CHAPITRE VIII

UN ÉLÉMENT DES FORTUNES FRANÇAISES EN DANGER: LES ACTIONS DE CHEMINS DE

FER

Illusion du public quant à la prospérité des compagnies.--Elles sont

écrasées par leurs charges financières, fiscales et sociales.--Elles

n'ont pas la liberté de leurs tarifs et le terme des concessions

approche.--L'actionnaire garde tous les risques et ne touche qu'une

faible part des bénéfices, quand il y en a.--Situation et avenir des six

grandes compagnies françaises.--Le rachat est un soulagement et un

bienfait: exemple de l'Ouest.--Cas des chemins de fer algériens.--Les

rachats futurs seront-ils aussi avantageux?

L'exemple des actions de chemins de fer illustre d'une manière

éclatante--et douloureuse pour les porteurs de ces vénérables titres de

«pères de famille»--tous nos précédents exposés sur le _processus_

d'après lequel les détenteurs de la «fortune acquise» risquent de se

voir dépouillés légalement, normalement et morceau par morceau, à la

manière dont les artichauts sont effeuillés.

Les actions des chemins de fer français--nous parlerons plus loin des

actions des chemins de fer étrangers--ont joui pendant de longues années

d'une vogue exceptionnelle, avant et après les célèbres conventions de

1883. Elles ont longtemps figuré, elles figurent même encore à la place

d'honneur dans le portefeuille des rentiers les plus timorés. Il faut

croire que ces rentiers n'ont jamais lu ni le cahier des charges ni le

bilan des compagnies, sinon la capitalisation de faveur, la

capitalisation déconcertante de ces titres ne s'expliquerait pas. Il est

tout à fait extraordinaire, par exemple, de constater qu'en 1900, année

de l'Exposition universelle, les actions de nos grandes compagnies de

chemins de fer s'étaient capitalisées exactement au même taux que leurs

obligations. C'est-à-dire qu'en réalisant son bénéfice sur ses actions

Nord, Lyon, Orléans ou autres, et en acquérant, en échange, des

obligations de ces mêmes compagnies, un capitaliste prévoyant et

calculateur, sans diminuer le moins du monde son revenu, sans changer la

nature de son placement, eût stabilisé une large part de sa fortune.

Cette équivalence entre les actions et les obligations avait duré en

effet assez longtemps pour suggérer et pour permettre l'exécution du

plus indiqué, du plus judicieux des arbitrages. Pour ceux--et ils sont

légion--qui ne s'y sont pas résolus au bon moment, la plus-value des

actions de chemins de fer sera restée fictive et théorique, car les

cours fabuleux qui étaient cotés aux environs de l'année 1900 sont loin

et ne reparaîtront jamais.

Il est incroyable, mais vrai, que des milliers d'actionnaires des

chemins de fer français, composés en immense majorité de pères de

famille prudents, économes, et disposés à se prendre pour de vigilants

administrateurs de leur bien, auront négligé de profiter d'un mouvement

spéculatif pour convertir en obligations leurs actions de chemins de

fer, alors que cette opération si simple eût consolidé leur situation

d'une manière inespérée. Le mot d'ineptie n'est pas trop fort pour

caractériser une pareille indifférence, une insensibilité aussi complète

à l'intérêt le plus évident.

En effet, depuis cette occasion perdue,--chance suprême mise par la

spéculation à la portée des classes moyennes,--les cours des actions de

chemins de fer, à force de se déprécier, ont fait subir au portefeuille

de leurs détenteurs des pertes telles, que seules, des valeurs de

troisième ordre étaient réputées jadis pouvoir offrir à la baisse un

champ aussi considérable. Songez en effet que les actions du célèbre

réseau Paris-Lyon-Méditerranée, après avoir valu près de 2 000 francs en

1900, n'en valaient plus que 1 200 environ en juillet 1914, soit une

chute de 40 p. 100! Or, dans le même temps, les cours des obligations de

la même Compagnie n'avaient guère baissé que de 15 p. 100, étant

revenues de 485 francs à 410. Pendant la guerre, le cours moyen de

l'action est tombé aux environs de 700 francs tandis que l'obligation a

rarement fléchi, et de peu, au-dessous de 320. Encore ces obligations

ont-elles la promesse d'un remboursement au pair dans un délai qui peut

être rapproché par une chance heureuse aux tirages annuels. On voit

ainsi, par un nouvel exemple, l'avantage que l'on trouve à placer son

capital à l'abri des fluctuations et des aventures en cherchant un

refuge dans les valeurs à revenu fixe, soutenues par un amortissement

régulier, sans attendre, pour prendre cette résolution salutaire, que

les crises soient survenues.

Mais, en 1900, selon l'illusion régnante et à peu près universelle, le

loyer de l'argent ne pouvait manquer de s'abaisser d'une façon

régulière. Les économistes, les financiers, le public, les savants et

les ignorants, tout le monde était convaincu que le taux de l'intérêt

devait continuer à décroître et ne manquerait pas de s'établir à 2 1/2,

sinon même à 2 %. La ville de Paris, vers cette époque, n'avait-elle pas

émis, en effet, un emprunt de ce dernier type[4]? On s'imaginait donc

que celles des compagnies de chemins de fer qui se sont réservé la

faculté de rembourser leur dette par anticipation (ce sont les

Compagnies de Lyon et d'Orléans), ne tarderaient pas à procéder à la

conversion en 2 1/2 ou 2 3/4 de leurs obligations 3 p. 100. On

s'imaginait aussi que le cours des obligations des autres compagnies,

les obligations inconvertibles, devant se fixer à tout jamais au-dessus

du pair, le porteur serait par conséquent exposé à subir une perte

chaque fois que, par le jeu de l'amortissement, ces obligations seraient

remboursées à 500 francs. C'est justement le contraire qui s'est

produit.

[4] Dans les dernières années du XIXe siècle, les compagnies de

chemins de fer pouvaient émettre, elles aussi, des obligations du

type 2 1/2. Depuis 1910, elles ont dû se résoudre à revenir au type

4 p. 100. Les voici présentement à 5.

Pendant ce temps, on pensait que les actions de chemins de fer offraient

de vastes espérances de plus-value et d'augmentation de bénéfices. On se

reposait d'une part sur la garantie de l'État; on se leurrait de l'autre

sur la possibilité d'accroître les dividendes. Ce faux calcul, dont

l'excuse est qu'il partait d'une erreur et d'une illusion presque

générales, aura coûté cher aux personnes qui seront restées fidèles à

ces titres, pour la seule raison qu'ils possédaient l'estime de la

bourgeoisie française et parce qu'on se souvenait qu'ils avaient enrichi

la première génération de leurs détenteurs. En sorte qu'on ne prenait

même plus la peine de les étudier, tant leur bonne réputation les

rendait supérieurs à toute analyse et à tout examen.

*

* *

Cependant, il n'eût pas été difficile, moyennant un peu d'attention, au

capitaliste le moins familier avec la comptabilité complexe des Sociétés

par actions, de découvrir les graves faiblesses des compagnies de

chemins de fer.

