EMPRUNTS FRANÇAIS ET EMPRUNTS DES ÉTATS ALLIÉS DE LA FRANCE

Danger des rentes perpétuelles.--Qu'il faut leur préférer les rentes

amortissables.--Comparaison des deux 3 p. 100 français.--Le crédit de la

France victorieuse.--Ombres et clartés.--Raisons pour lesquelles le

capitaliste doit être porteur des rentes nouvelles.--Emprunts des villes

et des colonies françaises.--Immense prospérité des États-Unis.--La

décadence des consolidés anglais et les fonds britanniques.--Rente

belge.--Rente italienne.--La catastrophe russe et nos milliards:

incertitudes de l'avenir et richesses latentes de la Russie.--Fonds

roumains, serbes, grecs et portugais.--Japon et Chine.

Avant le mois d'août 1914, la dette publique des grands États européens

atteignait un total dont s'effrayaient les financiers. Celle de la

France semblait particulièrement lourde et inquiétante: une trentaine de

milliards, passif du XIXe siècle et de la défaite de 1870, avec une

population stationnaire et une exportation lentement progressive,

largement dépassée par celle de nos concurrents. Peu d'amortissement.

Des dépenses croissantes, des charges toujours plus lourdes, des budgets

plus enflés... Ces préoccupations se répandaient dans le public et la

vieille confiance dans la rente française commençait à être ébranlée.

Au-dessus du pair, dans les premières années du XXe siècle, le 3 p. 100

s'était effrité peu à peu, d'autant plus qu'il était menacé de l'impôt

cédulaire. Certaines personnes se vantaient de ne plus en avoir un

centime en portefeuille et se félicitaient d'avoir échappé à une

diminution certaine de leur capital et de leur revenu.

«Il n'y a pas de rente perpétuelle. Il n'y a que les concessions de

cimetière qui soient à perpétuité. Et encore un jour vient où l'on

désaffecte les cimetières», disait un homme d'esprit. Il traduisait

ainsi l'inquiétude qui s'empare de tous les détenteurs de titres,

lorsque ces titres ne sont pas soutenus par un amortissement régulier,

dès qu'un mouvement continu de baisse commence à se produire. Une rente

est perpétuelle lorsque son capital _ne doit jamais être remboursé_. Ce

capital n'est représenté que par les cours cotés en Bourse, eux-mêmes

expression du crédit public. Qu'une grande crise survienne, et c'est

alors seulement que la masse s'aperçoit qu'il est anormal de prêter à

l'État autrement qu'on ne prête aux particuliers, c'est-à-dire sans

prescrire un terme pour le remboursement.

En temps de calme et de prospérité, quand le loyer de l'argent s'abaisse

et que l'État n'a pas besoin d'emprunter, la rente atteint et dépasse le

pair. Alors l'État réduit sa dette perpétuelle par le moyen des

conversions. Telle est sa façon de rembourser. C'est ainsi que, par

l'effet de réductions successives, notre vieux 5 p. 100 était devenu du

3 p. 100 en 1902. Mais que survienne une grande catastrophe, alors les

cours descendent avec une vitesse vertigineuse. Voilà comment les

porteurs de rente perpétuelle, après avoir vu leur intérêt diminuer des

deux cinquièmes, avaient fini par voir leur capital lui-même diminuer

d'un tiers puisque, venant du pair, le 3 p. 100 ne valait guère plus

d'une soixantaine de francs en 1919.

Pendant ce temps, l'autre type de 3 p. 100, le 3 p. 100 amortissable, ne

perdait qu'un quart de sa valeur et se tenait à 75 francs. C'est que,

celui-là, l'État s'est engagé à le rembourser par séries tirées au sort

chaque année et qu'il a tenu scrupuleusement cet engagement pendant

toute la guerre. Le porteur de 3 p. 100 amortissable a l'assurance

écrite de revoir son capital, assurance que le porteur de 3 p. 100

perpétuel n'a pas. Et, dans un temps d'incertitude, la garantie du

capital est ce qui importe le plus. On ne prête plus qu'à très court

terme quand le lendemain n'est pas sûr. Le gouvernement français l'a si

bien compris que, pendant les hostilités et même après, il a émis des

bons et des obligations aux échéances les plus diverses, variant d'un

mois à dix ans, et qui ont obtenu pour cette raison un immense succès.

En même temps, il émettait des rentes perpétuelles mais à des prix très

inférieurs, du 5 p. 100 à moins de 90 francs, du 4 p. 100 aux environs

de 70, ce qui promettait aux souscripteurs, outre un intérêt

substantiel, une augmentation considérable de leur capital, avec la

hausse escomptée des cours dans un avenir plus ou moins rapproché. Mais

cette espérance ne pouvait rivaliser avec la certitude donnée par les

bons et les obligations à court terme ni même avec les chances de tirage

au sort du 3 p. 100 amortissable dont les cours sont plus élevés que

ceux des deux emprunts de guerre 4 p. 100.

De ces constatations, un enseignement précieux se dégage pour les

porteurs de fonds d'États.

Si puissant et si prospère que soit un État, rien n'est éternel. Il n'y

a pas de progrès indéfini. Si le crédit public est solide, l'État

convertit ses rentes: c'est ce qu'avaient fait tour à tour, dans la

période contemporaine, la France, l'Italie, précédées par l'Angleterre

dont le _consolidé_ n'était plus que du 2 1/2. Quand, au contraire, le

crédit public faiblit, les cours s'effondrent et le capital est atteint.

