PRÉFACE.

Pendant le cours d'une visite à la cité de Ravenne, on fit entendre à

l'auteur qu'ayant composé quelque chose sur l'emprisonnement du Tasse,

il devrait en faire autant sur l'exil du Dante:--le tombeau du poète

étant un des objets les plus intéressans de cette ville, tant pour les

habitans eux-mêmes que pour les étrangers.

«Sur cet avis, je parlai;» et il en est résulté les quatre chants _in

terza rima_[68] que j'offre aujourd'hui au lecteur. S'ils sont compris

et approuvés, c'est mon dessein de continuer le poème en divers autres

chants jusques à sa conclusion naturelle, c'est-à-dire jusqu'au siècle

présent. Le lecteur est prié de supposer que le Dante s'adresse à lui,

durant l'intervalle qui sépare l'achèvement de la _Divine Comédie_ et

l'époque de sa mort, et que c'est même peu de tems avant ce dernier

événement qu'il prophétise d'une manière générale les destinées de

l'Italie dans les siècles suivans. En adoptant ce plan, j'ai eu dans

l'esprit la _Cassandre_ de Lycophron et la _Prophétie de Nérée_

d'Horace, aussi bien que les prophéties de l'Écriture-Sainte. Le rhythme

adopté est le tercet du Dante, rhythme que je ne sais pas avoir été,

jusqu'à ce jour, employé dans notre langue, si ce n'est peut-être par M.

Hayley, de la traduction duquel je n'ai jamais vu qu'un extrait, cité

dans les notes de _Caliph Vathek_. Ainsi donc,--si je ne me trompe,--ce

poème peut être considéré comme une expérience de métrique. Les chants

sont courts, et à peu près de la même longueur que ceux du poète dont

j'ai emprunté le nom, et très-probablement emprunté en vain.

[Note 68: _Terza rima_. On nomme ainsi, dans la métrique italienne, un

mode de versification dans lequel trois vers de même rime se croisent

toujours avec trois autres vers également de même rime, de telle sorte

que le poème entier est disposé en tercets, dont le dernier vers

reproduit la rime pour la troisième et dernière fois. Citons, pour

exemple, les six premiers vers de la _Prophétie_:

_Once more in man's frail world! which I had left

So long that 't was forgotten; and I feel

The weight of clay again,--too soon bereft

Of the immortal vision which could heal

My earthly sorrows, and to God's own skies

Lift me from that deep gulf without repeal_, etc.

(_N. du Tr._)]

Entre autres inconvéniens qu'éprouvent les auteurs dans ce siècle-ci; il

est difficile à quelqu'un qui s'est fait une réputation, bonne ou

mauvaise, d'échapper à la traduction. J'ai eu l'occasion de voir le

quatrième chant de _Childe-Harold_ traduit en ce que les Italiens

nomment _versi sciolti_,--c'est-à-dire, un poème écrit en _vers blancs_,

suivant le mode de la _stance spensérienne_, sans aucun égard aux

divisions naturelles de la stance ou du sens. Si le présent poème,

roulant sur un sujet national, éprouve le même sort, je prierai le

lecteur italien de se rappeler qu'en échouant dans l'imitation de son

grand _Padre Alighieri_, j'ai échoué à imiter ce que tous étudient et ce

que peu comprennent, puisque, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore

déterminé le sens de l'allégorie du premier chant de l'_Enfer_, à moins

que l'ingénieuse et probable conjecture du comte Marchetti ne soit

considérée comme ayant décidé la question.

Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon de mon insuccès, que je ne

suis pas du tout sûr que mon succès fasse plaisir, puisque les Italiens,

par un sentiment excusable de nationalité, sont particulièrement jaloux

de tout ce qui leur reste de national--de leur littérature, et puisque,

dans l'amertume de la guerre actuelle entre le classicisme et le

romantisme, ils sont fort peu disposés à permettre à un étranger de les

approuver ou de les imiter, et à ne pas trouver quelque blâme dans sa

présomption ultramontaine[69]. Je le conçois aisément, sachant ce qu'on

penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait Milton, ou bien

encore si une traduction de Monti, de Pindemonte ou d'Arici était

présentée, à la génération qui s'élève, comme un modèle pour leurs

essais poétiques à venir. Mais je m'aperçois que ma préface dégénère en

adresse aux lecteurs italiens, lorsque réellement je n'ai affaire qu'aux

lecteurs anglais: et d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand,

je dois prendre congé des uns et des autres.

[Note 69: En français, _ultramontain_ signifie le plus ordinairement _ce

qui existe en Italie_. Cela est simple; le mot, dans son étymologie,

veut dire: _qui est au-delà des monts_. Pour un Français, un Italien est

un ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Français,

l'Allemand, etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employé le

mot dans le dernier sens.