La première de ces faiblesses, il n'est même pas exagéré de dire la

première de ces tares, avait été signalée à l'attention du public, il

n'y a pas moins de soixante ans, par le célèbre _Manuel du spéculateur à

la Bourse_, ouvrage de Proudhon, ce singulier génie, fait à la fois de

clartés et de nuages.

En 1855, c'est-à-dire aux origines de la constitution des six grands

réseaux et du régime sous lequel se trouvent encore les compagnies,

Proudhon remarquait déjà que le caractère principal de la gestion des

chemins de fer français était de vivre d'emprunts et de couvrir non

seulement les travaux neufs, mais encore le renouvellement de la voie et

le renouvellement du matériel roulant, au moyen de continuelles

émissions d'obligations. Le principe n'a pas changé depuis le temps où

Proudhon faisait cette remarque. Les emprunts à jet continu n'ont pas

cessé d'être la méthode d'administration des compagnies de chemins de

fer, qui n'achètent pas une locomotive sans contracter une dette

nouvelle et qui ne mettent pas un fourgon au rebut sans garder la charge

de l'intérêt et de l'amortissement du capital emprunté pour

l'acquisition de cet objet de première nécessité.

Un industriel ordinaire, une société quelconque qui emploieraient de

pareils procédés iraient droit à la ruine et seraient jugés avec la

dernière sévérité. Mais, pour la bourgeoisie française, les compagnies

de chemins de fer sont au-dessus de la critique. Leurs actions

bénéficient d'une vieille renommée. Le portefeuille des pères de famille

en est rempli... Telle est, jusque dans les affaires d'intérêt, la force

de l'habitude et la puissance de la tradition.

Deux exemples vont tout de suite fixer les idées du lecteur sur la

gestion financière des grandes compagnies et les alarmes que les

capitalistes prévoyants doivent en concevoir.

Voici la plus prospère de toutes les compagnies, celle à qui s'attachent

le nom, l'autorité, le prestige financier des Rothschild: la puissante

Compagnie du Nord. Nous ne parlons même pas de sa situation financière

présente ni des pertes terribles que la guerre lui a fait subir par la

destruction d'une si large partie de son réseau. Mais, pour l'exercice

1913, comme pour les exercices précédents, les chemins de fer du Nord

avaient eu recours au crédit public et ne lui avaient pas demandé moins

de 87 880 000 francs, somme qui correspondait alors à une charge

annuelle supplémentaire d'environ 4 400 000 francs jusqu'à la fin de la

concession. D'avance, le Nord avait donc engagé pour 4 400 000 francs

ses recettes supplémentaires à venir. Que sera-ce pour les emprunts que

nécessite la guerre!

Cependant, pour le même exercice 1913, le bénéfice distribuable de la

Compagnie (y compris celui des lignes nord-belges) n'avait atteint que

30 millions en chiffres ronds. C'est-à-dire que, si les chemins de fer

étaient une industrie comme une autre, les bénéfices réalisés par le

Nord en 1913 n'auraient pas suffi à ses besoins normaux.

Le cas est le même pour le réseau de l'Est. Ce réseau s'était fait

remarquer dans les années qui ont précédé la guerre par l'augmentation

considérable de recettes que le développement industriel de la région

qu'il dessert (et en particulier l'essor du bassin de Briey), lui avait

permis de réaliser. Les recettes de l'Est s'étaient accrues de plus de

100 millions depuis le commencement du siècle. Aussi la Compagnie

avait-elle pu rembourser à l'État, tranche par tranche, toute la dette

constituée durant les années mauvaises au titre de la garantie

d'intérêt. Enfin, en 1914, année suprême, la Compagnie avait pu relever

son dividende, très modestement, il est vrai, et de la très pauvre somme

de 2 francs: mais les actionnaires, depuis longtemps, n'avaient reçu

pareille aubaine et s'étaient estimés heureux. S'ils y avaient regardé

de près ils auraient vu combien cette pièce de 2 francs elle-même était

précaire!

L'exercice 1913 avait marqué pour la Compagnie de l'Est l'ère de ce

qu'on appelle la «liberté des dividendes». Nous verrons à un autre

endroit les étroites limites de cette liberté. Pour le moment, ce qu'il

importe de remarquer, c'est que, dans une année considérée comme une

année prospère, l'Est avait dû, pour satisfaire aux besoins de son

réseau, emprunter une somme de 80 millions en chiffres ronds,

correspondant à une annuité d'environ 4 millions et demi, pour le

service des intérêts et de l'amortissement. L'année précédente, l'appel

au crédit et la charge corrélative avaient été presque exactement

pareils. Il n'y avait donc pas de raison pour, que, au cours des années

suivantes, et en admettant même que la guerre ne fût pas survenue, la

nécessité de recourir à l'emprunt ne fût pas demeurée la même: le

rapport l'annonçait d'ailleurs en toutes lettres. Et comment, en vérité,

la Compagnie des chemins de fer de l'Est eût-elle suffi à 80 millions de

dépenses obligatoires avec un bénéfice net de 25 millions environ? Même

en supprimant et le dividende réservé et le modeste dividende

supplémentaire de 2 francs, elle fût restée bien loin de compte!

L'emprunt et toujours l'emprunt: voilà donc la loi vitale des chemins de

fer français. C'est pourquoi l'on conçoit sans peine les alarmes qui

assiègent les administrateurs des compagnies de chemins de fer et qui

sont exprimées chaque année par eux, sous une forme plus ou moins

sibylline, aux Assemblées générales. A mesure que la durée de la

concession s'abrège et se rapproche de son terme (il ne reste plus que

trente-cinq ans à courir pour le Nord), la dette s'enfle et le service,

aggravé par les droits de timbre grandissants, en devient plus onéreux

et plus lourd. Ainsi, la Compagnie de l'Est, en dix années, avait vu,

pour les «dépenses de premier établissement», son passif s'accroître

d'un demi-milliard, en dépit des amortissements régulièrement pratiqués

sur les obligations antérieurement émises. Où, quand et comment

s'arrêtera cet endettement prodigieux que la guerre aura aggravé dans

des proportions incalculables? On dira que les compagnies continuent,

conformément aux engagements qu'elles ont pris, à amortir leurs emprunts

antérieurs. Mais il y a longtemps qu'elles empruntent beaucoup plus

qu'elles ne remboursent et leur dette ne diminue jamais. Si l'Est, par

exemple, avait remboursé pour 23 millions de francs d'obligations

anciennes en 1913, il en avait émis pour 80 millions de francs de

nouvelles. De plus, les annuités libérées par les remboursements, sont

destinées, comme on le sait, à accroître la masse réservée aux

amortissements annuels, suivant les tables d'amortissement. On voit donc

que la dette nouvelle de 80 millions contractée dans l'année 1914 est

restée tout entière, intérêts et principal, comme les dettes

précédentes, à la charge de la Compagnie, puisque la somme affectée au

paiement des arrérages sur les obligations remboursées et annulées, doit

servir à rembourser et à annuler une plus grande quantité des

obligations restantes, et ainsi de suite, de manière à assurer le

remboursement intégral de tous les emprunts avant la fin de la

concession.

