Je sens bien qu'il faut présenter M. Meredith au public français, et
j'y trouve une grande difficulté. Les œuvres du comte Tolstoï sont dans
toutes les mains; les drames de Henrik Ibsen ont été joués et acclamés
à Paris; il est facile au lecteur de se reporter à des traductions.
Rien de pareil pour les livres de M. Meredith. On ne les connaît point
ici. Il y a sept ans, on ne les connaissait point en Angleterre.
J'entends que le public des romans ne trouvait pas encore d'intérêt
à ceux de George Meredith. Mais les plus nobles écrivains anglais,
Swinburne, Henley, Robert Louis Stevenson, s'inclinaient dès longtemps
devant lui avec déférence. Car George Meredith publie depuis 1849, et
on peut dire que son premier chef-d'œuvre date de 1856.
Les raisons de l'indifférence de la masse à l'égard de tels livres
sont aisées à dire. Le langage de George Meredith est d'une extrême
difficulté, par suite de la complexité des idées qui se pressent dans
ses phrases. Toutes les nuances de sentiment, toutes les antinomies
d'esprit, toutes les constructions d'imagination sont exprimées avec
une richesse de métaphores qu'on retrouverait seulement dans les
œuvres de l'époque d'Élisabeth. Ses personnages parlent une langue si
individuelle qu'on reconnaît le mode de la pensée française dans le
babil de l'exquise Renée (_Beauchamp's Career_), et la gauche lourdeur
de la réflexion allemande dans les balbutiements mignons de la petite
princesse Ottilia (_Harry Richmond_). Le mécanisme de l'intelligence
est si minutieusement étudié dans _One of our Conquerors_ que les
cinquante premières pages sont consacrées à nous énumérer toutes les
associations d'idées qui naissent dans la tête de M. Victor Radnor à la
vue d'une tache de boue sur son gilet blanc. Enfin, et pour en venir
à l'essence même de son œuvre, George Meredith a traité les problèmes
du radicalisme dans _Beauchamp's Career,_ du socialisme dans _The
Tragic Comedians_ (l'histoire de Ferdinand de Lassalle), de l'esprit
révolutionnaire dans _Vittoria_, des années d'apprentissage d'un jeune
homme dans _Richard Feverel et Harry Richmond_; et dans _l'Égoïste,_
qui est un livre unique au monde, il a exploré le plus terrible mystère
du cœur humain. Tout cela était bien ardu pour des lecteurs accoutumés
aux émotions plus simples et plus faciles que leur donnaient les romans
de Charles Dickens et de George Eliot.
Comment donc M. Meredith a-t-il été accepté du public? D'abord, par les
efforts et les articles répétés de Swinburne, de Henley, de Stevenson,
et de beaucoup d'autres encore; ensuite, parla force des conflits
enjeu dans son œuvre, par la puissance passionnelle de ses héros qui
égalent les plus fortes créations des poètes du XVIe siècle, par le
charme pénétrant de ses femmes: Rose Jocelyn, Lucy Desborougli, Clara
Middleton, «douces créatures aux doux noms, écrit Stevenson, les filles
de George Meredith»; et surtout parce que la poussée d'un génie qui ne
cesse de se développer durant plus de trente ans à travers douze grands
romans et quatre volumes de poèmes doit être finalement irrésistible.