LA MENDICITÉ A PARIS

[Illustration: M. Paulian.]

[Illustration: M. Paulian en joueur d'orgue.]

On a beaucoup parlé ces jours-ci d'une expérience à laquelle je me livre

depuis longtemps, et que j'avais jusqu'à ce jour tenue à peu près

secrète. On a raconté à ce sujet beaucoup de choses exactes, mais aussi

pas mal d'erreurs.

L'_Illustration_ m'invite à faire connaître à ses lecteurs ce qu'il y a

de vrai et ce qu'il y a de faux dans les articles parus dans les

journaux de Paris. Je défère volontiers à cette invitation.

Il y a douze ans, mettant en pratique un conseil souvent donné par M.

Jules Simon, je me suis mis en tête de faire le relevé des sommes

diverses qui, sous une forme quelconque, sont dépensées chaque année à

Paris par les gens charitables pour venir au secours des malheureux ou

de ceux que l'on croit être des malheureux. Je n'ai jamais pu terminer

cette opération, par la bonne raison qu'il ne se passe pas de jours où

l'on ne me signale une oeuvre nouvelle et, par conséquent, un chiffre

nouveau à ajouter à mon addition.

On peut, sans rien exagérer, affirmer que ce total représente un nombre

considérable de millions qui, chaque année, volontairement, viennent

s'ajouter aux dizaines de millions qui alimentent déjà le budget de

l'assistance publique officielle.

Il semble qu'avec des sommes aussi colossales il ne devrait plus se

produire à Paris une seule misère qui ne trouvât immédiatement le

secours qui lui est dû. Et, cependant, tout le monde sait que le nombre

des mendiants qui tendent la main dans la rue ou exhibent leurs

infirmités n'a jamais été plus considérable qu'aujourd'hui. Au fur et à

mesure que la charité se développe, le nombre de ceux qui font appel à

cette charité augmente. Cette observation prouve qu'il y a évidemment un

mal dans notre organisation. Il s'est produit dans le canal de la

charité une fuite considérable dans laquelle, si nous n'y prenons garde,

toutes les ressources destinées à soulager la misère menacent de

s'engloutir.

Cette fuite est représentée par le faux malheureux, par le mendiant de

profession qui absorbe aujourd'hui les 4/5 des sommes destinées aux

misérables. C'est ce mendiant professionnel que, depuis une douzaine

d'années, je me suis donné pour mission d'étudier. Après avoir consulté

les hommes compétents en la matière, les administrateurs de bureaux de

bienfaisance, les officiers de paix, les dames patronesses d'oeuvres

charitables, les curés, les pasteurs et les rabbins, désireux de

poursuivre mon expérience jusqu'au bout et de me procurer des documents

certains, irréfutables, pris sur le vif, je me suis décidé à me faire

moi-même mendiant afin de pouvoir étudier à mon aise ces voleurs des

pauvres, qui vivent de ce que M. Abraham Dreyfus a appelé la

paupériculture.

Grâce à de hautes protections, et grâce aussi à une bonne dose

d'entêtement pour ne pas dire de volonté, j'ai réussi à m'enrôler dans

la corporation des mendiants. Tour à tour cul-de-jatte, aveugle,

manchot, ouvrier sans travail, professeur sans emploi, ouvreur de

portières, j'ai exploité tous les genres de mendicité, et j'ai étudié

tous les types de mendiants professionnels. Ces mendiants, je les ai

étudiés non seulement dans la rue, mais encore chez eux, à la maison, au

cabaret, au dépôt de la préfecture, en prison, à la sortie de prison, au

lit de mort, et je suis arrivé à cette conviction que lorsqu'on fait

l'aumône dans la rue, neuf fois sur dix on est volé.

Pour tromper le public et apitoyer le passant, les faux mendiants ont

recours aux subterfuges les plus comiques et quelquefois les plus

cruels.

Tout d'abord, le mendiant se fait une tête, et se donne le type de

l'emploi. Ce type est toujours le même pour chaque genre de mendicité.

Dès qu'un type nouveau est créé, s'il réussit, il est imité. Des

professeurs s'installent, les élèves arrivent, et, dès que l'éducation

est terminée, une nouvelle promotion prend son essor.

Oui, la mendicité est une profession, et quand on a quelque expérience

des moeurs de ce monde étrange, on peut, en considérant un mendiant,

reconnaître l'école de laquelle il sort, de même que le critique d'art,

en examinant un tableau, vous dira auprès de quel maître a travaillé

l'artiste qui a peint le tableau. Chaque maître a son cachet, et, comme

ici le maître c'est le mendiant qui a réussi, chaque élève le copie

servilement.