Il apparaît ainsi que l'industrie des chemins de fer, en France, est une

industrie d'un genre tout à fait spécial, et qui ressemble fort à celle

des Danaïdes condamnées à remplir un tonneau sans fond. D'une part les

compagnies ont et doivent avoir continuellement recours à l'emprunt et

leur dette obligataire ne cesse de s'enfler. D'autre part, elles

n'exploitent qu'à titre de concessionnaires des réseaux qui, au terme de

la concession, doivent revenir gratuitement à l'État. La concession,

c'est la fameuse «peau de chagrin» de Balzac. Elle se rétrécit chaque

année. Pendant ce temps la dette s'enfle et, quel que soit le génie

d'économie qu'on y pourra mettre, elle ne peut manquer de s'enfler

encore, sous peine, pour les travaux d'art et les voies, de tomber en

ruines, pour le matériel de se délabrer.

Au point de vue strictement financier, et par les lois mêmes de leurs

contrats, les compagnies de chemins de fer sont donc placées dans une

situation on ne peut plus alarmante pour l'avenir.

Il est question, il est vrai, depuis quelque temps, de les aider à

sortir de ces soucis qui pourraient devenir bientôt des embarras et qui

sont un principe de ruine. Divers projets ont été agités. L'État

autoriserait les compagnies à émettre des obligations remboursables en

cinquante années (comme le sont déjà les obligations de l'Ouest-État),

c'est-à-dire après l'expiration des concessions. Il est assez probable

qu'il faudra bien, tôt ou tard, adopter ou cette solution-là ou une

autre du même genre, à moins qu'on ne désire voir les compagnies

succomber sous le fardeau[5]. Mais le texte du cahier des charges est

formel: les réseaux doivent revenir à l'État en pleine et entière

propriété et libres de toute dette et engagement. Tout ce que l'État

accorderait aux compagnies dans cet ordre d'idées serait donc générosité

pure, et il y a peu de chances pour que, l'État voulût-il être généreux,

l'opinion et le Parlement le lui permissent. Il faudrait donc très

certainement que les actionnaires se résolussent à payer par quelque

nouveau sacrifice le soulagement qui leur serait accordé. Et pourtant,

des sacrifices, il ne leur reste plus le moyen d'en faire beaucoup!

[5] Le président du conseil d'administration de l'Est, à l'assemblée

générale de 1914, a fait remarquer aux actionnaires que leurs

charges d'intérêt et d'amortissement qui ressortaient, en 1907, à

4,68 par obligation, ressortaient à 5,21 en 1913. D'autre part, M.

Félix Chautemps, député, dans son rapport sur les chemins de fer,

calculait ainsi la progression de la charge imposée pour le service

d'un emprunt à 4 p. 100:

Durée Taux d'intérêt

de l'amortissement et d'amortissement

50 ans. 4,655 p. 100

45 ans. 4,82 --

40 ans. 5,002 --

35 ans. 5,357 --

30 ans. 5,783 --

25 ans. 6,40 --

20 ans. 7,358 --

15 ans. 8,99 --

10 ans. 12,33 --

7, 8, 12 p. 100! Et c'était des chiffres d'avant-guerre!

Aujourd'hui, il faudrait au moins les doubler. Ce serait

l'écrasement pur et simple du budget des Compagnies, l'impossibilité

pour elles d'entretenir les réseaux. Pour peu que l'État y mît de

mauvaise volonté, les Compagnies se verraient exposées à cette

alternative: la ruine ou la déchéance.

*

* *

En effet, les compagnies de chemins de fer auront été les premières et

naturelles victimes des réglementations qui tendent à accroître la part

du travail et à réduire celle du capital. Cette espèce de lente

évaporation des capitaux, cette consomption des revenus et bénéfices

divers dont nous avons montré plus haut la marche, ne pouvait manquer de

s'exercer avec une rapidité et une gravité particulières sur une

industrie qui occupe un personnel considérable, qui se trouve sous le

contrôle direct de l'État et qui, en outre, est privée de la liberté de

fixer ses tarifs. Ceux-ci, il est vrai, ont bien été relevés pendant la

guerre: mais, en contre-partie, les compagnies ont dû assumer des

charges nouvelles et cette augmentation des tarifs ne suffit déjà plus.

En d'autres termes, les compagnies sont ligotées, prisonnières. Aucune

issue ne leur est offerte, sinon des procès dont la solution est

lointaine et douteuse, quand elles se croient fondées à prétendre que

l'intervention du législateur a été inique et abusive, ou même quand des

pertes immenses leur ont été infligées par un cas de force majeure comme

la guerre.

C'est ce qui s'était produit déjà pour le régime des retraites que le

Parlement avait imposé aux compagnies en 1909 et 1911. Ce régime, chose

très remarquable, était infiniment plus favorable aux travailleurs de la

voie ferrée que celui des retraites ouvrières de droit commun dont

l'État assure lui-même le service, et il y a là un symptôme à retenir.

Il apparaît d'abord que l'État est disposé à se montrer plus exigeant

pour les autres que pour lui-même. Et puis, au lieu d'être à

l'uniformité, l'avenir ne serait-il pas aux privilèges? Déjà il est à

remarquer que les ouvriers mineurs ont obtenu des avantages

particuliers, un traitement spécial, qu'ils s'efforcent de développer et

d'améliorer encore. Le cas des cheminots est le même: c'est l'image d'un

socialisme pratique et sans doctrine, où les travailleurs organisés se

procurent, à l'aide des Parlements, des conditions d'existence

confortables et durables à l'intérieur et sur les produits de

l'industrie même qui assure leur subsistance. Il est probable que cette

tendance, qui est celle de l'incorporation du prolétariat à la

profession, ira en croissant et en se précisant. Les dividendes et les

intérêts du capital s'en ressentiront dans une sérieuse mesure.

Certaines branches de l'industrie, qui ne sont pas encore atteintes par

des réglementations de cette nature, le sentent si bien qu'elles

dissimulent de leur mieux leurs bénéfices pour que l'intervention de

l'État les épargne ou les ménage. Tel est le cas, notamment, de la

grande métallurgie française, si prospère depuis quelques années. Nous

serions surpris, si, un jour ou l'autre, la grande métallurgie n'était

pas frappée par le même genre de contrainte que les charbonnages et les

compagnies de chemins de fer ont déjà subi, et n'ont pas fini de subir.

Les Compagnies ont déclaré que leur bon droit ne faisait pas de doute et

que le Conseil d'État ne manquerait pas de leur allouer une indemnité

pour le préjudice que les lois de 1909 et de 1911, relatives à la Caisse

des Retraites, leur ont porté. C'était également, nous le savons, au

moment du vote, l'avis de certains parlementaires qui, tout en ayant

approuvé ces lois par nécessité politique et sociale, restaient imbus du

vieux principe du respect qui est dû aux contrats. Assurément, si les

Compagnies devaient obtenir gain de cause dans cette affaire, et dans

toutes celles du même genre qui se sont succédé depuis, ce serait pour

elles non seulement un dédommagement appréciable, mais encore un heureux

précédent. Toutefois rien n'est plus douteux. L'ancienne notion de la

sainteté et de l'inviolabilité des contrats, qui s'imposait jadis même à

la puissance publique, s'obscurcit de jour en jour. Dans les Assemblées,

le vieil esprit juridique de la bourgeoisie française s'affaiblit. La

guerre a habitué les esprits à l'idée de la réquisition et le Trésor

public a déjà tant de charges! Quant au Conseil d'État, juge suprême des

différends de cette nature, son indépendance est restée jusqu'ici

au-dessus de tout soupçon. Mais qui oserait affirmer que les tribunaux

administratifs eux-mêmes ne finiront pas par refléter et par exprimer

les idées du gouvernement et de l'opinion publique, dont ils sont, en

définitive, l'émanation?

