EMPRUNTS DES ÉTATS QUI ONT ÉTÉ EN GUERRE AVEC LES ALLIÉS ET DES NOUVEAUX
ÉTATS ISSUS DE LA DÉCOMPOSITION DE L'AUTRICHE-HONGRIE
Les fonds allemands.--Fonds autrichiens et hongrois.--Conséquences de la
dissolution de la monarchie austro-hongroise.--La distribution de la
dette et les nouvelles nationalités.--Raisons de méfiance à l'égard des
appels au crédit de la Pologne, de la Tchéco-Slovaquie et de la
Yougo-Slavie.--Fonds bulgares. Fonds ottomans.--L'Europe centrale et
orientale devra être évitée longtemps par les capitaux.
Ce chapitre sera nécessairement bref, car nous n'avons pas besoin de
mettre le capital et l'épargne en garde contre les fonds des États
vaincus qui auront à payer les frais de la guerre et qui sont ruinés
pour longtemps.
Rares étaient les Français qui possédaient des rentes de l'Empire ou des
États allemands, bien que, dans les années qui ont précédé la guerre,
des démarcheurs et des banquiers eussent cherché à en écouler chez nous.
Les personnes qui avaient succombé à la tentation auront été bien punies
d'avoir joué sur le tableau de l'ennemi. A l'avenir, personne ne sera
tenté de recommencer.
Le cas est différent en ce qui concerne nos autres adversaires.
L'Autriche-Hongrie, la Bulgarie, la Turquie ont trouvé du crédit en
France avec l'autorisation du gouvernement, jusqu'à la veille des
hostilités, ce qui prouve que le capitaliste doit se méfier de toutes
les suggestions des établissements de crédit et même des recommandations
officielles. L'Autriche-Hongrie était l'alliée de l'Allemagne, la
Bulgarie suspecte, la Turquie peu sûre. Mais les établissements de
crédit ne songeaient qu'aux commissions à encaisser. Quant au
gouvernement, ou bien il s'aveuglait sur les dispositions de ces pays,
ou bien il se servait de l'épargne française et la guidait vers des
placements détestables dans l'idée d'amadouer des pays hostiles.
L'épargne française aura fait les frais de cette diplomatie aventureuse.
C'est ainsi que, quelques mois avant la guerre, fut lancé en France un
emprunt ottoman dont un seul coupon a été payé et qui a donné aux Jeunes
Turcs les moyens de préparer la guerre. Peut-être, à Gallipoli, des
soldats français, ayant souscrit, eux ou leurs parents, à cet emprunt,
ont-ils été frappés des projectiles que leur propre argent avait payés.
Quelle monstrueuse ironie!
Les fonds _autrichiens_ et _hongrois_ se trouvaient en quantités
sérieuses dans les portefeuilles français avant la guerre. Il faut leur
assimiler les _obligations des chemins de fer autrichiens_, chemins de
fer rachetés et dont les titres étaient devenus des titres d'État. Le
traité de paix stipule que les arrérages de ces emprunts devront être
payés de préférence aux emprunts de guerre, ce qui est une certaine
garantie pour les porteurs français. Toutefois la faillite menace
l'Autriche et la Hongrie. On peut considérer que la Hongrie, pays
agricole, est moins ruinée que l'Autriche bien que les nouvelles
frontières qui lui sont imposées diminuent gravement ses ressources.
Cependant une autre question se pose. L'Empire austro-hongrois s'est
dissous. L'Autriche et la Hongrie ont été amputées, diminuées dans leur
population, dans leur territoire et dans leurs ressources au profit des
nouveaux États qui sont nés de la chute de l'ancienne monarchie.
L'Autriche et la Hongrie réduites à elles-mêmes seraient donc incapables
de faire face à leurs engagements. Le traité a prévu avec raison que les
États qui sont nés ou qui se sont agrandis aux dépens de l'Empire déchu
devraient prendre leur part des dettes de la communauté, et nous ne nous
intéressons, bien entendu, qu'aux dettes d'avant-guerre, les seules dont
les titres soient possédés par des Français.