Prenez les chanteuses des rues: elles ont toutes le même répertoire,

mêmes paroles, même musique. Dans chaque cour, à chaque station, elles

chantent le même nombre de couplets et en ajoutent le même nombre quand

elles ont reçu quelques sous.

L'attitude, la posture, le costume, varient suivant le genre qu'on

exploite. La femme qui mendie devant la porte du pâtissier achalandé a

toujours faim; celle qui vous tend la main sous la porte de l'église

égrène son chapelet; la jeune fille qui sollicite votre aumône à la

sortie des Folies-Bergères vous offre des fleurs.

Sans doute, dans cette question, le physique joue un rôle important,

mais avec quel art, après quelques bonnes leçons, le mendiant tire parti

de la moindre infirmité! Un enfant est-il rachitique ou scrofuleux?

Quelle aubaine! cet enfant servira à apitoyer les visiteurs et à faire

affluer, à la maison les bouteilles de bon vin et les morceaux de

viande.

La femme est-elle particulièrement maigre et ridée? Elle se livrera à la

mendicité en omnibus.

Un jour j'étais dans l'omnibus «place Saint-Michel gare Saint-Lazare»

lorsqu'une femme du peuple fort misérablement vêtue et dans une

situation... digne d'intérêt s'installa dans la voiture.

L'omnibus était à peine parti que la femme se met à gémir et à donner

tous les signes d'une souffrance que tout le monde devinait. Une dame se

penche vers elle et l'interroge: «Oh! c'est épouvantable une femme dans

une pareille situation... Les cahotements de la voiture vont vous faire

du mal... Mon Dieu, quelle misère... pauvre créature...» Bref, on fait

une quête, moi seul n'y ai pas contribué, mais sur les instances de

toutes ces dames charitables j'ai dû aider la pauvre future mère à

monter dans un fiacre; j'ai fait plus, je me suis installé dans le

fiacre et j'ai offert à la pauvre femme de la conduire soit à la

Maternité, soit à son domicile. Elle a refusé d'aller à la Maternité et

n'a jamais voulu m'indiquer son domicile. J'ai quitté la voiture et la

femme a disparu. Mais huit jours plus tard je la retrouve sur le

boulevard Maillot en train de recommencer sa comédie devant l'hôtel

d'une personne très charitable et très exploitée. Je m'approche d'elle:

«Dites donc, ma brave femme, l'autre jour je vous ai proposé de vous

conduire à la Maternité, vous avez refusé. Je vous ai proposé de vous

conduire à votre domicile, vous avez encore refusé. Si je vous

conduisais à la préfecture de police?»

A ces mots la femme se relève, d'un mouvement rapide elle prend son...

giron, le pousse vers la gauche et avec la légèreté d'une gazelle

s'enfuit dans le Bois de Boulogne. Le giron... il était en carton.

Que d'autres supercheries que je pourrais citer!

Je connais une mendiante qui, depuis plus de vingt ans, stationne dans

la rue avec un baby sur les bras. C'est en vain que la femme a vieilli.

Le baby a toujours six mois, voilà vingt ans qu'il tète ou qu'il fait

semblant de téter. C'est que la présence de ce petit être qui souffre et

qui pleure constitue un moyen certain de faire affluer les sous dans

l'escarcelle. Au bout de trois mois l'enfant meurt. C'est un détail.

Pour trente sous par jour on peut en louer un autre et grâce à la

présence de cet enfant on gagnera d'autant plus que la température sera

plus inclémente.

Il y a des mendiants qui à force de se tenir au même endroit et dans la

même situation sont devenus, pour ainsi dire, immeubles par destination.

Ceux-ci ont leur clientèle et peuvent faire d'avance leur budget. La

femme aux jambes de bois et le fakir appartiennent à cette catégorie.

La femme aux jambes de bois est estropiée de naissance. Cela ne l'a pas

empêchée de se marier et d'avoir dix-huit enfants! Elle est âgée de

soixante-huit ans et voilà soixante ans qu'elle stationne au même

endroit. En face d'elle une femme vend des journaux, arrive de grand

matin à son kiosque et en repart bien tard dans la journée.

La femme aux jambes de bois se contente de regarder le kiosque. L'une

travaille, l'autre contemple, et toutes deux vivent. La plus malheureuse

des deux n'est peut-être pas celle qu'on pense.

Le fakir, lui, vend des crayons dans la rue Auber. Regardez-le, il se

tient immobile comme un modèle. Le fakir n'est pas un mendiant «car,

dit-il, j'offre ma marchandise. Si le client qui me donne deux sous n'en

veut pas, ce n'est pas ma faute.»

