ROMANCE
MUY DOLOROSO
DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA.
La ballade originale, soit en espagnol, soit en arabe (car elle existait
dans l'une et l'autre langue), produisait une telle impression, qu'il
était défendu aux Maures de la chanter dans Grenade, sous peine de la
vie.
Nous avons cru devoir, à l'exemple des meilleures éditions anglaises,
donner le texte espagnol, que les amateurs ne pourraient se procurer
qu'avec grande peine. Au reste, c'est le texte anglais que nous
traduisons avec la fidélité la plus rigoureuse. Ainsi, l'on pourra juger
de l'exactitude de Lord Byron comme traducteur.
(_N. du Tr._)
TRÈS-PLAINTIVE BALLADE
SUR
LE SIÉGE ET LA CONQUÊTE D'ALHAMA[271];
LAQUELIE, EN LANGUE ARABE, A LE SENS SUIVANT.
[Note 271: Jolie et assez grande ville d'Espagne, dans le royaume de
Grenade.
(_N. du. Tr._)]
1. Le roi Maure traverse à la hâte la royale ville de Grenade; il va des
portes d'Elvira à celles de Bivarambla.
Malheur à moi, Alhama!
2. Une dépêche annonce au monarque, que la cité d'Alhama a succombé. Il
jeta le papier dans le feu, et tua le messager.
Malheur à moi, Alhama!
_TEXTE_.
ROMANCE MUY DOLOROSO
DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA,
EL QUAL DEZIA EN ABAVIGO ASSI.
1. Passeavase el rey Moro
Por la ciudad de Granada,
Desde las puertas de Elvira
Hasta las de Bivarambla.
Ay de mi, Alhama!
2. Cartas le fueron venidas
Que Alhama era ganada.
Las cartas echò en el fuego,
Y al mensagero matava.
Ay de mi, Alhama!
3. Il quitte sa mule et monte son cheval: puis il presse son coursier à
travers la rue de Zacatin, jusques à l'Alhambra.
Malheur à moi, Alhama!
4. Quand il eut atteint les murs de l'Alhambra, soudain il ordonna que
la trompette se hâtât de sonner en même tems que le clairon d'argent.
Malheur à moi, Alhama!
5. Et que le bruit sourd des tambours de guerre, battant au loin
l'alarme, fit répondre à l'appel de la musique martiale les Maures de la
ville et de la plaine.
Malheur à moi, Alhama!
6. Soudain les Maures, avertis par un tel signal que le sanguinaire Mars
les rappelait, vinrent, un à un et deux à deux, former un puissant
escadron.
Malheur à moi, Alhama!
_TEXTE_.
3. Descavalga de una mula,
Y en un cavallo cavalga.
Por el Zacatin arriba
Subido se avia al Alhambra.
Ay de mi, Alhama!
4. Como en el Alhambra estuvo,
Al mismo punto mandava
Que se toquen las trompetas
Con anafiles de plata.
Ay de mi, Alhama!
5. Y que atambores de guerra
Apriessa toquen alarma;
Por que lo oygan sus Moros
Los de la vega y Granada.
Ay de mi, Alhama!
7. Puis un vieillard maure parla en ces termes au roi: «Pourquoi, nous
appeler, ô roi! Que veut dire cette convocation?»
Malheur à moi, Alhama!
8. «Hélas! amis, vous avez à connaître un désastre bien cruel: les
chrétiens, par un coup de haute hardiesse, se sont emparés d'Alhama.
Malheur à moi, Alhama!
9. Puis un vieil alfaqui[272], à barbe longue et blanche, s'écria: «Bon
roi, tu es justement traité; bon roi, tu l'as bien mérité.»
[Note 272: Nom des prêtres chez les Maures.
(_N. du Tr._)]
Malheur à moi, Alhama!
_TEXTE_.
6. Los Moros que el son oyeron,
Que al sangriento Marte llama,
Uno a uno, y dos a dos,
Un gran esquadron formavan.
Ay de mi, Alhama!
7. Alli hablò un Moro viejo;
Desta manera hablava:
Para que nos llamas, Rey?
Para que es este llamada?
Ay de mi, Alhama!
8. Aveys de saber, amigos,
Una nueva desdichada:
Que Cristianos, con braveza,
Ya nos han tomado Alhama!
Ay de mi, Alhama!
10. «Par toi, en un jour fatal, furent mis à mort les Abencerrages,
fleur de Grenade: par toi, les étrangers furent admis dans la chevalerie
de Cordoue.»
Malheur à moi, Alhama!
11. «Et pour cela, ô roi! un double châtiment tombe sur ta tête: toi et
les tiens, ta couronne et ton royaume, tout périra dans l'abîme d'un
dernier naufrage.»
Malheur à moi, Alhama!
12. «Quiconque ne respecte point les lois, la loi veut qu'il périsse.
Ainsi, Grenade doit être prise, et toi-même succomber avec elle.»
Malheur à moi, Alhama!
_TEXTE_.
9. Alli hablò un viejo Alfaqui,
De barba crecida y cana:--
Bien se te emplea, buen rey,
Buen rey; bien se te empleava.