(_N. du Tr._)]

Chant Premier.

Me voici encore une fois dans le frêle monde de l'homme! j'en avais été

si long-tems absent, que je l'avais oublié: mais je sens de nouveau le

poids de mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision, qui,

guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au céleste séjour de

Dieu, du fond même de cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance,

où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits à

jamais damnés:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'où les

hommes peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre à la race

angélique, parmi laquelle la brillante lumière de ma Béatrix[70] éclaira

mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu

grand, origine et fin de toutes choses, très-bon, mystérieux, triple,

unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'étoile en étoile le

voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trône de

la toute-puissance. O Béatrix! dont le beau corps est si long-tems

demeuré sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus

seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui

s'empara de mon cœur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne

fit dès-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'était

rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable à la colombe de

l'arche, qui ne reposa son aile qu'après avoir trouvé le rameau

d'heureux présage;--oui, Béatrix, sans ta lumière, mon paradis eût

toujours été incomplet[71]. Dès que le soleil eut réjoui ma vue de mon

dixième été, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pensée; je t'aimai

avant de connaître le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux

ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution, par

les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi versées, et que

d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature

de fléchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de

la multitude. Après une lutte longue et vaine, je fus chassé: jamais, si

ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur

l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière de moi; non,

jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, même pour y mourir:

n'importe, ils n'ont pas encore dompté l'ame sévère et haute du vieil

exilé. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin

se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en

méditations; j'ai rencontré la destruction face à face dans toutes les

voies. Le monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si je n'en ai

pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherchées à l'aide

de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera

peut-être un monument entouré de quelque clarté: et certes, ce n'eût

point été le but, la fin suprême de mon ambition, que de grossir la

vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renommée, et

font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que

d'obtenir la fausse gloire d'être classé, avec les conquérans et les

autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des âges

passés. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre[72]: ô Florence!

Florence! Tu fus pour moi comme cette Jérusalem sur laquelle le

Tout-Puissant a pleuré; _mais tu ne voulus pas_: comme l'oiseau cache sa

tendre couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu avais

écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas

ton venin contre le sein qui te chérissait; tu confisquas mes biens, et

condamnas au feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères les

imprécations de la patrie, à celui qui _pour_ elle aurait expiré, mais

ne méritait pas d'expirer _par_ elle; à celui qui l'aime, oui, l'aime

encore malgré son injuste colère. Le jour viendra peut-être, où elle

cessera de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra peut-être, où

elle serait fière de posséder la poussière qu'elle condamne à être le

jouet des vents[73], et de transférer dans son enceinte le tombeau de

celui à qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera point

accordé; il faut que ma poussière dorme où je serai tombé; non, le pays

où je respirai pour la première fois, mais qui, dans un accès de furie,

m'envoya respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra pas mes

ossemens indignés, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et

révoque sa sentence; non,--il m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit;

il n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop long-tems ses

armes irritées ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait

saigné, le cœur qui pour lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la

tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous

les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour récompense, les artifices

triomphans des Guelfes[74] faire passer sa proscription en loi. Ces

choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt oubliée.

Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la durée d'une

telle misère trop prolongée, pour que j'accorde un pardon plus complet,

pour que l'injustice soit moindre après un tardif repentir: et

pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi

aussi, ma Béatrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la

terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile de

tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protégeraient

la ville meurtrière, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix

mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon cœur solitaire,

comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;[75] ou sur les

ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions

brûlantes et terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi se

débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'épanouit dans

l'espoir du triomphe:--arrière, telles pensées! Voilà les dernières

faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus

qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont de repos que sur la

couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que

de sang, et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et souvent

déçu, d'un changement qui nous remonte sur le faîte, qui mette sous nos

pieds ceux dont les pas nous foulaient, après que la Mort et Até[76]

auront couru sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand

Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets dans tes mains mes injures

nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me

frappèrent:--sois mon égide! comme tu l'as été dans les périls, dans les

peines, dans les cités turbulentes, et au milieu des tentes

guerrières,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai

supportés en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle à toi! à toi, que

j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu'à ce jour il

n'avait point été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as

permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tête le sentiment de

la terre et des choses terrestres: passions dévorantes, affections

tristes et basses, rapides palpitations du cœur répondant aux tortures

de l'esprit, longues journées, nuits cruelles, souvenirs d'un

demi-siècle sanglant et sombre, et le peu d'années que je peux encore

attendre, brisées par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais

moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré mon horrible

naufrage sur le roc solitaire du morne désespoir, pour que je porte

dorénavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si

affreux et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc ferait attention à

ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet âge: et cependant,

mes chants dérouleront un tableau qui éternisera la mémoire de ces tems,

lorsque pas une page de leurs annales semées de troubles n'attirerait un

regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum

préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions aussi indignes que

ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que

d'être tourmentés dans la vie, d'user leurs cœurs, de consumer leurs

jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les

générations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille

pélerins arrivent des climats divers, où ils ont appris le nom de cet

homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la

pierre funèbre, ils répandent au loin la renommée de qui n'entend plus

ce bruit, de qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a coûté

cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer l'ardeur immense

de mon esprit,--vivre à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire

spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure, lorsque les loups

eux-mêmes trouvent une tanière; sans famille, sans foyers, sans rien de

ce qui rend la société douce et allège la peine;--me sentir dans la même

solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier

au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où

l'Apennin voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son perchoir qu'il

choisit peut-être dans l'enceinte de mon inexorable patrie, où sont

encore mes enfans, et cette femme funeste[77], leur mère, froide

compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir et sentir tous ces

maux, à les savoir irréparables, j'ai reçu une amère leçon; mais je suis

resté libre: j'ai subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais

attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non un esclave.

[Note 70: Le lecteur est prié d'adopter pour le mot de _Beatrice_

(Béatrix) la prononciation italienne, où aucune syllabe ne reste muette.

(_Note de Lord Byron_.)

--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononçassent pas

_Beatrice_ en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se fût

trouvé faux.

(_N. du Tr._)]

[Note 71:

_Che sol per le belle opre

Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle

Dentro di lui_ si crede il paradiso,

_Così se guardi fiso

Pensar ben dei ch' agni terren' piacere_.

_Canzone_, où Dante décrit la personne de Béatrix, strophe 3.]

[Note 72:

_L'Esilio che m' è dato onor mi tegno_.

...........................................

_Cader tra' buoni è pur di lode degno_.

_Sonnet_ de DANTE, dans lequel il représente la justice, la générosité

et la tempérance comme bannies de chez les hommes, et cherchant un

refuge dans l'amour qui habite en son cœur.]

[Note 73: «_Ut si quis prædictorum ullo tempore in fortiam dicti

communis pervenerit_, talis perveniens igne comburatur, sic quod

moriatur.» Deuxième sentence de Florence contre le Dante et les quatorze

co-accusés.--Le latin est digne de la sentence.]

[Note 74: Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs,

toujours opposé en Italie à celui des Guelfes ou des Noirs. Voir

Sismondi, _Hist. des républiques ital._

(_N. du Tr._)]

[Note 75: Marius, fuyant de Rome pour échapper à Sylla, s'enfonça

jusqu'au cou dans un marais près Minturnes: il en fut retiré, et conduit

dans cette prison où il effraya par son regard le soldat cimbre envoyé

pour le tuer.

(_N. du Tr._)]

[Note 76: Déesse du mal. Ἄτη, misère: souvent personnifiée dans Homère.

(_N. du Tr._)]

[Note 77: Cette femme, dont le nom était _Gemma_, appartenait à une des

plus puissantes familles du parti guelfe, à la famille _Donati_. Corso

Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est représentée

comme étant _admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge

scriptum esse legimus_, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo

Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit que

les hommes de lettres ne devraient pas se marier: _Qui il Boccacio non

ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non si

ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, e

figliuoli e uffici della republica nella sua città; e Aristotele che_,

etc., _ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze

assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero moglie_,

etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnête Lionardo, à

l'exception de Sénèque et peut-être d'Aristote, ne soient pas les plus

heureux. La Terentia de Cicéron, et la Xantippe de Socrate ne

contribuèrent nullement au bonheur de leurs époux; si toutefois elles

contribuèrent à leur philosophie.--Caton répudia sa femme:--nous ne

savons rien de celle de Varron;--quant à celle de Sénèque, nous savons

seulement qu'elle était disposée à mourir avec lui, mais qu'elle se

ravisa, et vécut encore plusieurs années. Mais, dit Lionardo: _L'uomo_ è

animale civile, _secondo piace a tutti i filosofi_; et il conclut de là

que la plus grande preuve du _civisme de l'animal_ est _la prima

congiunzione dalla quale multiplicata nasce la città_.]

Chant Deuxième.

L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole était chose

révérée, et que, l'avenir se dévoilant à la pensée, elle commandait aux

hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert

du tems qui doit être, et de contempler le chaos des événemens, où

gisent, à demi formés, les êtres qui subiront un jour l'humaine

condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Israël portaient dans

leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le

sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne

n'entend ou n'écoute cette voix qui crie du désert, la faute en soit à

eux! et que ma conscience me donne la seule récompense que j'aie jamais

connue! N'as-tu pas versé ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie?

