IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON[59].

[Note 59: Il est peut-être nécessaire de remarquer que cette histoire,

quoique la catastrophe soit fort différente, est tirée de l'épisode de

Nisus et Euryale, dont nous avons déjà donne une traduction dans ce

volume.

(_Note de Lord Byron_.)

Voir la liste des pièces classiques traduites ou imitées par Byron. Il

est à peine besoin d'avertir que cette histoire est écrite en prose dans

l'original.

(_N. du Tr._)]

LA MORT DE CALMAR

ET D'ORLA.

Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrête son regard sur

leurs souvenirs à travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au

crépuscule de la vie, les heures éclairées par le soleil du matin. Elle

lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec un bras moins faible,

s'écrie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pères!» La race des

héros n'est plus! mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames

volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire à travers

les soupirs de la tempête, et se réjouissent dans leurs palais de

nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'étroite demeure de sa

cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans

le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne.

Morven[60] était la patrie de ce chef, foudre de guerre en l'armée de

Fingal[61]. Ses pas, sur le champ de bataille, laissaient leurs traces

dans le sang; les enfans de Lochlin[62] avaient fui devant sa lance

irritée. Mais doux était l'œil de Calmar: douces étaient les ondes de sa

jaune chevelure, qui brillait comme le météore de la nuit. Aucune vierge

ne fit soupirer son cœur; ses pensées étaient toutes données à l'amitié,

à Orla, dont les cheveux sont noirs, à Orla, destructeur des héros!

Leurs épées étaient égales dans le combat: Orla avait un orgueil

farouche qui ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient

dans la caverne d'Oïthona.

[Note 60: Montagne élevée de l'Aberdeenshire.

(_N. du Tr._)]

[Note 61: Fingal, chef suprême du clan de Morven.

(_Note du Tr._)]

[Note 62: Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en était le

roi.

(_N. du Tr._)]

De Lochlin, le roi Swaran s'élança sur les flots bleus. Les enfans

d'Erin[63] tombèrent sous sa puissance. Fingal excita ses chefs au

combat: leurs vaisseaux couvrent l'océan. Leurs troupes se pressent sur

les vertes collines. Ils accourent au secours d'Érin.

[Note 63: Les enfans d'Érin, c'est-à-dire les Irlandais: Érin est le nom

erse de l'Irlande. (_Ireland_ vient lui-même d'_Erin_ et _land_, terre,

pays.)

(_N. du Tr._)]

La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent les armées; mais

les chênes qui flambent brillent dans la vallée. Les enfans de Lochlin

dormaient; leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée leurs

lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée de Morven. Veiller fut

le poste d'Orla. Calmar se tenait à son côté. Leurs lances étaient dans

leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de lui.

Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient gris; mais redoutable

encore était le bras du roi. Les ans n'avaient point flétri ses forces.

«Enfans de Morven, dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi; mais où

donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il se repose dans les palais de

Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le héros à travers le

camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est

au milieu des épées ennemies; mais nombreux sont mes héros: ce sont tous

des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera?

--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé, dit le noir Orla, et

accordé à moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil

des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent à

cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je

tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des

ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu

ton ami loin de toi? chef d'Oïthona! Mon bras n'est pas faible dans la

bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous

avons ensemble chassé le chevreuil et pris place au festin, ensemble

parcouru le chemin du péril, ensemble habité la caverne d'Oïthona:

ensemble donc dormons dans une place étroite sur les bords du

Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi ta jaune chevelure se

ternirait-elle dans la poussière d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon

père habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir son fils:

mais Mora, aux yeux bleus, prépare le festin pour son fils sur le

Morven. Elle prête l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyère, et

croit reconnaître la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise:

_Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre

Orla, le chef au noir sourcil_. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles

l'œil azuré de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui guida Calmar

à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour élever sur ma cendre une pierre

que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin.

Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le

chant de mort bien doux à Orla. Mon ombre sourira au bruit des

éloges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de

mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renommée? Non, mon cœur

ne parlerait qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du

chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funèbre. Une seule

urne nous enfermera tous deux là-haut: les bardes mêleront les noms

d'Orla et de Calmar.

Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de

Lochlin. La mourante flamme du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur

dans les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran

repose sur sa colline solitaire. Là, les troupes sont confondues; le

sommeil fronce leurs paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous

leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en faisceaux. Les

feux sont expirans; les tisons s'en vont en fumée. Tout se tait; mais la

brise gémit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos héros

se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la moitié du voyage est

faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla.

Soudain l'œil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans

éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi froncer ce sourcil furieux,

chef d'Oïthona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis.

Est-il tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux

noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang

de mon père qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le

mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa

blessure; ma renommée ne s'élevera pas sur le sang du sommeil. Debout,

Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient;

debout! au combat!» Mathon se réveille en sursaut, mais se leva-t-il

seul? non: les chefs se lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar!

fuis! dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec joie; mais

Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers l'ombre de la nuit.» Orla se

retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras,

Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à terre près du chêne

enflamme: Strumon le voit tomber: sa colère s'allume; son arme flamboie

sur la tête d'Orla; mais une lance a percé son œil, sa cervelle

s'échappe à travers la blessure; elle écume sur la lance de Calmar.

Comme roulent les vagues de l'océan contre deux puissans navires du

nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme,

en brisant la houle écumante, naviguent fièrement les navires du nord,

ainsi s'élèvent les chefs de Morven sur les casques dispersés de

Lochlin. Le cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal. Il

frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour; les soldats

foulent aux pieds la bruyère; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en

armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au

gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les

veuves de Lochlin. La force de Morven a prévalu.

L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux

qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur

le sol d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux; cependant ils

ne s'éveillent point. Les éperviers poussent des cris aigus au-dessus de

leur proie.

Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef?

Brillante comme l'or de l'étranger, elle se mêle à la noire chevelure de

son ami. C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul

ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce héros ne

respire plus; mais son œil est encore une flamme; il brille dans la mort

à travers sa paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée dans

celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle

bien faible: «Lève-toi, dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi

de panser les blessures des héros. Calmar peut encore courir sur les

collines de Morven.

--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le héros:

qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles

du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame était âpre,

Orla! mais elle m'était douce comme la rosée du matin. C'était pour les

autres l'éclair de la foudre: pour moi, le rayon argenté du jour. Portez

mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle déserte;

elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi

avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.»

Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre pierres grises

marquent la demeure d'Orla et de Calmar.

Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent sur les flots bleus.

Les vents rendirent nos navires à Morven. Les bardes commencèrent leur

chant.

«Quelle ombre s'élève sur le rugissement des mers? quel sombre fantôme

paraît sur le torrent rouge de feu des tempêtes? sa voix roule dans le

tonnerre: c'est Orla, le chef d'Oïthona, dont les cheveux étaient noirs.

Il était sans pareil dans la guerre. Paix à ton ame, Orla! ta renommée

ne périra pas. Ni la tienne, ô Calmar! Qu'aimable était ta grâce, fils

de Mora aux yeux bleus: mais ton épée n'était pas inactive. Elle pend

aujourd'hui dans ta caverne. Les fantômes de Lochlin gémissent autour de

ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle habite dans la voix des forts.

Ton nom ébranle les échos de Morven. Lève donc ta blonde chevelure, fils

de Mora: étends-la sur l'arc-en-ciel, et souris à travers les pleurs de

la tempête[64].»

[Note 64: Je crains que la dernière édition de _Laing_ n'ait tout-à-fait

renversé l'espérance que l'_Ossian_ de Macpherson fût une traduction

d'un recueil de poèmes complets en eux-mêmes; mais, l'imposture une fois

découverte, le mérite de l'ouvrage demeure incontesté, quoiqu'il y ait

des fautes, et particulièrement, en quelques passages, des formes de

style fort ampoulées.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera

grâce devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien

inférieur, il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur

auteur favori.]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 64 / 250 题