Ay de mi, Alhama!
10. Mataste los Abencerrages,
Que era la flor de Granada;
Cogiste los tornadizos
De Cordova la nombrada.
Ay de mi, Alhama!
11. Por esso mereces, Rey,
Una pena bien doblada;
Que te pierdas tu y el regno,
Y que se pierda Granada.
Ay de mi, Alhama!
13. La flamme étincelait dans les yeux du vieux Maure; le courroux du
monarque s'allumait à ce discours d'un sujet rebelle, qui parlait trop
bien des lois[273].
Malheur à moi, Alhama!
[Note 273: On remarquera que ces trois dernières strophes (11, 12, 13)
sont loin de rendre fidèlement la noble simplicité de l'original. (_N.
du Tr._)]
14. «Aucune loi ne permet de dire ce qui blesse l'oreille des
rois»:--ainsi répond le roi moresque, frémissant de colère. Il dit, et
condamne à mort le vieillard.
Malheur à moi, Alhama!
_TEXTE_.
12. Si no se respetan leyes,
Es ley que todo se pierda,
Y que se pierda Granada,
Y que te pierdas en ella.
Ay de mi, Alhama!
13. Fuego per los oyos vierte,
El rey que esto oyera:
Y como el otro de leyes
De leyes tambien hablaya.
Ay de mi, Alhama!
14. Sabe un rey que no ay leyes
De darle a reyes disgusto.--
Esso dize el rey Moro
Relinchando de colera.
Ay de mi, Alhama!
15. Maure alfaqui! Maure alfaqui! sans égard pour ta blanche barbe, le
roi ordonne à ses bourreaux de te saisir: car la perte d'Alhama
l'irritait.
Malheur à moi, Alhama!
16. Il leur ordonne d'attacher ta tête à la plus haute pierre de
l'Alhambra, afin que ton supplice satisfasse à la loi, et que les autres
tremblent en le voyant.
Malheur à moi, Alhama!
17. «Cavaliers, hommes de bien, écoutez mes paroles; écoutez-moi dire au
monarque maure que je ne lui dois rien.»
Malheur à moi, Alhama!
18. «Mais la chute d'Alhama pèse sur mon cœur et déchire mon ame. Si le
roi a perdu son domaine, d'autres peuvent avoir perdu davantage.»
Malheur à moi, Alhama!
_TEXTE_.
15. Moro Alfaqui, Moro Alfaqui,
El de la vellida barba,
El rey te manda prender,
Por la perdida de Alhama!
Ay de mi, Alhama!
16. Y cortarte la cabeça,
Y ponerla en el Alhambra,
Por que a ti castigo sea,
Y otros tiemblen en miralla.
Ay de mi, Alhama!
17. Cavalleros, hombres buenos,
Dezid de mi parte al rey,
Al rey Moro de Granada,
Como no le devo nada.
Ay de mi, Alhama!
19. «Les pères ont perdu leurs enfans, les femmes leurs époux, et maints
vaillans hommes leurs vies: l'un a perdu ce qui fut l'objet de son plus
vif amour, l'autre sa richesse ou son honneur.»
Malheur à moi, Alhama!
20. «Moi-même j'ai perdu, en cette fatale journée, une fille, la plus
aimable fleur de toute la contrée: je donnerais sur l'heure cent
doublons pour la racheter, et je ne croirais pas payer trop cher sa
rançon.»
Malheur à moi, Alhama!
21. Comme le vieux Maure tenait ces discours, on lui trancha la tête, et
on la porta sans délai sur les murs de l'Alhambra, suivant l'ordre du
roi.
Malheur à moi, Alhama!
_TEXTE_.
18. De averse Alhama perdido
A mi me pesa en alma.
Que si el rey perdiò su tierra,
Otro mucho mas perdiera.
Ay de mi, Alhama!
19. Perdieran hijos padres,
Y casados las casadas;
Las cosas que mas amara
Perdiò l'un y el otro fama.
Ay de mi, Alhama!
20. Perdì una hija donzella
Que era la flor d' esta tierra,
Cien doblas dava per ella,
No me las estimo en nada.
Ay de mi, Alhama!
22. Hommes et enfans pleurent une perte si dure et si cruelle: toutes
les dames que Grenade renferme dans son enceinte, fondent en larmes
amères.
Malheur à moi, Alhama!
23. De toutes les fenêtres s'épandent sur les murs les noires tentures
de deuil. Le roi pleure comme une femme sur sa perte: car c'était un
grand mal, une grande plaie.
Malheur à moi, Alhama!
_TEXTE_.
21. Diziendo assi al hacen Alfaqui,
Le cortaron la cabeça,
Y la elevan al Alhambra,
Assi come el rey lo manda.
Ay de mi, Alhama!
22. Hombres, ninos y mugeres,
Lloran tan grande perdida,
Lloravan todas las damas
Quantas en Granada avia.
Ay de mi, Alhama!
23. Por las calles y ventanas
Mucho luto parecia;
Llora el rey como fembra,
Qu' es mucho lo que perdia.
Ay de mi, Alhama.