Les formidables augmentations de dépenses de toute sorte que les

Compagnies ont dû subir du fait des hostilités rendent d'ailleurs leur

situation financière tellement incertaine, que les administrateurs, au

fond d'eux-mêmes, doivent se demander comment ils en sortiront. Il

convient d'ailleurs de s'attendre à des aggravations progressives de

leurs charges de toute nature, en particulier par les relèvements des

salaires du personnel et l'accroissement constant de ce même personnel,

qu'entraînent les améliorations et les adoucissements des conditions de

travail.

Il serait donc sage et prudent d'envisager comme un fait accompli et à

peu près définitif, une réduction considérable des bénéfices des chemins

de fer français. Cette réduction, exprimée par ce qu'on appelle le

coefficient d'exploitation, c'est-à-dire le rapport des dépenses aux

recettes, suivait déjà depuis une dizaine d'années avant la guerre, une

marche alarmante. C'est un phénomène, nous le verrons tout à l'heure,

qui n'est pas particulier aux réseaux français. Mais il est peut-être

plus grave pour les actionnaires de nos réseaux que pour les

actionnaires des réseaux étrangers, en raison du régime spécial de nos

chemins de fer et, en particulier du régime des concessions qui interdit

de compter sur l'avenir. De 1950 à 1960, l'heure de la mort sonnera pour

toutes les grandes compagnies. Les actionnaires qui n'auraient pas la

curiosité de rechercher ce qui, à cette époque, leur adviendra à

eux-mêmes ou à leurs héritiers, feraient preuve d'une impardonnable

incurie.

Prenons l'exemple du Paris-Lyon-Méditerranée dont les recettes brutes

étaient considérables avant 1914 et ne cessaient de s'accroître. Mais,

quand on y regardait de plus près, on s'apercevait que, dans le même

temps, les dépenses s'étaient parallèlement accrues, en sorte que, le

coefficient d'exploitation ayant passé de 47 à 57 p. 100, le bénéfice

net était resté stationnaire. La Compagnie encaisse et manie des sommes

considérables (près de 600 millions en 1913). Son budget en était venu

alors à approcher le budget de l'État belge; il égalait, s'il ne le

dépassait pas, celui de la République Argentine, et tout cela sans

profit pour les actionnaires, dont le dividende actuel reste à la merci

des événements, depuis surtout que la garantie d'intérêts (qui expirait

pour le Nord et le Lyon en 1915) ne leur est plus assurée. Ce dividende

réservé qui, pour le P.-L.-M., était de 55 francs, a été réduit à 40

francs pendant la guerre. Encore ce dividende est-il _entièrement

fictif_. En 1919 il n'a pu être distribué que grâce à une émission

d'obligations autorisée par l'État, le déficit total étant de 212

millions. Les actionnaires du P.-L.-M. en sont donc réduits à emprunter

pour assurer le service de leur dette, et ils empruntent encore pour se

voter à eux-mêmes un dividende! Nous le répétons: c'est un gouffre.

Ainsi la progression des recettes n'influence pas le revenu des

actionnaires, qui reste immobile, quand il n'est pas menacé de

diminution. Il ne faudrait pas trop compter à cet égard sur le renouveau

d'activité et de prospérité qui suivra la guerre, car les prix du

charbon et de toutes les matières resteront longtemps ruineux. En

admettant même que les compagnies pansent leurs plaies, il y a une

raison majeure et trop souvent oubliée (si elle n'est pas ignorée) pour

que les bénéfices, s'il en survenait par hasard de supplémentaires,

échappent aux actions. En effet, les cahiers des charges stipulent que

l'État est appelé au partage des bénéfices dans la proportion des deux

tiers, dès que le dividende réservé se trouve dépassé. Pour l'Est, par

exemple, sur un excédent de revenu de 7 millions, on constate que

l'État, en vertu des récentes conventions, avait pris 4 700 000 francs

et qu'il n'est demeuré que 2 350 000 francs aux porteurs d'actions

(1914).

En d'autres termes, toutes les mauvaises chances restent aux

actionnaires. Quant aux chances favorables, elles sont considérablement

réduites par le fait que l'État s'est adjugé la part du lion.

Voilà la situation vraie et que les intéressés auront profit à méditer.

Nous n'avons pas à examiner dans ce livre le bien-fondé de ces clauses

de partage et des droits que s'attribue l'État. Nous renseignons les

capitalistes, sans plus. Et il est bien certain que, dans des conditions

pareilles, les actions de chemins de fer constituent des valeurs

industrielles singulièrement aléatoires et totalement dépourvues

d'attrait. Il est singulier, nous le répétons, qu'on ne le sache pas

davantage.

Au surplus, il est impossible de dissimuler que le personnel dirigeant

des compagnies a pris une lourde responsabilité vis-à-vis des

actionnaires, en acceptant et en leur faisant accepter les fameuses

conventions de 1883. Les actionnaires sentaient bien alors que leur

intérêt était de laisser l'État racheter les compagnies, puisque l'État

voulait modifier les contrats existants et construire des lignes

nouvelles, dont l'improductivité était d'avance certaine. Cette opinion

très juste des actionnaires s'était même exprimée nettement à

l'assemblée extraordinaire du P.-L.-M. du 24 décembre 1883, où un tiers

des actionnaires présents refusa de ratifier la convention: cette

opposition était grandement justifiée, puisque les dividendes de 65, 70,

75 francs, distribués pour les exercices précédents, ne devaient plus

jamais reparaître.

A quels mobiles ont obéi les états-majors des compagnies en acceptant et

en faisant accepter les conventions de 1883? C'est ce qu'il est

difficile de dire avec certitude. Ils invoquèrent alors le patriotisme,

le devoir d'assister l'État dans l'oeuvre de réorganisation de la

France; et aussi «les véritables principes économiques», les dangers de

«l'étatisation» et du socialisme d'État. Les «véritables principes

économiques» auront coûté cher dans cette circonstance aux actionnaires,

qu'ils auront livrés sans défense aux entreprises du socialisme par les

interventions législatives que nous avons exposées.