Après quelques mouvements de bascule de ce genre, au bout d'un certain

nombre d'années, que resterait-il d'une fortune constituée en rentes

dites perpétuelles sur l'État le plus riche et le mieux administré du

monde,--en admettant que cet État durât toujours semblable à lui-même,

alors que nous avons sous les yeux l'exemple de tant d'Empires écroulés?

Il est clair qu'il n'en resterait plus que ce qui reste des anciennes

rentes sur l'Hôtel-de-Ville du temps passé: un simple souvenir.

Un père de famille soucieux de l'avenir de ses enfants et de la

conservation de son patrimoine doit donc suivre les fluctuations de la

rente elle-même d'aussi près que celles d'une valeur industrielle.

D'ailleurs, la rente n'est-elle pas une action de ces vastes sociétés

qui s'appellent les nations? L'idée de l'État a acquis de notre temps un

prestige et même une majesté qu'elle a dus à la stabilité dont les

grandes puissances avaient fait preuve pendant le XIXe siècle. C'est ce

qui effaçait le souvenir de la faillite partielle où était tombé notre

pays, lorsque la Révolution française avait été obligée de renier les

deux tiers de sa dette en donnant au reste le nom de «tiers consolidé».

Il a fallu la guerre pour rappeler aux rentiers la fragilité des États.

La Russie ruinée par la révolution, l'Autriche-Hongrie décomposée:

l'exemple de ces deux puissances, où le public français avait placé tant

d'argent, a montré combien était sage le vieux conseil de ne pas mettre

tous ses oeufs dans le même panier. D'autre part, dans les pays

victorieux eux-mêmes, l'énorme baisse des anciens fonds publics révélait

le danger des rentes perpétuelles, puisque le porteur de consolidé

anglais, naguère réputé la première valeur du monde, perdait 40 p. 100

de son capital. Les fonds d'État qui passent pour les plus sûrs exigent

donc, comme tous les autres éléments des fortunes, une attention

toujours soutenue, une prudence toujours en éveil.

Ces expériences cruelles, dont plus d'un patrimoine français aura peine

à se relever, doivent nous servir à réitérer ce conseil fondamental:

protégez au moins une partie de vos capitaux en ne les plaçant pas tous

à fonds perdus. Garantissez-vous une certaine stabilité par des

placements temporaires et remboursables à échéances fixes. Ne vous fiez

pas aux seuls cours de Bourse pour évaluer votre fortune. La vieille

société est entrée dans une période de secousses et de transformations

où les crises seront fréquentes. Jouez, si vous voulez, la chance de sa

conservation et de son relèvement. Assurez-vous aussi contre les risques

possibles en les divisant avec sagesse, dans le temps aussi bien que

dans l'espace. Et prenez toujours pour guide la préservation de votre

capital, de façon à être toujours à même, en cas de perte, d'en

retrouver une partie et de réparer votre fortune.

A la lumière de cet avertissement préalable, nous examinerons utilement

au point de vue pratique les conditions présentes et, autant que

possible, à venir, des fonds émis par les divers États, en commençant

par ceux qui ont pris part à la guerre.

*

* *

«Soyez toujours à la hausse sur votre pays, _be always a bull on your

country._» Ce conseil vient du grand financier américain Pierpont

Morgan. Nous plaindrions, en effet, le Français qui, pouvant souscrire,

ne fût-ce qu'à cinquante ou à cinq francs de rente, se serait abstenu de

participer pendant la guerre aux emprunts de la Défense nationale.

Jusqu'ici les souscripteurs n'ont pas eu à regretter leur confiance. Ils

n'ont pas seulement entre les mains un titre dont le revenu, au prix

d'émission, ressortait à plus de 5 1/2 p. 100, garanti pendant

vingt-cinq années contre tout impôt ou conversion. Ils ont pu, parfois,

enregistrer une plus-value qui, normalement, devrait se reproduire et

augmenter.

L'heureuse terminaison de la guerre permet d'abord d'espérer que, malgré

l'énormité de ses pertes et de ses charges, la France ne fera pas

faillite, sort qui est réservé aux vaincus. Sans doute il faudra à

l'État, pour triompher de ses énormes difficultés financières, de la

prudence, de la sagesse, une bonne administration. Reste à savoir si

nous avons ces garanties. Il lui faudra aussi obtenir des États-Unis une

aide de plusieurs années et des avances sur les milliards à payer par

l'Allemagne à titre de réparations. Il faudra en outre que ces milliards

soient exactement payés par les vaincus. II faudra, enfin, que nous

ayons vis-à-vis de l'Allemagne une sécurité telle que nous ne soyons

plus exposés au danger d'une nouvelle guerre, ni, par conséquent,

astreints à supporter le fardeau d'une armée permanente.

Si ces conditions sont remplies, alors, et alors seulement, la France

reconstituera sa vie économique et fera face à ses engagements malgré

l'effroyable saignée qui lui a enlevé près de deux millions d'hommes

énergiques, la fleur de la nation. La France retrouve, libres de

charges, ses riches provinces agricoles et industrielles d'Alsace et de

Lorraine. Il ne tient qu'à elle et à son gouvernement d'être de nouveau

florissante quand la période de la liquidation sera franchie.

Voilà pour la sécurité qu'offrent dans l'avenir les emprunts français.

Nous ne croyons pas qu'il convienne de nourrir des espérances exagérées.

