Les pays épargnés par la guerre se sont enrichis.--Leurs emprunts sont
d'un moindre rapport que ceux des belligérants.--Est-ce le moment
d'entrer dans ces valeurs?--Avantages qu'elles offrent encore
temporairement.--Examen des six pays neutres d'Europe: Espagne, Suisse,
Hollande, pays Scandinaves.--Le Mexique et l'Amérique du Sud.--Nécessité
d'une soigneuse discrimination.
Nous entrons ici dans le paradis des fonds d'États. Parmi les peuples
qui se sont tenus prudemment à l'écart de la guerre,--nous rangeons dans
cette catégorie les Républiques Sud-américaines qui se sont contentées
de rompre avec l'Allemagne,--les uns se sont enrichis, les autres, du
moins, ne se sont pas couverts de dettes comme les belligérants. Par
comparaison, leur situation financière, qui n'était pas toujours de
premier ordre, apparaît comme améliorée. Il y a là, pour certains
d'entre eux, un trompe-l'oeil. On aurait tort de croire que tous les
pays qui se sont tenus dans la neutralité ont acquis, par cela même, une
solvabilité à toute épreuve.
Les personnes qui avaient observé le principe de la distribution
géographique des placements, lorsqu'elles étaient bien tombées, ont été
récompensées de leur prudence pendant la guerre. Encore fallait-il bien
tomber ou avoir été doué d'une prévoyance rare pour discerner les pays
qui échapperaient à une tourmente dont ceux-mêmes qui l'annonçaient ne
pouvaient soupçonner l'ampleur. Il y a donc eu plus de chance que de
science dans la distribution des portefeuilles les plus judicieusement
composés. Il suffit d'ailleurs de consulter les tableaux de placements
donnés avant 1914 par les conseilleurs les plus qualifiés pour se rendre
compte des erreurs que les plus sages peuvent commettre. Ce qui confirme
notre principe essentiel, qu'il ne suffit pas, pour assurer les
capitaux, de les répandre sur toute la surface du globe.
D'ailleurs, la roue tourne. Tel État qui vient d'échapper à la guerre et
dont la situation paraît enviable subira demain à son tour quelque choc
dont il est difficile pour le moment d'apercevoir les causes. Tel autre,
au contraire, au sujet duquel les perspectives étaient sombres, semble
rester à l'abri des orages. Il y reste jusqu'à ce que son tour arrive.
La stabilité et la prospérité sont pour les États ce que la santé est
pour l'homme le mieux portant: quelque chose de provisoire.
Essayons de raisonner en ce qui concerne les capitaux et leur besoin
accru de sécurité. Les rentiers qui, dans le choix de leurs placements,
se régleraient sur leur tempérament personnel en appliquant les données
généralement admises autrefois, obéiraient à l'une ou à l'autre des deux
tendances suivantes. Hardis, ils parieraient pour le relèvement des
États qui ont souffert de la guerre, ils spéculeraient sur la hausse de
leurs emprunts. Timorés, ils se réfugieraient dans les titres des États
qui ne se sont pas endettés.
Le premier système a des précédents encourageants. L'histoire du XIXe
siècle montre qu'en effet les grandes nations qui ont subi les plus
dures épreuves, dont le crédit a paru à un moment donné le plus
compromis ou a été le plus discuté, sont parvenues à rétablir leur
situation. Elles ont récompensé les prêteurs qui ont eu confiance en
elles. Tel a été le cas de l'Italie, dont la solidité financière, aux
débuts difficiles de son unité, semblait plus qu'aléatoire. Tel a été
aussi le cas de la France. Après 1815, et après 1871, son relèvement a
justifié toutes les espérances de ceux qui avaient cru en elle. On cite
des spéculateurs qui, à la suite de la première guerre franco-allemande,
sont restés dix ans à la hausse sur nos fonds nationaux et dont
l'enrichissement s'est fait tout seul à mesure que les forces
économiques de la France se reconstituaient.
L'Espagne offre un phénomène du même genre. Les agitations de sa
politique avaient longtemps détourné le public de ses emprunts. En 1898,
sa guerre désastreuse avec les États-Unis avait failli la conduire à la
banqueroute. Pourtant l'Espagne a résisté et ceux qui avaient ponté sur
elle au moment où elle était le plus bas ont gagné. Nous connaissons à
ce sujet une anecdote symbolique.
Pendant la guerre hispano-américaine, la rente espagnole dite
Extérieure, c'est-à-dire payable en or à Paris, était tombée aux
environs de 30 francs. On parlait de suspendre les paiements ou, au
moins, de les réduire et de recourir à une faillite partielle. Était-ce
le moment d'acheter et de courir l'aventure? Les esprits craintifs
disaient non. Les amateurs de risque disaient oui. Or, il y avait un
ménage français où le mari était timide et la femme aventureuse. La
femme conseillait d'acheter de l'Extérieure. Le mari refusait.