Il y avait certainement en 1883, parmi l'élite qui compose les conseils

des compagnies, des théoriciens, des sociologues, des philosophes, qui

croyaient sincèrement aux principes. Mais il nous paraît difficile de ne

pas admettre qu'il y ait eu aussi des professionnels des grandes

affaires qui auront calculé tout ce qu'ils perdraient, non pas sans

doute de profit, mais surtout d'influence et de moyens d'action, en ne

participant plus au gouvernement de ces puissants organismes que sont

les compagnies de chemins de fer. Un incident est venu révéler au

public, voilà quelques années, que les capitaux considérables, les

dizaines de millions dont les conseils d'administration ont le maniement

et assurent l'emploi temporaire entre les échéances, pouvaient être

utilisés au gré de certains administrateurs et servir à des opérations

aventureuses et même illicites: nous voulons parler des traites Crosnier

escomptées par la Compagnie d'Orléans et qui furent découvertes après la

déconfiture retentissante et le suicide de ce spéculateur. Un pareil

abus, nous en sommes persuadé, aura été tout à fait rare dans l'histoire

des compagnies de chemins de fer. Mais il y a là une indication qu'il

serait un peu naïf de négliger. Oui, beaucoup de raisons font que

l'administration de nos grands réseaux est tentante pour des financiers

et des hommes d'affaires. Il n'est pas douteux que si, en 1883, ces

états-majors n'avaient eu en vue que l'intérêt des actionnaires, ils

eussent laissé l'État recourir à la procédure de rachat. Et s'ils ont

fait un autre calcul, s'ils ont cru qu'il serait plus avantageux pour

les compagnies d'exploiter les réseaux sous le nouveau régime que de se

faire exproprier moyennant les indemnités prévues, eh bien! l'expérience

aura prouvé qu'au moins pour la majorité d'entre elles, ces élites

d'hommes d'affaires et d'économistes s'étaient trompées.

*

* *

Nous résumerons tout ce qui précède en disant que les actions des

chemins de fer français sont devenues des valeurs totalement dépourvues

de perspectives d'avenir, sinon même des valeurs aléatoires et

présentant plus de mauvaises chances que de favorables. Les profits

industriels en sont rongés par les lois ouvrières, expression d'un

inéluctable mouvement social. Toute hausse des matières premières, tout

renchérissement de la main-d'oeuvre les menacent directement, sans que

les Compagnies puissent se dédommager par le relèvement des tarifs, que

l'État n'autorise qu'à des conditions elles-mêmes onéreuses. Les charges

financières et fiscales s'aggravent. L'expiration des concessions

approche...

Qu'est-ce que l'actionnaire pourrait espérer de bon?

Toutefois, la situation des six grandes Compagnies, Nord, Paris-Lyon,

Est, Orléans, Midi et Ouest, offre aujourd'hui des différences

considérables. Il importe de distinguer entre elles, tout compte tenu

des observations générales que nous venons de présenter.

_La Compagnie du Nord_ a été et serait encore la plus prospère de toutes

si la guerre n'était venue frapper sur elle un coup terrible. Ses

recettes kilométriques étaient de beaucoup les plus fortes, avec un

réseau court, présentant très peu d'artères improductives, et qui

traverse nos provinces les plus peuplées, les plus industrieuses, les

plus riches, celles aussi qui, naturellement, ont tenté l'ennemi. Jamais

le Nord, jadis, n'avait fait appel à la garantie d'intérêts. Cette

garantie toutefois expirait le 1er janvier 1915 et, à partir de ce

moment, l'action Nord n'était plus qu'une valeur industrielle comme une

autre, particulièrement exposée, en raison de la nature de son trafic, à

subir l'influence des crises économiques, ainsi que le rapport des

administrateurs le fait observer presque tous les ans. Il était donc

déjà possible que, durant les trente-cinq années de vie qui restaient à

la société, les cascades des cours fussent nombreuses.

Le réseau Nord-Belge contribuait régulièrement, et dans une proportion

de plus du tiers, à grossir le dividende. Si l'État Belge venait à

manifester vis-à-vis de ce réseau privé les mêmes exigences que l'État

français,--ce qui paraît assez probable d'après bien des

symptômes,--cette source de revenus pourrait bien avoir à souffrir. La

Belgique, elle aussi, fera une politique sociale intense et elle annonce

déjà une «régie des chemins de fer».

Quant au tunnel sous la Manche dont le percement est décidé en principe,

tant par la France que par l'Angleterre, il apportera certainement au

Nord un élément de bénéfices appréciable. Cependant il ne faudrait pas

escompter cet élément trop tôt, car on estime qu'en mettant les choses

au mieux, il s'écoulera peut-être une dizaine d'années avant que le

tunnel soit ouvert au trafic.

On calculait, toujours avant la guerre, qu'en 1950, à la fin de la

concession, quand toutes les actions auraient été remboursées à 400

francs (car le pair des actions Nord, il ne faut pas l'oublier, n'est

que de 400 francs), la répartition de l'actif disponible, (le matériel

roulant évalué à dire d'experts ayant été repris par l'État), laisserait

une somme à peu près égale à la valeur présente de l'action de

jouissance, qui était alors d'environ 1.300 francs. Inutile de dire que

ce calcul renfermait un grand nombre d'éléments douteux et

incontrôlables. Bien des choses pouvaient changer et, avec l'invasion

allemande et ses conséquences, bien des choses ont changé en effet, bien

des hypothèses ont été démenties, bien des équilibres ont été rompus et

d'autres le seront encore d'ici 1950, époque à laquelle beaucoup

d'hommes faits, aujourd'hui vivants, ont chance d'être encore de ce

monde, où les jeunes enfants de la génération la plus récente

atteindront la force de l'âge. Il y a là un point d'interrogation qui

doit se poser aux pères de familles prévoyants.

Il serait donc tout à fait inexact et dangereux de classer l'action Nord

comme la seconde valeur du monde, ainsi que l'avait fait le public

français dans un concours organisé, voilà une quinzaine d'années, par un

considérable organe financier. Ce n'est peut-être même plus aujourd'hui

la moins mauvaise des actions de chemins de fer français. On répète

volontiers que, jusqu'ici, les personnes qui l'ont achetée dans les

périodes de très grande dépression n'ont pas eu à s'en repentir: il est

impossible que ces rebondissements, auxquels on se fie, n'aient pas un

terme.

_La Compagnie des Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée_,

comme celle du Nord, doit désormais pourvoir à ses dividendes par ses

propres moyens, la garantie d'intérêt ayant expiré le 1er janvier 1915,

à moins qu'une nouvelle convention n'intervienne qui, on peut en être

sûr, ne fera pas un pont d'or aux actionnaires. Vu sur la carte, le

réseau est splendide, avec sa grande artère principale à haut rendement.

Il convient aussi de tenir compte du retour à la France de

l'Alsace-Lorraine et peut-être de l'entrée de la rive gauche du Rhin

dans notre sphère d'influence économique. Le Lyon pourra profiter de ce

nouvel état de choses.

La grande faiblesse du P.-L.-M. est l'énormité même de son réseau, qui

s'accroît sans relâche. C'est le géant des chemins de fer français et

ses proportions colossales ne donnent que plus de prise à toutes les

aggravations de dépenses et de charges. Son personnel forme une armée.

Et tel relèvement de salaires, qui coûte quelques centaines de mille

francs au Nord, s'élève pour lui, d'un seul bond, à plusieurs millions.

De toutes les Compagnies, celle de Paris-Lyon doit être la plus sensible

à la double étreinte de la législation ouvrière et de la législation

fiscale.