Jusqu'à ce que les rentes nouvelles se stabilisent au pair ou aux

environs du pair, en admettant même qu'il ne survienne pas de gros

imprévu, il y aura encore plus d'une crise et, par conséquent, plus d'un

recul. L'Europe reste trop troublée pour qu'il n'y ait pas, ici et là,

quelques nouveaux orages. A l'intérieur même, il serait excessif de

compter que l'harmonie sera toujours parfaite.

La France offre toutefois une particularité qui, aux yeux de l'homme

réfléchi, est singulièrement précieuse. C'est, par excellence, le pays

de la petite propriété et des fortunes moyennes. Cet état social, dans

une époque tourmentée, est éminemment favorable à la sécurité des

capitaux. Il atténue les luttes violentes entre possédants et

non-possédants. On doit se rappeler que sept millions de personnes ont

souscrit à l'emprunt 4 p. 100 de 1918. Cela fait qu'environ quatre

familles françaises sur cinq sont intéressées, par le fait de ce seul

emprunt, à la tranquillité publique et à la solvabilité de l'État. Une

pareille proportion ne se retrouve dans aucun autre pays.

Prises en elles-mêmes, estimées à leur valeur intrinsèque, toute

considération de sentiment et de patriotisme mise à part, les nouvelles

rentes françaises offrent donc un attrait et des garanties appréciables.

Le capitaliste français a même un intérêt certain à en être muni.

D'abord leur revenu est exonéré de tout impôt cédulaire. Ensuite, des

dispositions fiscales ont prévu que les rentes émises pendant les

hostilités, déjà acceptées en payement des taxes sur les bénéfices de

guerre, le seraient également en payement des taxes successorales. Il y

a là une tendance à laquelle il faut prendre garde, car elle pourra se

développer. Elle consiste à privilégier le porteur de rentes françaises

par rapport au porteur d'autres titres. Au cas, qui n'est nullement

impossible, où des impôts extraordinaires viendraient à être établis, le

même privilège pourrait encore trouver une application considérablement

étendue, tandis qu'un capitaliste non pourvu de nos fonds nationaux

pourrait être exposé à des sacrifices supplémentaires. C'est une

conséquence de cette loi de la nationalisation de l'argent que nous

avons exposée plus haut.

Aussi pensons-nous qu'à tous les égards le capitaliste français serait

bien inspiré en plaçant environ la huitième partie de sa fortune en

rentes françaises perpétuelles des différentes séries qui sont

actuellement à sa disposition. A lui de voir un jour, si, comme on

l'espère, le cours de ces rentes a sensiblement monté, il doit réaliser

et consolider son bénéfice. Nous le répétons: rien n'est éternel. Même

si une période de tranquillité et de prospérité doit s'ouvrir, un moment

viendra toujours où les vaches maigres succéderont aux vaches grasses.

Il sera bon d'avoir mis à profit les heures favorables pour s'abriter

contre les retours de fortune et de ne pas s'endormir sur le mol

oreiller d'une «perpétuité» illusoire.

D'ailleurs, l'État français lui-même, ses grandes villes et ses colonies

offrent et offriront encore une grande variété d'emprunts amortissables,

garantissant des remboursements de capitaux soit à échéance fixe, soit

par tirage au sort. Il est probable que pendant assez longtemps le

Trésor continuera à émettre des bons à courte échéance productifs d'un

intérêt avantageux. Ce sera un excellent refuge pour les capitalistes

désireux de voir venir les événements et de se ménager des

disponibilités.

Les emprunts des grandes villes et notamment de la ville de Paris, qui a

toujours tenu ses engagements d'une façon scrupuleuse, ne cesseront

certainement pas d'être recherchés par l'épargne, et avec raison. La

ville de Paris a coutume d'offrir au public des emprunts à lots. Nous ne

conseillerons jamais à personne de sacrifier à l'attrait de la loterie

une part importante de son revenu. En général, les emprunts à lots sont

moins rémunérateurs que les autres et l'on paie cher quelques millièmes

de chances de s'enrichir grâce à un hasard heureux. Lorsque les valeurs

à lots donnent un intérêt inférieur à la moyenne, il convient de n'en

prendre que pour ouvrir une porte à la fortune. Le calcul des

probabilités montre que la perte de revenu éprouvée sur cent titres de

ce genre n'est pas compensée par la chance de voir sortir un des bons

numéros. Dans ce cas, les valeurs à lots doivent être considérées comme

des billets de loterie de qualité supérieure. Les portefeuilles bien

administrés ne leur font qu'une part restreinte.

Les emprunts des colonies françaises doivent être assimilés aux emprunts

de la métropole et jouissent des mêmes garanties quand ils ont la

caution de l'État. Les personnes très prévoyantes feront cependant une

distinction entre nos possessions africaines et nos possessions

asiatiques. Les premières ne semblent pas avoir, d'ici longtemps, à

redouter le sort de tant de colonies qui, au cours des siècles, ont

passé de main en main. Nous sommes solidement établis, et plus

solidement encore depuis la guerre, dans l'Afrique du Nord et dans

l'Afrique occidentale. Les obligations 3 p. 100 de cette dernière, dont

le coupon est net d'impôt, sont séduisantes. Remboursables à cinq cents

francs, elles valaient environ trois cent cinquante francs en 1919. Pour

l'Afrique du Nord, qui comprend l'Algérie, la Tunisie et le Maroc, les

obligations marocaines sont, par le revenu, les plus rémunératrices. Les

Tunisiennes 3 p. 100, surtout celles de la série 1892, la plus ancienne

et dont l'amortissement est par conséquent plus rapide, paraissent les

plus dignes d'être recherchées.

