1. Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas! Salut,
aimable miniature vivante! pélerine vouée à mille ennuis inconnus!
agneau du vaste bercail du monde! source d'espérances, de doutes, et de
craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le
genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi!
2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avoué, partout où le feu de la
vie anime les êtres. Dans ces forêts sans routes, dans ces plaines sans
bornes, où règne une éternelle férocité, le stupide sauvage, image brute
de l'humanité, confesse l'émotion paisible,--le secret
tressaillement,--le battement caché de son cœur.
3. Chère enfant! avant que les impuretés des vices humains n'envahissent
tes années, avant que les passions ne troublent ton visage et ne
t'inspirent ce que tu n'oseras dire, avant que ces lèvres ne soient
pâlies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent d'un désespoir
farouche: puissé-je le premier donner l'éveil à ton oreille, et la
charmer des accens de la prière paternelle!
4. Mais tu songes peu, ô ma fille! aux travaux, aux dangers, aux misères
qui attendent ta marche chancelante à travers les ronces du désert de la
vie! Ah! tu songes peu à ce théâtre d'œuvres si sombres, étendu entre
toutes les petites choses que nous pouvons trouver ici-bas, et la noire
et mystérieuse sphère, qui se cache derrière.
5. Tu songes peu, ô toi que la première j'aurai nommée mon enfant, aux
nuages qui s'amoncellent autour de ton aurore, aux illusions qui
pourront égarer ton ame, aux piéges qui entrecoupent ta route, aux
secrets ennemis, aux amis faux, aux démons qui poignardent les cœurs en
leur souriant:--tu songes peu à ce triste cortége:--puisses-tu n'y
jamais songer davantage!
6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu t'éveilleras, mon
enfant, pour pleurer. Habitante d'un frêle séjour, tes larmes couleront
comme les miennes ont coulé. Abusée, chaque jour, par mille folies, le
chagrin seul lavera tes fautes; et peut-être ne t'éveilleras-tu que pour
éprouver les angoisses d'un amour non partagé.
7. Enfant, aujourd'hui à toi-même ignorée! quoique la misère ne repose
point encore sur ton front ses ailes à demi déplumées, cependant tes
lèvres paisibles charmeront à peine d'un sourire la tendresse de ta
mère, avant qu'une rosée de larmes n'y ait imprimé ses traces humides;
et n'ait prématurément frayé la voie aux chagrins d'un âge plus mûr.
8. Oh! Plût à Dieu que la prière d'un père repoussât de tes yeux la
douleur, de ton sein les soupirs! Plût à Dieu qu'un père eût l'espérance
de supporter le lot d'ennuis destiné à un enfant chéri! Alors, ô ma
fille, tu dormirais tranquille, exempte de tous les maux de l'humanité:
le père qui t'aime assurerait ta paix, et demanderait à souffrir pour
toi les blessures qu'il a déjà souffertes.
9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'évanouira trop tôt pour céder la
place au chagrin: trop tôt l'aurore du malheur se lèvera, et la rosée
salée[138] ruissellera sur ta joue; trop tôt la tristesse éteindra ces
yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le désespoir éclipsera les
rayons de ton midi sous le nuage des douleurs,--hélas! beaucoup trop
tôt.
[Note 138: «_Briny rills bedew that cheek_.» Rien de plus fréquent chez
les poètes latins que, _lacrymæ salsæ, ros salsus_. Pourquoi donc ne pas
ajouter en français cette épithète aux larmes?
(_N. du Tr._)]
10. Bientôt tu éprouveras mille soucis ignorés, mille besoins et
chagrins, notre partage commun; maintes angoisses, maintes infortunes
qui ne sont connues que du sexe que j'adore;--maintes misères qui ne
trouveront,--ne peuvent trouver une bouche pour les chanter ou pour les
dire; mais qui demeurent cachées au fond de l'ame, hors de tout
contrôle, et la rongent comme ferait un horrible cancer.
11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, être plus heureux! puisse
la joie animer toujours ton sein, et, dans tes plus sombres jours,
verser sur toi sa riche et inspiratrice lumière! Un père mêlera chaque
jour ton nom à sa secrète prière, et, lorsqu'il descendra dans l'éternel
repos, ton image adoucira pour lui les tortures de l'agonie.
12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante! Salut à cette scène
féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas[139]! Salut, pélerine vouée à
mille ennemis inconnus! agneau de la vaste bergerie du monde! source
d'espérance, de doutes et de craintes! douce promesse d'années
ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais
idolâtre devant toi!
[Note 139: Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu
différens de ceux de la première. Nous avons cru devoir conserver cette
différence dans la traduction.
(_N. du Tr._)]