En outre, les besoins d'argent du P.-L.-M. sont constants et

gigantesques. On n'en aperçoit pas la fin, car les travaux neufs

complémentaires à exécuter forment un programme immense. Tout relèvement

du loyer de l'argent est donc particulièrement coûteux au P.-L.-M., dont

les charges financières ne cessent de grandir et dont les obligations se

placent à un cours déjà inférieur au cours des obligations des autres

Compagnies, en raison de l'extinction de la garantie, de la plus longue

durée de l'amortissement et de la largeur des tranches qui sont offertes

au public.

Enfin, il ne faut pas oublier que le P.-L.-M. atteint très vite la

limite du partage des bénéfices avec l'État. Il lui est même déjà arrivé

de l'atteindre. La marge des bénéfices éventuels est donc très étroite,

en sorte que les circonstances défavorables l'emportent de beaucoup sur

les circonstances favorables et il ne faudrait guère compter sur

celles-ci. Il serait même bien hardi de promettre aux actionnaires

qu'ils reverront jamais l'ancien dividende réservé. Pour le moment, on

ne peut dire qu'une chose de la situation financière du P.-L.-M., c'est

qu'elle est tragique.

A l'expiration de la concession (décembre 1958), toutes les actions du

Lyon ayant été remboursées à 500 francs et étant devenues des actions de

jouissance, que reviendrait-il à chacune d'elles? C'est ce qu'il serait

bien aventureux de vouloir prédire. L'action de jouissance du P.-L.-M.

est estimée aujourd'hui en Bourse valoir à peu près 350 francs. Il est

extrêmement douteux, pour ne pas dire plus, que ces 350 francs se

retrouvent au 31 décembre 1958, dans les divers éléments d'actif qui

appartiendraient en propre à la Compagnie au moment où elle devrait

remettre tout son réseau à l'État.

En d'autres termes, si une «valeur de père de famille» ne doit comporter

que la proportion d'aléas la plus faible possible, l'action

Paris-Lyon-Méditerranée n'apparaît nullement comme ayant les caractères

qui sont requis pour ces valeurs-là.

_La Compagnie des chemins de fer de l'Est_ a eu une histoire

particulièrement intéresssante. La guerre de 1870 et le traité de

Francfort avaient failli ruiner le chemin de fer de l'Est et l'avaient

anémié longtemps par l'amputation de la magnifique partie alsacienne de

son réseau. L'Est était même probablement condamné à végéter tristement

jusqu'à la fin de ses jours, à l'époque où la revanche semblait

chimérique, sans la mise en valeur du bassin de Briey, qu'on a pu

appeler le Transvaal français, et qui a eu pour conséquence la

transformation de toute une contrée, naguère agricole, en région de

haute activité industrielle. Le retour à la France de l'Alsace-Lorraine

promet aux chemins de fer de l'Est une nouvelle prospérité. Mais

recevront-ils de nouveau le réseau alsacien? Et à quelles conditions? A

quel prix l'État le rétrocéderait-il à la Compagnie? La Compagnie

trouverait-elle, dans la nouvelle convention qui serait signée, une

compensation aux dommages considérables que l'invasion lui a valus? Il

faudrait connaître la réponse qui sera faite à ces questions avant de

compter sur un essor des dividendes.

Lourdement endetté envers l'État, l'Est avait pu, avant la guerre, en

recourant à l'emprunt, rembourser sa dette de garantie et, par l'effet

de sa convention de 1911, disposer de ses bénéfices, dans la limite

étroite, toutefois, que nous avons définie plus haut. L'attribution

obligatoire à l'État des deux tiers des sommes qui dépassent le

dividende réservé restreint considérablement les possibilités

d'augmentation du revenu. On ne peut donc prévoir pour celui-ci, dans

l'hypothèse la plus favorable, que des accroissements lents et modestes,

s'il s'en produit.

La garantie de l'État, assurée à l'Est jusqu'en 1935, constitue pour

cette Compagnie une assurance contre les risques inséparables de

l'industrie des chemins de fer en France. Dans ces conditions, l'action

Est semble pouvoir présenter assez longtemps une certaine stabilité.

L'acquéreur se tromperait toutefois en croyant faire fortune. Les cours

actuels, pour un revenu minimum de 35 fr. 50, tiennent déjà compte des

possibilités les plus heureuses.

Tout à fait spécial est le cas des _Compagnies de l'Orléans_ et du

_Midi_. Si elles étaient des Sociétés comme les autres et réduites à

leurs seules ressources, ces Compagnies auraient fait faillite depuis

longtemps. On a même pu craindre que l'heure de cette faillite ne sonnât

en 1915. Mais un arrêt du Conseil d'État, mettant fin à une vieille

querelle qui, jadis, a fait couler beaucoup d'encre, et même renversé

des ministères, est venu assurer à l'Orléans et au Midi, sans qu'il

subsiste l'ombre d'un doute, le bénéfice de la garantie jusqu'à la fin

des concessions (respectivement 1956 et 1960). Le gouvernement s'est

incliné. Singulière combinaison, on en conviendra! Humiliante situation

pour l'État, destiné à subvenir à toutes les insuffisances de deux

Compagnies privées et à remplir le rôle défini par le vers de la

comédie:

Un oncle est un banquier donné par la nature.

Quoi qu'il arrive, l'actionnaire de l'Orléans et celui du Midi ont la

certitude de toucher, pendant plus de quarante ans, un dividende

minimum, plus le remboursement de l'action au pair de 500 francs. Par

exemple qu'ils n'attendent rien de plus! Il est universellement admis

que ni l'Orléans ni le Midi ne parviendront à rembourser leur lourde

dette de garantie qui se grossit sans relâche des intérêts arriérés[6].

Tout l'actif qui apparaîtra à la fin des concessions ne peut manquer

d'être repris par l'État créancier pour le payer de ses avances. Il est

même moins que certain que l'État y retrouve son compte.

[6] L'Orléans a pourtant, jadis, été une compagnie extraordinairement

prospère. Les actions ont même été dédoublées, en sorte que, sur le

pied du dividende actuel de 59 francs, une action primitive

donnerait 118 francs de revenu. Mais les conventions de 1883 ont

transformé du tout au tout l'exploitation de la Compagnie qui,

surchargée de lignes dépourvues de trafic rémunérateur, est devenu

déficitaire. La réglementation du travail, des retraites, etc... a

aggravé cette situation au moment où une lueur d'espoir se faisait

jour et où la Compagnie commençait à pouvoir rembourser les avances

de l'État.

Un placement en actions Orléans ou Midi doit donc être considéré comme

un placement à fonds perdus pour la somme qui sépare le remboursement à

500 francs du cours actuel de ces valeurs. En d'autres termes, le

capitaliste sérieux qui posséderait l'une ou l'autre de ces valeurs

devrait songer, par des prélèvements sur son dividende, à reconstituer,

d'ici 1966, une somme d'environ 500 francs par action d'Orléans et,

d'ici 1960, d'environ 350 francs par action Midi. En vérité, le jeu n'en

vaut pas la chandelle.