Quant à nos colonies d'Extrême-Orient, Indo-Chine, Annam et Tonkin, leur

destinée est beaucoup moins sûre. L'Asie, avec son énorme population,

pourrait bien être travaillée un jour ou l'autre par ces mouvements

nationalistes qui, venus d'Europe, ont répandu leurs ondes un peu

partout. Déjà, aux Indes, se sont manifestés des signes précurseurs qui

ne laissent pas d'inquiéter les Anglais. Il y a, dans le monde

asiatique, de grosses inconnues. Il est inutile de les affronter sous la

forme de valeurs qui n'offrent aucun avantage spécial et dont il est

facile de s'abstenir. Remarquons en outre que l'obligation 3 1/2 de

l'_Indo-Chine_ n'est pas garantie par l'État français.

*

* *

Avant de passer en revue les fonds d'États étrangers, il importe de

rappeler que les coupons de ces valeurs sont soumis, en France, à un

impôt cédulaire qui est actuellement de 6 p. 100 et qui pourra bien être

aggravé un jour ou l'autre. Certaines de ces valeurs acquittent déjà des

taxes dans leur pays d'origine. Il est possible qu'avec la marée

montante des budgets, ces taxes soient augmentées là où elles existent,

créées où elles n'existent pas. On devra donc tenir compte de ces

déductions dans le calcul du revenu. Cette observation s'applique

d'ailleurs à toutes les sortes de valeurs étrangères.

Une autre remarque concerne le change. Avant la guerre, la France avait

sur toutes les places des changes excellents. La guerre a bouleversé

cette situation. Le franc vaut moins que le dollar, la livre sterling,

le florin, etc... Les personnes qui possédaient des valeurs de pays au

crédit solide ont bénéficié de ce renversement des rôles. Elles touchent

une prime importante sur leurs coupons payables en monnaie étrangère.

Elles enregistrent aussi une plus-value sur leurs titres eux-mêmes,

qu'elles peuvent alors trouver avantage à vendre au dehors.

Aujourd'hui, les changes sur l'Angleterre, les États-Unis et les pays

neutres prospères, restent défavorables à la France dans des proportions

qui ne se sont jamais vues. Il est probable que cette tension se

prolongera quelque temps encore. Elle est, comme nous venons de le dire,

extrêmement profitable pour les porteurs de valeurs américaines,

anglaises, espagnoles, suisses, hollandaises et Scandinaves, dont le

revenu et le capital bénéficient d'un accroissement qui va de 20 à 40 p.

100. Quant aux personnes qui acquièrent actuellement ces sortes de

valeurs, il va sans dire qu'elles doivent débourser une somme

correspondant à la dépréciation du franc, ou, s'il s'agit de titres

cotés à la Bourse de Paris, les payer plus cher. Si le franc remonte, si

l'équilibre des changes vient à se rétablir dans un temps relativement

court, les personnes qui auraient exporté prématurément leurs capitaux

seraient exposées à subir une perte sèche. C'est un point qui ne doit

pas être perdu de vue.

Un autre qu'on ne doit pas négliger non plus, c'est que tel État,

aujourd'hui ami ou neutre, peut être dans l'avenir entraîné dans un

conflit avec la France. Placer toute sa fortune ou une grande partie de

sa fortune dans un seul pays étranger est donc une imprudence, quelques

raisons qu'on ait de croire que les relations de la France avec ce pays

seront toujours bonnes.

*

* *

De tous les pays du monde, les _États-Unis_ ont incomparablement les

finances les plus solides. Avant leur participation à la guerre, ils

n'avaient pour ainsi dire pas de dette nationale et leur rente 2 p. 100

était au pair. Elle était d'ailleurs à peu près introuvable. Depuis son

entrée dans la guerre, le gouvernement fédéral a émis plusieurs emprunts

qui ont été des succès magnifiques. Au commencement de l'année 1919,

tous ces emprunts étaient au pair, sinon au-dessus. Le 4 p. 100

remboursable en 1925 avait même atteint, à la Bourse de New-York, le

cours de 109. Les deux «emprunts de la liberté», _Liberty loan_, l'un 3

1/2, l'autre 4 1/4, approchaient des mêmes cours. Ce sont,

incontestablement, les premières valeurs du monde.

Pour se rendre compte des bases solides sur lesquelles repose la

prospérité des États-Unis, il suffira de lire cet exposé que nous

empruntons à un article du _Brooklyn Eagle_ publié le 25 décembre 1918:

Au 1er juillet 1912, la richesse des États-Unis était évaluée à 188

milliards de dollars, soit $1.965 par tête. La dette nationale était

alors de 1 milliard de dollars, soit $10,77 par tête.

Au 1er octobre 1917, la richesse nationale était évaluée à 225

milliards de dollars... et plus de 3 milliards de dollars s'y sont

ajoutés depuis cette date.

Il est vrai que notre dette nationale s'est accrue, elle aussi. En

octobre 1917, elle était de $4.500.000.000, et aujourd'hui elle est de

$17 milliards. Mais de cette somme il faut déduire les $8 milliards

qui nous sont dus par l'étranger, et dont les intérêts annuels

s'élèvent à plusieurs millions de dollars. La France et le Royaume-Uni

ont une dette qui atteint presque la moitié de leur richesse

nationale. Les $9 milliards de dette nette des États-Unis n'atteignent

pas 1/25 de leur richesse nationale. De plus, notre richesse nationale

est presque triple de celle du Royaume-Uni et quadruple de celle de la

France.

