II

La tradition religieuse ne nous donne rien de précis sur Julien

l'Hospitalier. Ce n'est pas un saint martyr. Ce n'est pas un saint

local, et nous ignorons près de quel fleuve dangereux il put construire

son hôpital. Car l'invention de Ferrarius, où il suppose que peut-être

Julien aurait vécu en Vénétie parmi les Carnes, est réfutée parles

Bollandistes. Et si on l'a adoré en Belgique, en Istrie, en Sicile

et en Catalogne, il ne paraît pas qu'aucun récit affirme sa présence

en ces pays. Tantôt il est peint comme un chasseur, tantôt comme un

passeur de rivière, tantôt avec le cerf qui lui annonça son crime.

Il ne faut pas s'attacher davantage aux termes de _Chevalier_, de

_Château fort_ et de _Châtelaine_, qui nous fixent tout au plus la date

approximative à laquelle son histoire fut rédigée. S'il avait vécu près

de l'époque de saint Antonin ou de Vincent de Beauvais, dans le temps

ou la féodalité était établie, nous saurions son pays et le nom du

prince au service duquel il entra.

Mais les vies des saints ont été composées souvent avec des éléments

étrangers à l'hagiographie. La légende des saints Barlaam et Josaphat,

qui figure avec celle de Julien dans le _Spéculum historiale_ de

Vincent de Beauvais et dans la _Legenda Aurea_ de Jacques de Voragine,

est l'adaptation de la vie de Siddârtha, ou de Bouddha, ainsi qu'il a

été reconnu par Laboulaye, Liebrecht, Max Müller et Yule. M. Amélineau

a pu extraire de l'hagiographie copte deux volumes de contes chrétiens

d'Égypte. Les histoires populaires qui servaient à Aristophane se

retrouvent encore partiellement dans les vies des saints russes.

Si on examine à ce point de vue la légende de Julien, on y reconnaît

aussitôt les caractères déterminants d'un conte populaire. Le thème

général est l'histoire d'un homme qui accomplit par destinée un

meurtre involontaire, et dans ce thème général sont compris trois

thèmes épisodiques: un oracle est prononcé par un animal; le héros est

condamné, en expiation de son crime, à devenir passeur sur une rivière;

un ange vient éprouver sa charité sous la forme d'un pauvre ou d'un

lépreux.

On sait que l'idée générale d'un conte populaire est exprimée par

différents thèmes épisodiques qui varient et se combinent diversement

suivant les temps, les nations ou les provinces.

Or, parmi les contes populaires que nous connaissons, aucun ne

reproduit la combinaison de thèmes qui se trouve dans l'histoire de

Julien. Mais il arrive souvent qu'un conte emprunte des thèmes à un

conte qui appartient à un autre cycle. M. Cosquin en a donné des

exemples dans sa belle étude du _folklore_ de Lorraine.

Il suffira donc de comparer les épisodes de l'histoire de Julien à

d'autres épisodes recueillis parmi les cycles du _folklore_ pour

s'assurer de l'origine populaire de cette admirable légende. Peut-être

trouvera-t-on plus tard dans la littérature orale une construction

où les épisodes du conte seront disposés dans le même ordre. Et

comme l'histoire de Julien devait être fort ancienne déjà, puisque

son origine était oubliée lorsqu'elle entra, au XIIIe siècle, dans

le _Spéculum historiale,_ on peut imaginer qu'elle représente pour

nous un type archaïque dont les éléments ont été plus tard démembrés.

Elle faisait sans doute partie d'un cycle d'autres contes analogues.

Enclavée dans la littérature religieuse, c'est Tunique variante qui

nous reste.

Le thème général du conte est absolument identique aux thèmes de

l'histoire d'Œdipe, du prince Agib, du troisième calandar des _Mille

et une Nuits_, et de la _Belle au Bois dormant_. Œdipe est contraint

par un oracle à tuer son père Laïos; on l'expose; on l'écarte du pays;

malgré toutes les précautions, il accomplit la prédiction à son insu.

Les astrologues ont annoncé au père d'un jeune homme que son fils

serait assassiné à l'âge de quinze ans par le prince Agib. Le vieillard

fait enfermer son enfant dans un souterrain, au milieu d'une île.