L'occasion passa. Lentement d'abord, l'Extérieure se mit à remonter:
l'Espagne tenait ses engagements. Tous les soirs, dans le journal,
Madame lisait les cours. Elle les lisait à voix haute. Madame triomphait
et Monsieur était humilié. Par sottise il avait manqué une fortune. Et
l'histoire ajoute que, quand l'Extérieure fut au pair, le ménage
divorça...
La question est de savoir si ces exemples de relèvement progressif et de
guérison rapide sont encore applicables à la situation actuelle. En
somme, l'expérience que nous avons du crédit des grands États, tel qu'il
s'est constitué dans le monde contemporain, est une expérience étendue
sur un temps très court par rapport à la longévité des nations. C'est
tout au plus l'espace d'un siècle, beaucoup moins pour de nombreux pays.
On ne saurait tirer du fait que, de 1815 à 1914, aucun État important
n'a fait faillite et que les pays éprouvés se sont tirés d'affaire, la
conclusion que l'échafaudage financier des sociétés contemporaines est
indestructible et que ce qui s'est passé au XIXe siècle recommencera au
XXe.
Pas plus qu'il n'est certain que tous les belligérants se relèveront de
leurs plaies, il n'est certain que les États restés neutres de 1914 à
1918 jouiront d'une prospérité éternelle, à l'abri des convulsions et
des hasards. Leur bonheur ne doit donc pas faire illusion outre mesure.
Le monde nouveau, tel qu'il est sorti de la paix, est trop instable pour
qu'on puisse assurer que celui-ci ou celui-là seront toujours exempts
des guerres et des révolutions.
Ainsi le rentier irait sans le savoir au devant de nouveaux risques s'il
portait inconsidérément sa fortune chez les anciens «neutres». Il faudra
encore choisir entre eux et scruter leur fort et leur faible.
*
* *
L'_Espagne_ a été merveilleusement favorisée par la guerre. L'or a
afflué chez elle. Sa rente extérieure a largement dépassé le pair. Le
change, phénomène inouï, lui est devenu favorable au point que le billet
de banque français a perdu plus de 30 p. 100. Les porteurs de rente
espagnole, qui semblaient avoir fait un placement aventureux, se sont
trouvés au contraire avoir fait une opération excellente.
Tous ces signes veulent-ils dire que l'Espagne jouit d'une prospérité
réelle et durable? C'est une autre affaire. L'Espagne, à qui la guerre a
apporté une richesse imprévue, souffre d'un malaise politique et social
mal défini qui inspire des inquiétudes à tous les observateurs. Rien de
net n'est encore sorti de ce malaise, mais c'est un état qui ne se
prolongera peut-être pas éternellement. Au cas où une révolution
surviendrait, le précédent lamentable de la République espagnole de 1873
n'est pas de nature à rassurer. Les personnes qui détiennent de la rente
Extérieure en quantités modérées peuvent conserver leurs titres. C'est
un élément de variété dans la composition d'un portefeuille. En acheter
à l'heure actuelle (23 p. 100 au-dessus du pair en août 1919) semble
bien aléatoire, vu l'obscurité qui entoure l'avenir de la politique
espagnole. Par contre, si l'horizon s'éclaircissait, si l'ordre se
stabilisait et si un personnel rajeuni venait administrer l'Espagne, ce
pays, où il y a encore tant à faire, serait des plus intéressant.
La _Suisse_ n'a pas profité de la guerre. Elle en a même souffert et
elle y a beaucoup perdu. Elle a dû accroître sa Dette pour couvrir les
dépenses que lui a causées une longue mobilisation, maintenue pendant
toute la durée des hostilités. La Suisse n'en est pas moins, par rapport
à tous ses voisins, dans une situation enviable, accusée par un change
qui ne cesse de lui être favorable. Neutre au point de vue diplomatique
et militaire, la Suisse qui, entourée de belligérants, a pu échapper à
la guerre, semble avoir fait aussi l'épreuve de sa résistance à la
révolution. Les tentatives de bolchevisme qui ont eu lieu à Zurich ont
été réprimées et l'attitude de l'ensemble de la population, dont
l'esprit est parfaitement sain, permet de penser que ces tentatives, si
elles se renouvelaient, seraient vouées au même échec.
Les rentes suisses 3 et 3 1/2 cotées à Paris, ainsi que les emprunts des
principaux cantons, offrent de sérieuses garanties. Leur rendement est
médiocre étant donné le loyer courant de l'argent. Elles promettent du
moins de la sécurité quant au capital, surtout pour les séries les plus
anciennes amorties par tirage régulier, comme les chemins de fer
fédéraux 3 1/2 1899-1902.