Et nous voici enfin en présence du phénix des actions de chemins de fer

français. Nous voulons parler de l'action de la _Compagnie des Chemins

de fer de l'Ouest_ en liquidation, l'ancien Ouest racheté, aujourd'hui

Ouest-État.

Les finances de l'Ouest étaient dans une situation lamentable, lorsque

le gouvernement, en 1908, vint tirer les actionnaires d'angoisses trop

fondées en se chargeant d'administrer le réseau moyennant le paiement de

bonnes et copieuses annuités. Sans doute, à ce moment-là, l'État devait

garantir le dividende des actions jusqu'au 31 décembre 1934, mais il le

devait jusqu'en 1934 seulement, tandis que le rachat a eu pour effet

d'étendre cette garantie jusqu'à l'expiration de la concession, soit

vingt-deux années plus tard (1956).

Or, en 1908, tout faisait prévoir (et cette prévision se trouverait

singulièrement renforcée aujourd'hui), non seulement que la Compagnie de

l'Ouest, à l'expiration de la garantie, ne serait plus en état de

distribuer le moindre dividende à ses actionnaires, mais encore qu'elle

serait exposée à ne pas suffire au service de ses obligations. Déjà,

malgré une sévère économie et une compression énergique des dépenses,

les insuffisances du produit net étaient telles que la Compagnie avait

dû souvent demander à l'État bien plus que les 11 500 000 francs

nécessaires au paiement du dividende minimum. Ces appels à la garantie

avaient été si nombreux, si répétés, que la Compagnie, en 1908, se

trouvait avoir contracté envers l'État une dette qui, en principal et en

intérêts, ne s'élevait pas à moins de 350 millions. A grand'peine

couverte alors par la valeur du matériel roulant, cette somme serait

déjà (par le jeu seul de l'intérêt à 4 p. 100) bien dépassée aujourd'hui

et l'on peut estimer qu'elle eût très probablement atteint, sinon

dépassé, les environs d'un milliard en 1934. L'avenir de la Compagnie

était désespéré.

Le rachat a dissipé les alarmes des actionnaires. D'un trait de plume,

il a passé condamnation sur les 350 millions de la dette de garantie. Il

a, d'une manière indiscutable et définitive, mis à la charge du Trésor

le service des intérêts et de l'amortissement des obligations et des

actions. Et la bienfaisance du rachat est même allée encore plus loin.

Non seulement les actionnaires sont assurés de recevoir jusqu'en 1956 le

dividende minimum (38 fr. 50). Non seulement le remboursement de leurs

actions au pair de 500 francs ne fait pas de doute pour eux. Mais

encore, plus favorisés que les actionnaires de toutes les autres

Compagnies, ils n'ont pas d'inquiétudes à concevoir au sujet de la prime

au-dessus du pair (200 francs environ) que représente normalement le

cours de leurs titres. Ils n'ont pas à se préoccuper de la valeur de

l'actif disponible au moment de la reprise du réseau par l'État. Ils

sont dispensés de songer à amortir une perte certaine par un prélèvement

sur le dividende. Car, en leur laissant la propriété d'une réserve

spéciale constituée aux temps très anciens où leur Compagnie était

prospère, et qui s'élève à une quarantaine de millions (soit 130 fr. par

action), le rachat a tout prévu. Les revenus de cette réserve,

capitalisés jusqu'en 1956, formeront la somme nécessaire pour que chaque

action reçoive au minimum, à la liquidation définitive, la valeur

actuelle de l'action de jouissance[7]. Il paraît même probable, d'après

un article de la convention de rachat, que, lorsque les réserves

accumulées se seront établies d'une manière durable au-dessus du chiffre

primitif, le surplus deviendra immédiatement distribuable. En pareil

cas, chose paradoxale, on verrait l'Ouest racheté, jadis profondément

déficitaire et condamné à la faillite, accroître son dividende, tandis

que des Compagnies anciennement prospères, comme le Lyon, auraient été

obligées de restreindre sinon de supprimer le leur[8].

[7] A ce propos nous ferons remarquer qu'il y a une différence

constante, qui dépasse souvent une centaine de francs, entre le

cours de l'action de capital de l'Ouest et le cours de l'action de

jouissance augmenté des 500 francs du remboursement. Cette

différence tient à ce que celle-ci a droit au dividende de 21

francs, tandis que l'action de capital ne reçoit, en plus, que les

intérêts à 3 1/2 soit 17 fr. 50. Il en résulte que l'action

remboursée à 500 francs en vertu du tirage au sort vaut 500 francs

en numéraire, plus une action de jouissance (il est facile de se

rendre compte par la lecture du premier tableau de Bourse venu que

la situation est la même pour les actions Orléans). En vendant

l'action de jouissance et en rachetant avec le produit de cette

vente, joint aux 500 francs de capital remboursé, une nouvelle

action Ouest, l'actionnaire peut, si la chance aux tirages le

favorise, accroître, de temps à autre, le revenu de son titre. Nous

avons tenu à citer cet exemple, afin de montrer que, pour le

capitaliste attentif, bien des occasions se présentent qui passent

inaperçues pour le capitaliste distrait.

[8] L'accroissement des droits de timbre et des divers impôts qui

restent à la charge de la Société civile qui a pris la place de

l'ancienne Compagnie de l'Ouest, pourrait cependant déranger les

calculs établis sur l'accumulation des intérêts. A cela près, la

méthode selon laquelle est administré ce patrimoine commun des

actionnaires pourrait servir de modèle.

Ainsi, bien garantie quant au revenu, bien garantie quant au capital,

l'action Ouest, par un extraordinaire renversement des rôles, est

devenue la première des actions de chemins de fer français. Complètement

dégagée des soucis croissants, des risques et des incertitudes que

comporte l'administration d'un grand réseau, l'action Ouest s'est

transformée pour moitié en une créance directe sur l'État français. Pour

l'autre moitié, cette action est la 300 millième part d'une riche

Société de capitalisation. Ainsi la politique du socialisme d'État,

toute nuisible qu'elle est, d'une manière générale, aux fortunes

privées, aura certainement, dans ce cas, sauvé de la ruine un élément

des patrimoines français.

D'après un pareil précédent, nous serions vivement tenté de formuler cet

axiome: _l'avenir et le salut des compagnies de chemins de fer français

sont dans le rachat et ne sont que là_. Mais, en dépit des contrats, les

rachats futurs se feront-ils toujours aussi correctement que s'est fait

le rachat de l'Ouest? Si le Parlement et l'administration venaient, tout

en étendant le domaine des monopoles, à perdre la tradition bourgeoise

du respect de la propriété et des contrats, à ne plus se soucier de

conserver à l'État la réputation d'«honnête homme», ne verrait-on pas, à

la procédure de rachat, se substituer la procédure de déchéance? Déjà le

parti socialiste voulait, en 1908, que la concession de la Compagnie de

l'Ouest fût purement et simplement révoquée. Il y a là un symptôme à

retenir[9]. Même si l'on ne procède pas au rachat, la révision des

conventions de 1883, devenue inéluctable depuis la guerre,

apporterait-elle aux actionnaires les garanties qu'ils souhaiteraient?

Il y a là bien des points d'interrogation.