Il se trouvera donc que les porteurs de rente autrichienne seront
créanciers à la fois de l'Autriche proprement dite, de la Yougo-Slavie,
de la Pologne et de la Tchéco-Slovaquie. Les porteurs de rente hongroise
seront créanciers de la Hongrie, de la Yougo-Slavie, de la
Tchéco-Slovaquie et de la Roumanie. Comment, dans ces conditions, se
fera le service de la Dette? Comment se fera la discrimination? Cela est
bien obscur et doit laisser les intéressés perplexes.
Il est en outre à craindre que le crédit de ces nouveaux États,
dépourvus d'administration et qui auront tout à créer chez eux, ne soit
pas très solide. Ils auront besoin de faire preuve de sagesse et dans
leur politique intérieure et dans leur politique extérieure.
Malheureusement les symptômes, à l'heure actuelle, ne sont pas très
favorables. En outre, la décomposition de l'Autriche a étendu à l'Europe
centrale une situation qui ne ressemble que trop à la situation
balkanique. Il y a de fortes raisons de craindre l'instabilité du nouvel
ordre de choses. Ce que les jeunes nationalités qui viennent de prendre
leur essor auraient de mieux à faire, ce serait de se fédérer entre
elles. Cette solution équivaudrait à reconstituer l'ancienne Autriche.
Si elle doit être admise, il serait bien étonnant que ce ne fût pas
après des luttes et des convulsions qui en auraient démontré la
nécessité après avoir singulièrement aggravé les dégâts.
Les trois nouveaux États polonais, tchèque et yougo-slave, étant
considérés comme nos alliés, ne vont probablement pas tarder à faire
appel au crédit international. Nous croyons devoir conseiller la plus
grande réserve. Nous avons déjà dit plus haut ce que nous pensions de la
Yougo-Slavie. Quelles que soient les sympathies qu'appellent les
Tchéco-Slovaques et la Pologne, les Français n'ont plus le droit ni les
moyens de faire de la finance sentimentale ni d'aventurer leurs
capitaux. Il suffira d'observer que, pour le premier semestre de l'année
1919, la Pologne, sans dette, a déjà un déficit de deux milliards.
D'une manière générale, l'Europe centrale et orientale nous apparaît
comme devant être pour longtemps évitée par les capitalistes. L'exemple
de la Bulgarie peut servir de leçon. Voilà un pays qui a joui chez nous
pendant de longues années d'une popularité inexplicable et qui nous a
odieusement trompés. La France ne devra plus être la vache à lait des
nationalités nouvelles.
Nous ne nous appesantirons pas sur les anciens _emprunts bulgares_. Le
traité de paix donne à cet égard les garanties nécessaires et usuelles
aux intérêts des porteurs. Les personnes qui ne sont pas engagées dans
ces titres feront mieux de n'y pas entrer. Le pays est trop peu sûr.
Restent les _fonds ottomans_. Ce sont peut-être, de tous ceux des États
qui ont été nos ennemis, les moins mal protégés. Le caractère
international de l'espèce de protectorat qui est imposé à l'Empire turc,
joint aux privilèges anciens attachés à quelques-unes des dettes
ottomanes, font espérer que les porteurs ne seront pas dépouillés.
Néanmoins, la plus grande incertitude plane sur l'avenir de la Turquie
comme de tout l'Orient. Ces titres ne peuvent tenter les personnes qui,
au goût du risque et de la spéculation, ne joignent pas une certaine
connaissance des choses orientales.
Sans développer davantage ces divers points, nous concluons donc, avec
le bon sens: on ne prête pas à l'ennemi, on ne prête pas aux vaincus. On
ne prête pas non plus à de jeunes États qui n'ont pas encore fait la
preuve de leur solvabilité.