque, sur un promontoire, dans un

bois d'orangers... Les chambres, pleines de crépuscule, se trouvaient

éclairées par les incrustations des murailles. De hautes colonnettes,

minces comme des roseaux, supportaient la voûte des coupoles, décorées

de reliefs imitant les stalactites des grottes. Il y avait des jets

d'eau dans les salles, des mosaïques dans les cours, des cloisons

festonnées, mille délicatesses d'architecture, et partout un tel

silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou l'écho d'un

soupir.» Flaubert nous décrit tous les chiens de la meute de Julien,

les bêtes qu'il chassait, la manière dont il «volait le héron, le

milan, la corneille et le vautour». Au lieu que saint Antonin nous dit

qu'il «se conduit avec vaillance à la guerre», nous apprenons ici qu'il

combat «les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négud

d'Abyssinie et l'empereur de Calicut, les Scandinaves, des Nègres, des

Indiens, des Troglodytes», et que «c'est lui, et pas un autre, qui

assomma la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach».

A l'aide de ces moyens, Flaubert nous transporte parmi le luxe fabuleux

du monde de la chevalerie. Cependant il n'oublie jamais que l'histoire

de Julien est un conte populaire. Il y a introduit des épisodes

empruntés à des contes semblables.

L'aventure qui arrive à Julien avec une épée sarrasine est toute

pareille à celle du prince Agib, qui fait tomber un couteau pointu

d'une haute étagère.

«Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d'une grande épée

sarrasine.

«Elle était au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour l'atteindre,

il fallut une échelle. Julien y monta. L'épée trop lourde lui échappa

des doigts, et en tombant frôla le bon seigneur de si près que

sa houppelande en fut coupée. Julien crut avoir tué son père, et

s'évanouit.»

* * * * *

De même que les pauvres des _Contes de Gascogne_, le Lépreux a une

extraordinaire lourdeur:

«Dès qu'il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement, écrasée

par son poids; une secousse la remonta, et Julien se mit à ramer.»

La gradation des demandes du misérable est triple, ainsi que dans

le _folklore_; J'ai faim, j'ai soif, j'ai froid! Et il y a comme un

vague souvenir de la cruauté du Loup dans le _Petit Chaperon ronge_,

sous l'insistance du Lépreux: «Viens près de moi... Déshabille-toi...

Réchauffe-moi; pas avec tes mains--non--toute ta personne.»

* * * * *

Ainsi Gustave Flaubert a réussi à fondre et à unir dans un miraculeux

émail littéraire tout l'appareil de la chevalerie avec le plus simple

des contes pieux du peuple. Et parmi cette éblouissante fusion, nous

voyons se dessiner les attitudes d'un Julien cruellement passionné,

dont l'âme est tout près de la nôtre. C'est ainsi que les nobles poètes

de l'âge d'Élisabeth créaient avec les ballades des pauvres gens de

la campagne les héros que nous admirons dans leurs drames. Une des

gloires de Flaubert sera d'avoir senti si vivement que la grande

force de création vient de l'imagination obscure des peuples et que

les chefs-d'œuvre naissent de la collaboration d'un génie avec une

descendance d'anonymes.

[Footnote 1: J.-F. BLADÉ, _Contes pop. de la Gascojne_, I, 6.]

[Footnote 2: J.-F. BLADÉ, _Contes pop. de la Gascojne,_ II, iii; 3.]

Spicilège · 第 26 / 51 题