VERS
ÉCRITS SUR UNE COUPE FAITE AVEC UN CRANE D'HOMME.
Newstead-Abbey, 1808.
1. Point d'effroi:--ne crois pas mon esprit envolé: en moi, vois
seulement un crâne qui, par un privilége refusé aux têtes vivantes, ne
répand jamais au dehors rien que d'excellent.
2. Comme toi, je vécus, j'aimai, je m'enivrai,--je mourus;--la terre t'a
cédé mes os pour en faire un vase à boire; va, emplis-le jusqu'aux
bords,--tu ne peux m'outrager: les vers ont une lèvre plus hideuse que
la tienne.
3. Mieux vaut enserrer le jus pétillant de la grappe, que de nourrir la
gent glaireuse des vers de terre[153]; mieux vaut, en forme de coupe,
porter à la ronde la boisson des dieux, que de pourrir en proie aux
reptiles.
[Note 153: _Nurse the earth-worm's slimy brood_. M.A.P. traduit:
«Nourrir les vers dévorans de la tombe.» A-t-il eu raison de substituer
un lieu commun à une image forte et neuve? Avons-nous eu tort d'être
moins délicats et plus fidèles? Le lecteur en jugera. Cela d'ailleurs
soit dit pour maint autre passage où nous avons eu, où nous aurons le
même tort, si toutefois c'en est un.
(_N. du Tr._)]
4. Là, où jadis mon esprit a peut-être brillé, brillons encore en
inspirant les autres. Lorsque, hélas! nos cerveaux ne sont plus, peut-on
mettre en leur place chose plus noble que le vin?
5. Bois toujours, tant que tu le peux faire;--lorsque toi et les tiens
vous aurez passé comme moi, une autre race t'enlèvera, peut-être, aux
embrassemens de la terre, et festinera, rimera avec des ossemens.
6. Pourquoi non? Puisque, durant les jours de notre courte vie, nos
têtes produisent de si tristes effets; arrachées aux vers et aux débris
de notre argile, elles courent la chance d'être de quelque usage.