La _Hollande_, elle aussi, a miraculeusement échappé à la guerre. Ce
sage pays aurait une apparence bien trompeuse s'il devait connaître des
bouleversements intérieurs. Ses rentes ont le défaut d'être rares et
chères.
Nous arrivons, en remontant vers le Nord, au groupe Scandinave. Avec ces
trois royaumes s'achève la liste des États européens restés neutres.
Tous trois jouissent d'un excellent crédit. Leur politique intérieure et
extérieure est paisible. Le _Danemark_, dont la prudence à l'égard de
l'Allemagne a été remarquable, recouvre le Slesvig et par là accroît ses
ressources. La _Norvège_ a souffert de la guerre sous-marine. Mais sa
flotte marchande, quoique diminuée, lui a valu et lui vaudra encore de
beaux bénéfices. Sa situation financière est bonne et l'épargne s'y
développe d'une façon constante.
La statistique officielle des Caisses d'épargne de Norvège, pour l'année
1917 montre combien la prospérité nationale a augmenté pendant les
années de guerre. L'ensemble des dépôts opérés dans les caisses
d'épargne de 65 villes et de 476 communes de la campagne, a augmenté
d'une manière inconnue jusqu'alors. Le capital déposé était en 1900 de
300 millions, en 1910 de 500 millions, en 1915 de plus de 720 millions,
en 1916 il dépassait 950 millions, et en 1917 il atteignait presque
1.250 millions de couronnes. Pendant 7 ans, de 1910 à 1917 les dépôts
ont donc augmenté d'environ 750 millions. Pour avoir une idée tout à
fait complète de cet accroissement de la prospérité norvégienne, il
faudrait aussi connaître le montant des capitaux déposés dans les
banques privées. Il est probable, dans ces conditions, que les
Norvégiens rachèteront et rapatrieront leurs emprunts nationaux qui sont
ainsi assurés d'une certaine stabilité sur les marchés extérieurs.
Quant à la _Suède_, elle est, comme nous l'avons déjà dit, un des rares
États du monde qui possèdent un riche patrimoine productif, et son actif
(composé en particulier de célèbres mines de fer), balance presque son
passif.
C'est peut-être la Suède pourtant dont la politique intérieure
laisserait le plus à désirer et serait exposée à des surprises et à des
secousses, sa dynastie étant très discutée et combattue. Toutefois le
bolchevisme a vainement essayé de s'introduire dans les pays
Scandinaves. En sorte que les fonds danois, norvégiens et suédois, les
deux premiers surtout, lorsqu'il est possible de s'en procurer (car il
est devenu assez rare, depuis quelque temps, que les porteurs s'en
dessaisissent) peuvent être acquis, eux aussi, pour leur sécurité plus
que pour leur rendement.
*
* *
Parmi les États de l'Amérique centrale et de l'Amérique méridionale,
quelques-uns, suivant le conseil donné par le président Wilson, avaient
rompu avec l'Allemagne. Même parmi ceux-là, aucun n'a réellement
participé à la guerre. On peut donc les considérer tous également comme
étant restés dans la neutralité. Mais à d'autres égards, et pour
apprécier leur crédit respectif, de profondes différences s'imposent.
Les Républiques de l'Amérique du Sud ont souvent mal récompensé la
confiance que l'Europe mettait en elles. Le défaut des pays neufs et
sans richesse acquise, c'est qu'ils sont voués pendant longtemps à
l'instabilité économique, sujets à des crises. Ayant sans cesse besoin
de capitaux étrangers pour mettre leurs richesses en valeurs ils sont
exposés à la faillite dès que ces capitaux leur manquent. L'Europe ne
devant plus être d'ici plusieurs années en état de les alimenter, ces
crises se reproduiront, à moins que les États-Unis ne jouent le rôle de
banquier. Enfin, parmi les Républiques sud-américaines, plusieurs ne
sont pas encore sorties de l'ère des agitations politiques et de
l'administration défectueuse. C'est ce qui explique le long martyrologe
des emprunts de ces pays, entre lesquels il importe de distinguer
soigneusement.
Le _Mexique_ est celui qui a valu à ses créanciers la déception la plus
cruelle. Pendant la longue et bienfaisante dictature de Porfirio Diaz,
le Mexique s'était élevé à un degré de prospérité remarquable. Il était
entré dans la société des États les plus civilisés. Il a suffi de la
chute du dictateur pour ruiner l'oeuvre de Porfirio Diaz et, depuis,
l'histoire du Mexique n'a plus été que celle d'un vaste brigandage.
Aucun coupon n'a plus été payé: c'est le pendant du bolchevisme russe,
et la France a, là-bas, trois milliards en souffrance.