Pour les ressources, les États-Unis sont également la «terre de Dieu».

Nous possédons 60 p. 100 du pétrole mondial. Nous avons chez nous deux

tiers du cuivre, plus des deux tiers du coton, 40 p. 100 du charbon et

du minerai de fer existant dans le monde. Dans le chiffre de nos

importations, les produits manufacturés n'entrent que pour 13 p. 100,

tandis que, sur les 6 milliards de dollars de marchandises que nous

avons exportées dans le courant de l'année dernière, 4 milliards

étaient représentés par des produits fabriqués par les machines

américaines et les travailleurs américains.

Et si on demande si tout ce commerce ne va pas disparaître maintenant

que la guerre est finie, il faut répondre sans hésitation qu'il n'en

sera rien. C'est un fait regrettable qu'il faudra à l'Europe plusieurs

années pour rétablir ses industries. Son capital et son énergie

devront pendant quelque temps être consacrés au travail de la

construction. Les manufacturiers américains devront fournir les

millions de dollars de matériaux dont l'Europe aura besoin pour se

remettre sur pied. Et, dans les années qui vont venir, les États-Unis

devront fournir la plus grande partie de ce qui se vendra en Asie et

dans l'Amérique du Sud. Notre commerce avec ces parties du monde a

doublé depuis le début de la guerre, et il nous en restera une grande

partie, même si les États-Unis refusent d'engager une concurrence sans

merci avec les puissances aux côtés desquelles ils ont combattu.

Aux garanties qu'apporte cette prospérité, les emprunts des États-Unis

ajoutent celles qui résultent d'une sécurité politique et sociale qu'on

chercherait vainement ailleurs. Les États-Unis n'ont pas, d'ici

longtemps, de grand danger extérieur à craindre. A l'intérieur, le

socialisme, qui compte encore à peine comme élément électoral, a des

formes modérées et il n'y a pas de pays où les tentatives de sabotage,

d'anarchie et de bolchevisme, comme celles des Travailleurs

Internationaux pendant la guerre, aient été plus énergiquement

réprimées. C'est sans doute aux États-Unis que le régime capitaliste,

tel qu'il a régné en Europe pendant le XIXe siècle, se maintiendra le

plus longtemps. La richesse américaine, la légèreté des charges du

gouvernement fédéral, ne donneront pas lieu non plus à une fiscalité

excessive. Bien que les États-Unis aient commencé à connaître les taxes

et les impôts, ils ont encore, à cet égard, une marge étendue par

rapport aux grands États européens.

Un emprunt comme celui de la ville de New-York (_New-York City 4 1/2_

remboursable en 1957) est de tous points assimilable à ceux du

gouvernement fédéral. Nous renvoyons le lecteur au chapitre des

obligations industrielles pour les bons d'entreprises municipales émis

par les grandes villes américaines.

Les valeurs canadiennes de même nature se recommandent également et pour

les mêmes raisons. Ainsi le _Canadian Fives_ remboursable en 1931, le _4

1/2 Canadien_ (1920-1956), le _Dominion of Canada 3 %_ (1938), les

_Ville de Montréal 3 1/2_ (1933). Ces fonds, comme ceux des États-Unis,

sont au pair ou voisins du pair et offrent peu de chances d'une hausse

considérable. Mais leur stabilité fait peu de doute et leur

remboursement est prochain. La richesse du Canada, l'esprit de travail

et d'ordre qui anime sa population, constituent des garanties d'une

qualité rare. Au cas, nullement impossible, où de nouvelles secousses

européennes viendraient à se produire, on ne regretterait pas d'avoir

abrité contre les risques une fraction de son capital placée en bonnes

valeurs d'État ou de grandes villes américaines et canadiennes.

*

* *

On citait autrefois Victor Hugo et le président de la République Jules

Grévy comme ayant donné le mauvais exemple d'expatrier leur bien et

d'accorder plus de confiance à la rente anglaise qu'à la rente

française. Cependant, comme nous l'avons dit plus haut, un placement en

_Consolidés anglais_, effectué il y a trente ou quarante ans, n'aurait

pas été très profitable. Il ne semble pas non plus qu'à l'heure actuelle

les fonds d'État britanniques doivent être mis en portefeuille par des

étrangers, au moins pour des quantités considérables.

Ce n'est pas que l'Angleterre soit, à aucun degré, menacée de faillite.

Son crédit reste et restera sans doute brillant. Quelle que soit

l'énormité de la dette qu'elle a dû contracter pour faire face à ses

dépenses de guerre, elle n'en sera pas écrasée. Après les guerres

napoléoniennes, le Royaume-Uni devait une vingtaine de milliards, somme

inouïe à cette époque. Les économistes du temps pensaient qu'un pareil

passif était incompatible avec de bonnes finances. Cependant, grâce au

développement de sa population, de son industrie et de son commerce,

grâce aussi à sa bonne politique budgétaire, le Royaume-Uni a supporté

sans peine et amorti régulièrement sa dette des temps passés.

De nos jours, 250 milliards ne sont pas plus pour l'Angleterre que 20

milliards il y a cent ans. De nos jours, comme alors, l'Angleterre est

venue à bout de son ennemi. Elle occupe dans le monde une situation qui

n'a jamais été si belle. Elle est la grande bénéficiaire de la victoire.