[9] M. Albert Thomas, membre influent et renseigné du groupe

socialiste parlementaire, écrivait dans son livre, _L'État et les

compagnies de chemins de fer_ (1914):

«Une _audacieuse politique de nationalisation_ est indispensable

pour résoudre tous les problèmes que révolution industrielle ou

sociale a posés et qui sont, d'ores et déjà, reconnus insolubles

sous le régime des conventions de 1883». C'est nous qui soulignons

les mots _audacieuse politique de nationalisation_. La question est

de savoir si cette «audace» qui, par le rachat de l'Ouest, s'est

appliquée aux finances de l'État et a bénéficié aux actionnaires,

n'aurait pas tendance à imposer aux actionnaires des sacrifices que

l'État ne serait pas en mesure de supporter indéfiniment.

Pour le moment, après avoir si gravement effrayé les classes

possédantes, les rachats sont plus justement appréciés. On a pu s'en

apercevoir par l'exemple des chemins de fer algériens et l'on a pu

assister, en 1914, à une hausse immédiate des actions _Bône-Guelma_, à

la seule nouvelle que ce réseau était racheté par l'Algérie.

Antérieurement, en 1908, le réseau de l'_Est-Algérien_ avait déjà été

incorporé au réseau d'État. Mais la convention amiable conclue avec la

Compagnie de l'Ouest, ayant, à cette époque, été l'objet des critiques

du parti socialiste, l'administration a préféré ne pas s'exposer aux

mêmes reproches pour l'Est-Algérien et attendre le jugement de la

juridiction contentieuse. La Compagnie a interjeté appel auprès du

Conseil d'État de l'arrêt rendu par le conseil de préfecture de

Constantine et les actionnaires ne sont pas encore (en 1919) fixés sur

le sort qui leur sera fait. L'expérience, à notre avis, sera

intéressante et susceptible de donner aux capitalistes une indication

définitive sur ce qu'il faut attendre des expropriations par rachat.

D'ores et déjà, il est certain que le dividende de trente francs garanti

par l'État aux actions de l'_Est-Algérien_ leur demeurera acquis.

L'administration ne l'a même pas contesté et, depuis qu'elle a pris

possession du réseau, elle paye chaque année à la Compagnie une annuité

suffisante pour subvenir au service des obligations et à la distribution

du dividende ordinaire. Mais la Compagnie prétend avoir droit à des

annuités plus fortes et réclame à l'État, pour chaque année restant à

courir jusqu'à la fin de la concession (1978) une somme supérieure de

755 000 francs à celle que l'État consent spontanément à lui verser. Si

la Compagnie avait gain de cause sur l'ensemble ou seulement sur une

partie de ses revendications, le rachat de l'_Est-Algérien_ vu le nombre

relativement peu élevé des actions (50 000), pourrait avoir pour effet

d'accroître le revenu des actionnaires dans une proportion qui ne serait

pas négligeable, étant donné la légèreté du titre. C'est ainsi que

certaines personnes prétendent que si la Compagnie de l'Ouest, au lieu

de s'entendre à l'amiable avec l'État, s'était présentée devant les

tribunaux administratifs, elle eût obtenu des conditions encore bien

plus favorables que celles qui lui ont été reconnues par le compromis.

Quoi qu'il en soit, on admet assez généralement que les actionnaires de

l'_Est-Algérien_ conserveront au moins la propriété d'une réserve qui

représente à peu près 70 francs par action. Ils se trouveraient alors

sur le même pied que les actionnaires de l'Ouest et n'auraient plus à

craindre de perdre la différence entre le cours de l'action (550 francs

environ, après avoir été de plus de 700 naguère) et le remboursement à

500 francs. On a pu remarquer depuis quelque temps le zèle avec lequel

certains capitalistes recherchaient les actions de jouissance de

l'_Est-Algérien_ et du _Bône-Guelma_. Ces petits titres, qui, pour le

moment, ne produisent aucun revenu, ne sont même pas cotés en Bourse, et

certains banquiers, outillés pour ce genre de négociations, se chargent

seuls de mettre en rapport les vendeurs et les acheteurs. Ces

capitalistes ont sans doute des raisons de penser qu'une spéculation sur

les deux rachats, à l'aide de titres d'un prix de revient presque

insignifiant, pourrait ne pas être maladroite.

Voilà un exemple qui est encore, à notre avis, très instructif. Car il

montre que le capital peut trouver, dans les circonstances créées par

l'évolution vers le socialisme d'État, des occasions imprévues de

compenser des pertes ou des dommages subis par ailleurs. Qui sait si,

dans l'avenir, d'autres occasions, aujourd'hui insoupçonnables, ne

surgiront pas d'une métamorphose encore plus étendue de l'organisation

économique et sociale sur laquelle nous avons été accoutumés à nous

reposer? Aux personnes les plus pessimistes et les plus disposées à

croire à une dissolution irréparable des anciens éléments qui

composaient les patrimoines, nous montrons, au milieu d'une catégorie de

valeurs visiblement fatiguées, vieillies, ayant produit tout ce qu'elles

pouvaient produire, les cas inattendus de relèvement et de guérison que

présentent les actions de l'Ouest et les actions des chemins de fer

algériens.

La Compagnie du _Bône-Guelma_, soulagée de son réseau d'Algérie, gardera

l'exploitation d'un réseau tunisien sur la valeur et l'avenir duquel il

est, pour le moment, difficile de se prononcer. Il ne subsiste plus en

Algérie qu'une seule Compagnie privée, celle de l'_Ouest-Algérien_, qui

sera sans doute, un jour ou l'autre, rattachée aux chemins de fer

unifiés de l'État. Cette opération paraît retardée par le fait que

l'Ouest-Algérien, compagnie privée, peut étendre ses lignes vers le

Maroc sans soulever de difficultés, hier diplomatiques, aujourd'hui

administratives. Si le rachat de cette compagnie venait à paraître à

l'horizon, le capitaliste ferait peut-être bien de s'y porter. Car

certaines précautions de la Compagnie, (notamment une annulation d'une

partie de ses actions), permettent de penser qu'elle s'est préparée à

cette éventualité et s'est mise en bonne posture.

Nous arrêtons ici cet examen des actions des chemins de fer français,

sur lesquelles nous avons particulièrement insisté en raison du danger

qui les menace, de la place qu'elles occupent dans les patrimoines

français et des inquiétudes qu'elles doivent inspirer aux porteurs.

Nous n'ajouterons qu'un mot: si telles sont les conditions d'insécurité

dans lesquelles les grands réseaux continuent leur exploitation, que

dire des chemins de fer secondaires, des lignes d'intérêt local, etc...?

Ces sociétés, avec leurs faibles recettes, ne peuvent manquer d'être

écrasées par la hausse des matières premières et par les lois qui

réglementent le travail, les salaires, les retraites, etc... Après tant

d'exemples malheureux ou décourageants, on se demande comment ces

Compagnies trouvent encore des actionnaires, et il est probable qu'elles

en trouveront de plus en plus difficilement. Pas plus que les ponts ou

que les routes, les chemins de fer de l'avenir ne seront sans doute des

entreprises privées.

Comment placer sa fortune · 第 18 / 51 题