LE GÉNÉRAL SUMPT

C'était une curieuse figure, et des plus connues de notre armée, que

celle du général Sumpt, commandant de l'hôtel des Invalides où il est

mort dimanche matin.

Il devait cette sorte de célébrité aux affreuses blessures qu'il avait

reçues à Sedan. Un obus lui avait fracassé les deux poignets. Sa robuste

constitution lui avait permis de résister à l'amputation des deux

avant-bras, et, ne voulant pas prendre sa retraite, il s'était fait

ajuster deux mains mécaniques dont il se servait avec une adresse

merveilleuse, mettant même une sorte d'amour-propre à monter de

préférence des chevaux un peu vifs, qu'il faisait caracoler d'une façon

toute juvénile quand il défilait à la tête de sa brigade.

Louis-Joseph Sumpt était né à Nancy, le 13 novembre 1816, sur cette

terre de Lorraine, de tout temps bonne nourricière de gens de guerre au

service de la France.

Elève de Saint-Cyr, Louis Sumpt en était sorti, en 1839, dans le corps

de l'état-major; il avait été nommé chef d'escadron en 1856, après la

campagne de Crimée, ou il s'était brillamment conduit;

lieutenant-colonel en 1864. En 1870, il avait été attaché, avec ce

grade, à l'État major de la division Conseil-Dumesnil, qui combattit à

Woerth avec le 1er corps d'armée sous les ordres du maréchal Mac-Mahon.

Il avait été nommé colonel le 20 août 1870.

Après sa blessure, le colonel Sumpt, relevé sur le champ de bataille,

avait été transporté à Bruxelles, ou il avait été soigné et opéré. A sa

rentrée en France il fut nommé général de brigade. Une bien touchante

consolation l'attendait sur le sol natal. Au moment de la déclaration de

guerre, il allait se marier; son départ avait empêché le mariage, et, au

retour, le pauvre blessé, rougissant de sa défaite et de son infirmité,

avait voulu rendre sa parole à sa fiancée. Mais le coeur de celle-ci

n'avait pas changé, la jeune fille voulut épouser le vaincu: elle seule

pouvait payer au soldat mutilé la dette de la patrie!

Le corps du général a été déposé dans le caveau de l'hôtel des Invalides

réservé aux anciens gouverneurs.

Louis d'Hurcourt.

L'Illustration, No. 1585, 13 Juin 1891 · 第 16 / 26 题