De tous les belligérants européens, c'est elle sans doute qui supportera

le moins difficilement le poids de ses dettes.

Elle n'a qu'un point noir: la question sociale. Pas de petite propriété,

peu de classes moyennes, un faible goût de l'épargne: entre un vaste

prolétariat et un haut capitalisme puissant mais restreint, il n'y a

pas, en Angleterre, de matelas qui s'interpose. Une crise grave, dont

nous voyons déjà les prodromes, est possible. Si, comme il y a lieu de

le penser, la politique anglaise reste fidèle à elle-même, elle

continuera ce qu'elle avait déjà commencé avant la guerre. Elle résoudra

le problème en imposant des sacrifices étendus à la fortune. Le porteur

français de valeurs britanniques serait exposé à payer de lourds impôts

à la fois en France et en Angleterre, car il n'est pas certain que

l'_income-tax_ soit toujours remboursé aux porteurs étrangers. Ceux-ci

seraient donc doublement atteints. Avant de placer de fortes sommes de

l'autre côté de la Manche, on fera sagement de calculer le péril des

deux taxations. Les personnes qui passeront outre ont le choix entre les

_Consolidés_ dont nous avons parlé plus haut, les emprunts de guerre, ou

_War Loans_ (3 1/2, 4, 4 1/2 et 5 %) et quelques fonds hautement réputés

comme l'_Irish Loan_ 2 3/4 et le _London County Council_ 3 1/2, ainsi

que quelques fonds coloniaux.

*

* *

La _Belgique_ avait été surprise en pleine prospérité par l'agression

allemande. Comme les peuples heureux, jusqu'en 1914 elle n'avait pas

d'histoire. Le jeune État belge, qui date seulement de 1830, n'avait

jamais connu d'aventures ni de catastrophes. Son passif était donc léger

et sa dette avait été employée presque tout entière à mettre le pays en

valeur. Il suffit de se souvenir que la Belgique était, par rapport à sa

population et à sa superficie, le premier des peuples exportateurs

d'Europe, ce qui légitimait l'excellence de son crédit.

On doit penser qu'elle retrouvera cette prospérité après la guerre,

quand les dommages qu'elle a subis auront été réparés. Sans doute, ses

charges seront plus lourdes. S'il doit y avoir encore des budgets

militaires, la Belgique, ayant renoncé à une illusoire neutralité, en

aura un. Toutefois sa position spéciale dans la guerre, sa qualité de

victime, ont fait que ses dépenses ont été infiniment moindres, tout

compte tenu de son importance numérique, que celles des grands États ses

alliés.

Si elle continue à être bien gouvernée, la Belgique pourra être encore

un des pays les plus heureux du monde. Sa rente 3 %, les rentes

nouvelles qu'elle pourra émettre, seront de bons placements. Il faudra

seulement se souvenir que, dans le cas d'une guerre nouvelle, la

Belgique ne serait plus un État neutre, mais un belligérant comme un

autre, exposé aux mêmes risques qu'un autre. En se délivrant des périls

de la neutralité, elle en a perdu aussi les bénéfices, c'est-à-dire la

garantie des puissances.

* * * * *

Après avoir eu un passé agité, la _rente italienne_ avait fini par

prendre rang parmi les meilleures valeurs. L'Italien s'adonne à

l'épargne. Profondément méfiant, l'Italien n'achète que de la terre ou

le fonds d'État national. D'où la bonne tenue de ce titre qui, jadis

placé par larges tranches au dehors, avait fini par être en grande

partie rapatrié.

La guerre a laissé les finances italiennes dans une situation obscure et

les dirigeants ne dissimulent pas leurs alarmes. Le change défavorable

que l'Italie a subi pendant la guerre est à lui seul un sérieux

symptôme. Pourtant l'Italie a fait une guerre heureuse et, à bien des

égards, une guerre moins dispendieuse que nous. S'il ne lui survient

rien de fâcheux à l'intérieur, ses finances pourront se relever, grâce à

sa population croissante. Quant à l'extérieur, la diplomatie italienne,

malgré son habileté, saura-t-elle conjurer tous les orages amassés sur

l'Adriatique? C'est une question.

Un autre risque à courir, c'est le sans-gêne avec lequel l'État italien

a coutume de traiter ses créanciers et même les entreprises privées: le

rachat léonin des assurances en est un exemple. Nulle part le fameux

«fait du prince» n'est plus en honneur, et nulle part l'État souverain

ne se sent plus libre à l'égard de ses engagements. L'Italie opère, avec

la plus grande désinvolture, des conversions forcées, qui ne sont que

des réductions de dettes par le moyen de l'impôt. Le bénéfice du Trésor

public est une considération qui prime tout, même le respect des

contrats. La «garantie» de l'État italien, qui ne se pique pas, lui,

d'être «honnête homme», est donc, à cet égard, sujette à caution: les

porteurs de rente convertie et les obligataires français d'un certain

_chemin de fer de Toscane_, pour ne pas prendre d'autres exemples, en

savent quelque chose.

Pour ces diverses raisons, nous croyons devoir conseiller aux

capitalistes de ne s'intéresser que modérément aux fonds italiens, et,

s'ils s'y intéressent, de ne pas s'y éterniser.