Agib aborde dans l'île, découvre la cachette, devient l'ami du jeune

homme; et, à l'heure assignée, le cinquantième jour, au moment où il va

prendre un couteau pour découper un melon au sucre, son pied glisse,

et il frappe l'enfant au cœur. Enfin, dans le conte de Perrault, une

fée prédit que la petite princesse se percera la main d'un fuseau, et

qu'il y aura de cruelles conséquences. Le roi interdit de filer dans

son royaume. Pourtant, la belle trouve une vieille femme au rouet, dans

un donjon, joue avec le fuseau, se blesse, et l'oracle s'accomplit

fatalement. C'est la forme affaiblie du même thème de _folklore:_ et

on se souvient que la première fée annonce que la belle mourra de sa

blessure.

Dans l'histoire de Julien, l'oracle est prononcé par un animal et c'est

la caractéristique du premier épisode. Ici les rapprochements seraient

innombrables et oiseux. C'est l'inverse du thème que les folkloristes

ont coutume d'appeler le «thème des animaux reconnaissants». Nous

sentons bien que l'histoire de Julien est mutilée à cet endroit, sous

sa forme primitive. On ne nous dit point que Julien commit une mauvaise

action en allant à la chasse. Au contraire, le texte sacré explique:

_cum Julianus quâdam die venationi insisteret, ut juvenis et nobilis._

Le cerf ne se plaint pas. Il se retourne simplement, et dit: _Tu me

sequeris, qui patris et matris tuæ occisor eris?_

Il faut donc supposer--puisque la cruauté de Julien ne saurait être

mise en cause--que dans le type archaïque du conte le cerf était un

homme métamorphosé. Car telle est l'apparence de tous les animaux qui

font de semblables prédictions dans les contes populaires. Et on trouve

là probablement l'influence d'une tradition indoue et de nombreux

apologues religieux qui illustrent la doctrine de la métempsychose.

Après l'oracle, Julien se cache et s'enfuit, pour échapper au destin.

C'est l'épisode des précautions; qu'on retrouve avec des variantes dans

les contes grec, arabe et français.

L'oracle s'accomplit et Julien devient, par pénitence, passeur sur

une rivière. Nous reconnaissons là un épisode que nous retrouvons non

seulement dans la légende de saint Christophe, mais encore dans un

conte recueilli par les frères Grimm, _le Diable aux trois cheveux

d'or_. Le héros du conte trouve sur son chemin une grosse rivière

qu'il lui faut traverser. Le passeur lui explique qu'il est contraint

de mener incessamment sa barque de l'un à l'autre bord et le supplie

de vouloir bien le délivrer. Le héros fait interroger à ce sujet le

diable. La réponse, c'est qu'il suffira au passeur de placer sa gaffe

dans la main de son premier passager: alors il sera libre, et l'autre

sera damné à son tour. Grâce aux péripéties du conte, le premier

passager se trouve être un méchant roi. Le passeur fait ainsi qu'on lui

a dit; et «désormais, dit le conte, le roi est passeur sur la rivière

en punition de ses péchés».

Quant à la légende de saint Christophe, elle est formée d'éléments si

semblables à ceux dont fut composée celle de Julien qu'il faut citer

toute la partie commune. Voici l'admirable traduction de frère Jehan du

Vignay, publiée en 1554.

«L'hermite dit à Christofle:

--Sçais-tu tel fleuve?

Et Christofle lui dist:

--Moult de gens y passent qui y périssent.

Et l'hermite lui dist:

--Tu es de noble stature et fort vertueux; se tu demouroys delez ce

fleuve et passoys tous les gens, ce seroit moult aggreable chose

à Dieu. Et i'ay esperance à celluy que tu convoites servir qu'il

s'apparoistra à toy.

Et Christofle luy dit:

--Certes ce service puis-ie bien faire, et si te promets que ie le

feray.

Adonc s'en alla Christofle à ce fleuve et feit là un habitacle pour

luy; et portoit une grande perche en lieu de baston et s'apuyoit en

l'eaue d'icelle, et portoit oultre toutes gens sans cesser et là fut

plusieurs iours.

Et si comme il se dormoit en sa maisonnette, il ouït la voix d'un

enfant qui l'appelloit et disoit:

--Christofle, viens hors, et me porte oultre.

Et lors s'esveilla, et il yssit hors, mais ne trouva âme. Et quant il

fut en la maison, il ouyt arriéré une mesme voix et courut hors et ne

trouva nul. Tiercement il fut appelé et vint là; si trouva un enfant

delez la rive du fleuve qui luy pria doulcement qu'il le portast outre

l'eaue. Et lors Christofle leva l'enfant sur ses espaules et print son

baston et entra au fleuve pour le passer oultre; et l'eaue s'enfla

petit à petit, et l'enfant pesoit griefvement comme plomb. Et tant

comme il alloit plus avant, de tant croissoit plus l'eaue et l'enfant

pesoit de plus en plus sur ses espaules, si que Christofle avoit moult

grans angoisses, et se doubtoit fort de noyer. Et quant il fut eschappé

à grand'peine et il fut passé oultre, il mit l'enfant sur la rive et

lui dist:

--Enfant, tu m'as mis en grant péril et pesois tant que si i'eusse eu

tout le monde sur moy, ie ne sentisse à peine greigneur faix.