Ah! un tel avenir, que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale,

m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui te frappent, ceux

qui m'ont frappé moi-même. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es

encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton

langage, qui régna jadis avec notre vieil empire romain dans toute

l'étendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi

sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du héros, où les soupirs

de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels

accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le plus

beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe

entière; ainsi, toute parole, comparée à la tienne, semblera ce qu'est à

la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant

la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras à celui

que tu as tant outragé, à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur!

malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille années, qui

restent encore immobiles, comme les vagues de l'Océan, tant que les

vents ne se lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et morne

ondulation, du fond de l'éternité jusques à mon regard; les orages

dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le

volcan souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé, le

sanglant chaos attend encore la création; mais tout est disposé pour

l'exécution de ta sentence, les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que

les ténèbres soient[78]!» et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi,

contrée si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant,

paradis ressuscité, où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah! les

fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure?

Italie! dont les plaines fécondes pourraient, sans la charrue, et par le

seul bienfait du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel se

dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu plus foncé; toi, où

l'été bâtit son palais en maint endroit délicieux; berceau de cet

empire, qui orna la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus

par les hommes libres: patrie des héros, asile des saints, où d'abord la

gloire terrestre, puis la gloire céleste a fixé son séjour; toi, qui

nous reproduis tout ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont

l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en étions

figuré, aussitôt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des

neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des

déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend avec

complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur à son

aide la vue de tes campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes qui,

devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chères, et

le deviendraient encore davantage si elles étaient libres; c'est donc

toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous les

tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore à

venir,--et du haut de l'impériale colline, la destruction, déjà fière

des œuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des âges

nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trône, elle voit, à ses pieds,

Rome, vaincue et prisonnière, nager dans le sang de ses enfans; tant de

victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent une teinte

sanglante dans l'air naguère si bleu, et colorent en rouge les eaux

safranées du Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la vierge,

encore plus faible et non moins sainte, qui avaient voué leur vie à

Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cessé leur ministère; les nations

saisissent leur proie; voici venir Ibériens, Allemands, Lombards; voici

venir aussi bêtes féroces et oiseaux dévorans, loups, vautours, plus

humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des

morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages à face humaine épuisent

tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment à

leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se

lèvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scènes[79]; l'armée;

qui se rassembla sous la bannière d'un prince félon; a perdu son chef,

et en a laissé les restes inanimés aux portes de la ville; si le royal

rebelle eût vécu, tu aurais peut-être été épargnée; mais sa destinée a

entraîné la tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou fus

pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon[80]; jamais, non jamais

l'étendard étranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne

devienne une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent les

Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers! et vous, flots, abîmez-les, et

pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui

fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire? Pourquoi l'Éridan[81]

ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du

laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble

proie? Le désert répandit son océan de sable sur l'armée de Cambyse;

l'empire des ondes amères ensevelit Pharaon et ses mille et mille

soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivières, ne faites-vous point

ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conquérans

qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où

gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les

Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages

plus propices à l'invasion? N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte

à toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix

à travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-même arrête le char

du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela

est possible: car la terre, toute seule, ne se défendra pas[82], mais

elle aide le guerrier digne d'être né sur un sol où les mères donnent le

jour à des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont les ames n'ont

que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du

pauvre reptile qui conserve son dard est plus sûre que des murailles de

diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des cœurs tremblans.

N'êtes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des cœurs, des

bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression; mais tout effort

sera vain, tant que la dissension sèmera les germes du malheur et de la

faiblesse; et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles. O ma

belle patrie! si long-tems humiliée, si long-tems le tombeau des

espérances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul

coup pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le doute et la

discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force (à)

qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la liberté, et pour

montrer ta beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les Alpes

impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant

_un seul_ devoir:--celui de nous unir.

[Note 78: Allusion au mot fameux de la _Genèse_: «Que la lumière soit.»

M.A.P. traduit: «Que tout soit dans les ténèbres.»

(_N. du Tr._)]

[Note 79: Voir _Sacco di Roma_, généralement attribué à Guichardin. Il y

a un autre récit composé par un Jacopo _Buonaparte, gentiluomo

samminiatese che vi si trovò presente_.]

[Note 80: Charles de Bourbon, connétable, qui mourut en 1537, en donnant

l'assaut à Rome: c'est le grand-père de Henri IV.

(_N. du Tr._)]

[Note 81: Nom poétique du Pô.

_Fluviorum rex Eridanus_.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 67 / 250 题