*

* *

Parmi les puissances orientales qui ont pris part à la guerre, la

_Russie_ touche douloureusement le capital français. La déception russe,

c'est vingt-cinq ans de notre histoire politique et financière. La

cessation de paiements de la Russie s'ajoute à la faillite de l'alliance

et elle atteint des centaines de milliers d'épargnants français qui

avaient fait confiance à l'allié de leur pays.

En 1905, pendant la première révolution russe, la révolution manquée,

nous avons entendu dire à M. Henri Germain, le célèbre directeur du

Crédit Lyonnais: «Si la Russie devient libérale, oh! alors, elle est

perdue.» La Russie n'est pas seulement devenue libérale: elle ne l'est

restée que quelques semaines pour devenir socialiste et tomber dans

l'anarchie. Avec le tsarisme, ce qui a disparu, en réalité, c'est le

seul gouvernement européen et s'inspirant d'idées européennes qu'ait eu

la Russie. Depuis la chute de ce régime, on a pu voir la vérité du mot:

«Il n'y a pas de Russie d'Europe.» Le bolchevisme n'est qu'une forme de

barbarie asiatique.

La Russie sera-t-elle libérée ou se libérera-t-elle du bolchevisme?

C'est possible. Dans ce cas, quelle sorte de gouvernement aura-t-elle?

Et si ce gouvernement reconnaissait les dettes de l'ancien régime,

serait-il en mesure d'en reprendre le service? Serait-il capable, pour

commencer, de rétablir territorialement la Russie telle qu'elle était du

temps des tsars, la Pologne et la Finlande, qui ont reconquis leur

indépendance, exceptées? Serait-il capable de reconstituer

économiquement la Russie pour faire face aux engagements nationaux?

Il suffit de poser ces questions pour se rendre compte que, dans

l'hypothèse la plus favorable, la reprise du service normal de la Dette

russe ne peut pas être envisagée avant longtemps, si jamais elle doit

avoir lieu. Il semble que les possesseurs de fonds russes doivent en

tout cas s'armer d'une longue patience.

L'immense faute qu'on a commise en France a été de méconnaître la

fragilité politique de la Russie. A l'appel des sociétés de crédit,

uniquement soucieuses de toucher leurs commissions, le public français

souscrivait aux emprunts russes comme à des valeurs de tout repos. Des

personnes prudentes et renommées pour leur sagacité, comme M. Paul

Leroy-Beaulieu, se croyaient très modérées en conseillant de ne pas

placer plus de 10 p. 100 d'une fortune en fonds russes. L'événement a

prouvé que cette proportion était encore trop forte.

Et pourtant le crédit de la Russie n'était pas mauvais. Depuis 1822,

date de son premier emprunt extérieur, elle avait toujours fait face à

ses engagements. Surtout ses possibilités de développement économique

étaient énormes. Aujourd'hui encore, malgré les ruines accumulées par la

Révolution, la Russie banqueroutière est dans cette situation paradoxale

que ses richesses naturelles représentent infiniment plus que le total

de ses dettes. Elle est même à cet égard dans une situation privilégiée

par rapport aux autres grands pays européens accablés par leurs dépenses

de guerre. Paisible et bien administrée, l'Ukraine, à elle seule,

pourrait payer les créanciers de la Russie.

Seulement ces richesses latentes ne sont pas exploitées et ne pourront

l'être que quand l'ordre politique aura reparu et aura duré. Or, il est

plus que douteux que l'ordre se rétablisse aisément dans toutes ces

régions de l'Europe orientale. S'il revient un jour, les porteurs de

fonds russes auront entre les mains un papier qui ne sera pas dénué de

valeur. Il se peut que l'on voie, à cet égard, des renversements de

situation bizarres et tel pourra être en faillite quand la Russie

donnerait quelque dédommagement à ses créanciers. Il serait téméraire

d'en dire davantage et d'exciter des espérances peut-être injustifiées.

Puisse seulement la leçon russe avoir enseigné aux capitalistes français

la méfiance.

Les emprunts _finlandais_ méritent une mention spéciale. Avant la

guerre, ils étaient garantis par la Russie. Mais la Finlande avait de

bien meilleures finances que l'État russe. Avec la Prusse et la Suède,

la Finlande était le seul État européen qui pût mettre en face de sa

dette un actif réel, grâce surtout à ses vastes domaines forestiers.

Depuis la révolution russe et la proclamation de son indépendance, la

Finlande a négligé de payer ses créanciers. Ce ne sont pas les scrupules

qui étouffent les peuples libérés et les nationalités nouvelles. Plus

tard, si la Finlande fait honneur à sa signature, si sa situation

politique s'éclaircit et si elle n'a plus à craindre le voisinage du

bolchevisme, les emprunts finlandais pourront, dans une certaine mesure,

mériter l'attention.

*

* *

Les fonds _roumains_ ont subi une éclipse qui sera probablement

passagère. La Roumanie a dû suspendre ses paiements en 1918 lorsque,

trahie par la révolution russe, elle a été contrainte de s'incliner

devant l'Allemagne et de signer la paix de Bucarest. Sa bonne foi et sa

bonne volonté à l'égard de ses créanciers sont hors de question.

Avant la guerre, la situation financière de la Roumanie était très

saine. Ses richesses agricoles et pétrolières lui assuraient des revenus

abondants. Ses emprunts étaient d'excellentes valeurs qui méritaient

d'être acquises par les personnes les plus timorées.