Après avoir laissé l'anarchie mexicaine se développer, si même ils ne
l'ont pas vue d'un oeil favorable, les États-Unis semblent changer
d'attitude. Sous leur influence, l'ordre pourra se rétablir au Mexique.
Il pourrait devenir intéressant, dans cette attente, d'acquérir quelques
valeurs mexicaines (rentes 4 %, obligations des chemins de fer
fédéraux.) Toutefois il conviendrait de n'en acquérir qu'avec
modération. Le Mexique ne retrouvera pas du jour au lendemain son
équilibre. Et si les États-Unis y rétablissent l'ordre, il n'est pas
certain que ce soit pour payer tout de suite et intégralement l'arriéré
dû aux porteurs européens.
Mêmes observations en ce qui concerne _Haïti_. La mainmise américaine
sur ce pays, qui a suspendu ses paiements en 1915, ne paraît qu'une
affaire de temps. Toutefois l'achat des trois séries de rentes
haïtiennes cotées à la Bourse de Paris et qui ont atteint en 1919 des
cours élevés reste dans une large mesure une opération spéculative car
le service de la dette est toujours en souffrance.
Nous passons sur les petits États de l'Amérique centrale qui, presque
tous, n'ont apporté que des déboires à leurs créanciers, pour en venir
tout de suite à l'Amérique du Sud.
Le _Brésil_, avec ses immenses ressources et un gouvernement
remarquablement abondant en hommes distingués, n'en est pas moins le
type du pays sud-américain voué aux crises économiques parce qu'il
dépend de ses récoltes. Le café, qui constitue sa principale
exportation, est soumis à des variations brusques et considérables. D'où
l'instabilité des budgets brésiliens. Ce n'est pas sans raison que ses
créanciers avaient stipulé autrefois la création d'un emprunt
privilégié, dit _Funding_, dont l'intérêt est servi avant celui de
toutes les autres séries. Cette garantie se traduit par les cours
toujours supérieurs du _Funding_ ancien (il en a été émis un _nouveau_
par la suite, ce qui constitue une sorte de supercherie à laquelle il
importe de ne pas se laisser prendre). Pour tant faire que d'acheter du
brésilien, il est préférable de se porter sur le _Funding_ authentique.
Le Brésil est un État fédéral dont les États particuliers, jouissant
d'une large autonomie, sont loin d'avoir tous des finances excellentes.
Ils sont aussi responsables de leurs propres dettes. L'expérience a
prouvé que leurs emprunts étaient peu sûrs et il convient de s'en
écarter.
L'_Uruguay_, qui s'adonne à l'élevage, a depuis un certain nombre
d'années une existence calme et prospère. Après avoir fait banqueroute
autrefois, il procure des satisfactions à ses bailleurs de fonds par un
service ponctuel de sa dette, d'ailleurs proportionnée à sa population
restreinte, bien que, pendant la guerre, il ait suspendu les
amortissements promis a ses créanciers. Toutefois, sauf accident
imprévu, son 3 1/2 et ses 5 p. 100 paraissent, à faible dose,
recommandables pour un portefeuille abondant.
C'est principalement au blé que la _République argentine_ doit sa
richesse. Son budget dépend donc aussi de ses récoltes. Son passé
financier n'est pas encourageant, car elle a fait une faillite en 1891
et une autre, partielle, en 1900. Mais, depuis, son crédit s'est relevé.
Pour le moment, la somme de ses emprunts ne paraît pas excéder ses
ressources normales[3]. On peut craindre seulement pour l'Argentine
quelques troubles sociaux dont Buenos-Aires a déjà présenté les
symptômes.
[3] Même réserve que pour le Brésil en ce qui concerne les emprunts
des États particuliers.
Il serait faux, en effet, de s'imaginer que le continent sud-américain
fût à l'abri des bouleversements que connaît l'Europe, et même à l'abri
de la guerre. Il n'y a pas encore si longtemps que le _Chili_, le
_Pérou_ et la _Bolivie_ ont soutenu entre eux de longues luttes dont le
souvenir n'est pas éteint et qui ont menacé récemment de se rallumer. Il
est prudent de ne pas entrer dans les fonds de ces États, quoique
l'ouverture du canal de Panama leur apporte beaucoup de promesses.
D'ailleurs si un emprunt bolivien est coté à Paris (ne pas oublier que
la Bolivie, semblable à son voisin le Paraguay, n'a pas accès à la mer)
les valeurs péruviennes et chiliennes ne sont cotées qu'à Londres. Mieux
vaut les y laisser.
Il en est de même pour l'_Équateur_, la _Colombie_ et le _Venezuela_,
qu'il s'agisse des emprunts existants ou futurs de ces pays agités et
dont les finances sont informes ou précaires.