Et l'enfant respondit:

--Christofle, ne te esmerveille pas: car tu n'as pas seulement eu tout

le monde sur toy--mais celluy qui créa tout le monde tu as porté sur

tes espaules. Je suis Christ ton roy à qui tu sers en ceste œuvre. Et

affin que tu saches que ie dis vray, quand tu seras passé, fische ton

baston en terre delez la maisonnette, et tu verras demain qu'il portera

fleur et fruictz.

Et tantost il se esvanouit de ses yeulx.

Lors Christofle alla et fischa son baston en terre, et quand il se leva

au matin, il le trouva ainsi comme un palmier, portant fueilles et

fruict.»

* * * * *

C'est là essentiellement la même combinaison thématique que dans la

seconde partie de l'histoire de Julien. Mais l'épisode du passeur y

est joint à l'épisode de l'inconnu qui se trouve être un ange ou le

Seigneur. Dans les _Contes populaires de la Gascogne_, l'épisode du

pauvre ressemble vivement à la variante de l'histoire de Julien[1].

C'est un fils de roi qui cherche l'épée de saint Pierre.

«A minuit il s'arrête tout proche d'une rivière. Au bord de l'eau

grelottait un vieux pauvre à barbe grise.

--Bonsoir, pauvre. Mauvais temps pour voyager. Tu grelottes. Tiens:

bois un coup à ma gourde, cela te réchauffera.

Le vieux pauvre but un coup à la gourde, et ne grelotta plus.

--Merci, mon ami. Maintenant porte-moi de l'autre côté de l'eau.

--Avec plaisir, pauvre. Monte sur mon dos et tiens-toi ferme. Jésus! tu

ne pèses pas plus qu'une plume.

--Patience, je pèserai davantage au milieu de l'eau.

--C'est vrai. Jésus! tu m'écrases!

--Patience, sur l'autre bord je ne pèserai pas plus qu'une plume.

--C'est vrai. Tiens, pauvre, te voilà passé. Bois encore un coup à ma

gourde et que le bon Dieu te conduise!

--Jeune homme, je ne suis pas un pauvre, je suis saint Pierre. Jeune

homme, tu m'as fait un grand service. Je te paierai selon mon

pouvoir...»

Dans un autre conte de la même collection[2], la belle Madeleine

rencontre trois vieux pauvres au bord d'une rivière, elle les passe

sur son dos. Puis les trois vieux pauvres se trouvent être saint Jean,

saint Pierre et le bon Dieu. Ils promettent à là belle Madeleine de

récompenser sa charité.

Malheureusement, pour ces deux derniers exemples, nous nous trouvons

dans une grande incertitude. Il est impossible d'assurer que les deux

contes de Gascogne n'ont pas été influencés par l'hagiographie. C'est

peut-être là tout simplement une variante de la légende de saint

Christophe, redevenue populaire. Il ne faut pas omettre de remarquer

pourtant que saint Christophe lui-même n'a d'existence qu'en vertu de

cet épisode de sa légende, puisque son nom est Χριστόφορος;--celui qui

porte le Christ. C'est là une forte présomption pour croire que ce

personnage a été véritablement créé dans le domaine du _folklore_.

Et l'histoire de Julien n'a sans doute point d'autre origine. Gustave

Flaubert, qui en fit un conte si riche, la recueillit à peine

entrouverte, comme une timide fleur du peuple. C'est une églantine

sauvage près de la somptueuse chair de velours d'une rose cultivée. Il

faut se pencher très bas pour ne pas perdre son parfum. Elle naquit

parmi d'autres contes qui ne sont pas chrétiens, où les bêtes et les

prêtres prononcent des oracles, où les fils de rois sont enfermés

dans des tours solitaires pour échapper aux prédictions, où les

héros criminels sont condamnés à passer éternellement les voyageurs

sur des rivières tumultueuses, où les pauvres et les lépreux sont

reconnaissants et divins. Elle est si lointaine et si humble que tout y

est incertain.

Spicilège · 第 25 / 51 题