Le fakir, qui, de son nom, s'appelle Petit, est un philosophe. Il

s'assoit sur sa béquille, parce que «cela fait bien dans le tableau et

cela préserve de l'humidité.»

Quand il pleut trop fort, il reste chez lui et lit ses auteurs préférés:

Sénèque et Paul de Kock.

La femme aux jambes de bois et le fakir appartiennent au service

sédentaire. Il y a des mendiants qui aiment mieux faire leur carrière

dans le service actif.

Le service actif exige plus d'intelligence, car, au lieu d'attendre le

client sur son passage, il faut aller le chercher où il se trouve, mais

aussi quelles recettes on réalise quand on a du talent! Il y a des

mendiants qui, à force d'intrigues, de mensonges et de simulations,

réussissent à gagner des sommes considérables. Rien de plus curieux que

le budget d'un de ces voleurs des pauvres. Le bureau de bienfaisance

fournit le pain, le curé ou le pasteur donne le pot au feu, la caisse

des écoles habille les enfants, le dispensaire approvisionne le ménage

de linge, la société des loyers paye le terme, les bonnes soeurs se

chargent des petites douceurs; les familles aisées du quartier, les

élèves des lycées, les polytechniciens, les membres de la conférence

Saint-Vincent-de-Paul, le maire, les députés, etc., donnent des subsides

en argent.

Ces mendiants-là trafiquent de tout. Ils se font rapatrier trois fois

par an et revendent leur billet; ils communient à toutes les églises et,

sous prétexte de se présenter décemment à l'autel, se font vêtir à neuf

de la tête aux pieds. Ils connaissent toutes les oeuvres charitables

publiques ou privées. Aujourd'hui catholiques, demain protestants,

après-demain israélites ou francs-maçons, vous les voyez partout, au

temple aussi bien qu'à la synagogue, dans l'antichambre des ministres

comme à la salle d'attente de la Chambre des députés. Ils sont inscrits

à tous les budgets, et touchent à tous.

[Illustration: Le «fakir».]

[Illustration: La femme aux jambes de bois.]

C'est qu'en effet il n'existe pas au monde de ville plus généreuse que

Paris. Il n'y a pas de misère à côté de laquelle on ne puisse signaler

une oeuvre ayant pour objet de la soulager. Si ces oeuvres sont

insuffisantes, c'est que leurs ressources, au lieu d'aller aux

véritables malheureux, sont absorbées par les faux pauvres. Ce sont ces

faux pauvres que je dénonce; je n'ai jamais, comme on m'en a accusé,

critiqué l'aumône. Je n'ai jamais dit:

«Ne donnez plus»; je dis: «Donnez autrement». Tous ceux qui sont en état

de travailler doivent être assistés par le travail. Le jour où le

mendiant valide qui a horreur du travail ne trouvera plus dans la

mendicité le moyen de vivre largement, il faudra bien qu'il se soumette

à la règle commune.

Pourquoi une femme travaillerait-elle pendant douze heures pour gagner

vingt ou trente sous, alors qu'en restant pendant trois heures sous le

porche d'une église elle peut gagner trois francs?

Dimanche 24 mai, j'en ai fait la preuve. J'ai mendié sur les marches de

Saint-Germain-des-Prés. En quatorze minutes, j'ai reçu treize sous. Mon

expérience a été arrêtée par un brave représentant de la force publique,

l'agent n° 244 qui, sous ma perruque et ma barbe blanche, a flairé un

malfaiteur. «Monsieur, m'a-t-il dit quelques instants après, marquait si

mal; il avait l'air d'un bandit!»

Quelques instants de plus et j'aurais probablement aussi bien réussi que

mes voisines, dont l'une avait fait cinquante-neuf sous et l'autre trois

francs deux sous et la grand'messe n'était pas commencée!

Allons, ayons le courage de le reconnaître. Nous sommes volés,

indignement volés. Continuons cependant à ouvrir nos porte-monnaies,

alimentons le canal de la charité; mais, vite, vite, bouchons la fuite,

sinon tout y passera.

Louis Paulian.

[Illustration: INAUGURATION DE LA BASILIQUE DU SACRÉ-COEUR A MONTMARTRE,

bénédiction solennelle de l'église donnée par Mgr Richard,

cardinal-archevêque de Paris.]

[Illustration: Carte du territoire contesté de la Guyane.]

L'Illustration, No. 1585, 13 Juin 1891 · 第 5 / 26 题