Il convient d'être plus réservé aujourd'hui. Après de dures épreuves, la

Roumanie a vu la guerre tourner en sa faveur. Par la réunion de la

Bessarabie et de la Transylvanie, son territoire et sa population seront

plus que doublés. Elle possède, avec sa monarchie, un gouvernement

sérieux et qui paraît stable. Son avenir serait donc séduisant et ses

emprunts mériteraient confiance si elle n'appartenait à cette Europe

orientale qui est menacée pour longtemps de convulsions. La Roumanie est

terriblement isolée. C'est un îlot de civilisation au milieu de la

barbarie. Elle aura de la peine à se défendre contre les révolutions

sociales et nationales déchaînées autour d'elle. Tant que l'ordre n'aura

pas été rétabli en Russie, la sécurité intérieure et extérieure manquera

à l'État roumain.

Pour cette raison il est donc fort chanceux d'acquérir en ce moment des

fonds de cet État. C'est une spéculation pure. Toutefois, du jour où il

apparaîtrait d'une façon certaine que l'Europe orientale s'apaise et

retourne à l'ordre et à la tranquillité, les fonds roumains

deviendraient séduisants. Nous engageons les capitalistes à surveiller

cette éventualité.

*

* *

Le coupon des rentes _serbes_ a été payé régulièrement pendant la

guerre, grâce aux avances des Alliés. Quoique ruinée, la Serbie a une

population paysanne énergique et travailleuse, qui pourrait réparer les

désastres de la guerre. Ce pays est malheureusement engagé dans une

politique qui n'est pas de tout repos. Il est exposé à toutes les

secousses et à toutes les explosions balkaniques qui ne sont pas près de

prendre fin et qu'aggravent les problèmes surgis de la décomposition de

l'Autriche. L'union de la Serbie avec les Yougo-Slaves détachés de

l'Empire austro-hongrois préparerait de nouvelles agitations et de

nouveaux conflits. Nous conseillons l'abstention tant pour les emprunts

anciens de la Serbie que pour ceux qu'elle pourrait lancer au nom de la

Yougo-Slavie ou royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Si ce royaume

unitaire arrive à se constituer, il annonce trop d'ambitions, il

inquiète trop ses voisins (et en premier lieu l'Italie) pour avoir une

existence tranquille. Si l'unité ne se fait pas, la Serbie, saignée à

blanc par la guerre, sera faible et retrouvera ses ennemis d'hier,

l'Allemand, le Hongrois, le Bulgare, sans en compter peut-être d'autres.

De longtemps, ce coin de l'Europe ne sera pas un refuge pour les

capitaux.

*

* *

La _Grèce_ a été un allié de la dernière heure qui a vécu d'ailleurs des

subsides et des allocations fournis par les Alliés. L'habile politique

de M. Yenizelos n'a pas amélioré ses finances. Et puis, M. Yenizelos

n'est pas éternel et qui sait, après lui, ce que deviendra la Grèce?

Deux emprunts helléniques seulement sont recommandables, c'est le 2 1/2

et le 4 p. 100 gagés sur des recettes d'État et des monopoles, le 2 1/2

surtout dont la gestion est confiée à des représentants des grandes

puissances sur le modèle de l'administration de la Dette ottomane. Les

emprunts futurs de la Grèce qui n'auraient pas de garanties du même

ordre seront à écarter purement et simplement.

Quant au _Portugal_, dont l'histoire financière est peu brillante,

l'instabilité politique de ce pays conseille l'abstention complète.

*

* *

«Le _Japon_ occupe au point de vue économique la position d'un

vainqueur.» Ce mot d'un journal japonais, écrit au lendemain de

l'armistice du 11 novembre 1918, est vrai. Pendant toute la durée de la

guerre, le Japon s'est préoccupé de limiter sa mise et il y a réussi. Sa

situation monétaire est brillante. Il est soucieux de la conserver et de

la développer. On pouvait craindre autrefois qu'il ne se laissât

entraîner à une politique impérialiste. La prospérité l'a calmé. Il a vu

aussi les États-Unis, jusqu'ici dépourvus d'armée, se donner une force

militaire, ce qui a pu lui inspirer de nouvelles réflexions. Toutefois

la politique de l'Extrême-Orient réserve sans doute bien des surprises.

A l'intérieur, il ne semble pas que de gros accidents soient à craindre

et la discipline nationale du Japon reste forte. Mais il ne faut pas

oublier que sa structure économique et financière est récente et

fragile. Le pays est lointain et, somme toute, mal connu et mystérieux.

On fera bien de ne s'engager dans ses fonds que pour des sommes

limitées.

La surveillance des grandes puissances européennes est la seule garantie

des emprunts _chinois_.

Cette surveillance s'exercera-t-elle toujours avec la même efficacité?

Déjà la caution de la Russie n'existe plus. Quant à l'état des finances

chinoises, il est déplorable. Sans doute la Chine évoluant pacifiquement

deviendrait une force économique de premier ordre. Ses ressources sont

immenses. On doit seulement se demander si, prenant conscience

d'elle-même, elle ne sera pas sujette à de dangereuses explosions

révolutionnaires et nationalistes. Le continent asiatique inquiète déjà

les esprits avisés de l'Europe. Il est probable qu'il s'agitera beaucoup

au cours de ce siècle-ci. Cet énorme réservoir d'hommes commence à

sortir de sa passivité. Tant que l'avenir ne sera pas plus clair, la

prudence, pour les capitalistes européens, sera de rigueur.

Comment placer sa fortune · 第 14 / 51 题